‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

( 66 ) M longue chaîne d'apparences, avec une cause qui « explique parfaitement ces apparences, et qui ce seule me les explique, prouve l'existence de cette <( cause, w

Ces deux principes sont incontestables : il ne s'agit plus que de savoir s'ils ont une connexion nécessaire avec la conséquence qu'on eu veut tirer. <c Dieu seroit trompeur, ajoute-t-on , au cas que fc les bêtes fussent de pures machines; puisqu'il « m'e représentei'oit une multitude de phénoft mènes, d'où résulte nécessairement dans mon ft esprit l'idée d'une cause qui ne seroit pas. »

Mais, diront à leur tour les cartésiens, s'il n'y a rien dans les bêtes qui nous assure d'une manière bien positive qu'elles ont une ame telle que vous la supposez, donc Dieu ne nous trompe pas. Or nous prétendons précisément qu'il n'y a point d'ame dans les bêtes, parce que nous n'y remarquons rien qui ne puisse s'expliquer par des principes pui*ement mécaniques , parce que nous-mêmes nous faisons tous les jours mille actions semblables, sans que l'ame y ait aucune part ( ci-dess. , I, 4^ 5, 7) ; enfin, parce que les hommes ont fait des machines dont la composition prouve assez ce que l'on doit attendre do l'art du créateur : aussi êtes-vous forcé de convenir avec nous que des machines telles, que les bêtes sont possibles , et dès loi's , comme une ame telle que vous la supposeriez devient inutile, nous crpyons que Dieu qui ne

(67) fait rien en vain , qui agit par les voies les plus simples, qui propoi'tionne les moyens à la fin, n'a rien rais dans les bêtes qui ne soit corporel, ce qui sufEt pour la conservation du corps et pour toutes ses fonctions. 11 est vrai que nous ne pouvons pas détailler exactement tout ce qui se passe dans l'intérieur de l'animal lorsqu'il agit , mais nous en savons assez pour prétendre que les causes que nous assignons , combinées de différentes manières, peuvent opérer les effets que nous apercevons (cidess. ,3, 5 et 6). C'est à vous maintenant à répondre à toutes les difficultés que nous formons contre le sentiment que vous défendez , et qui sont beaucoup plus fortes que celles que vous nous opposez. « Les bêles , dites-vous , agissent d'une manière « conséquente ; cela prouve qu'elles ont un sentif« ment d'elles-mêmes , et un intérêt propre qui '< est le principe et le but de leurs actions. Tous <f leurs mouvements tendent à leur utilité, à leur " conservation , à leur bien-être ; il paroît une ff certaine société entre celles de la même espèce « et le reste (i). Mais nous ne voyons rien dans tout cela qui ne soit Jrès machinal , rien qu'on ne l'emarque dans de certaines plantes ou qui ne soit enfin très conforme à nos principes. Les hétes pa-

(i) Voy. toutes les objections que l'on a déjà prévenues en partie, \ i, noie sur (îaMc/irfj, 3' alinéa; a, 3, note i^*; 4? 8, vers la Bn.

roissent s'entendre; nous en convenons avec vous , mais elles s'entendent comme des machines montées à peu près à l'unisson; un chien se met à aboyer lorsqu'il entend aboyer un autre chien; une chatte miaule lorsqu'elle est en chaleur, mais tout cela ne- prouve pas que les bêtes aient une ame. Elles ont une correspondance avec les hommes , on les dresse j elles apprennent ^ etc.; cela marque peutêtre que l'auteur de la nature les a faites pour nous ; mais comme, en les instruisant, on les traite en machines, cela ne conclut rien en faveur de leur intelligence. Enfin lechien retire sapattequand le feu le hrûlC) il crie quand on le frappe; cela est vrai , mais la sensitive se retire quand on la touche. Il n'y a rien dans tout ceci que le mécanisme ne puisse expliquer.

D'un autre côté, dire que les animaux ont du sentiment, des idées, parce qu'ils ont un cœur, une cei^elle, c'est supposer qu'en effet ce sont les organes qui font le sentiment ou la pensée , quoiqu'ils ne soient dans nous, par la liaison actuelle de l'ame et du corps , qu'une des causes qui les excitent, et que leur jwincipe soit réellement dans l'ame; c'est supposer encore que ces organes ne peuvent pas servir à des opérations purement mécaniques, ce qui est suffisamment détruit par tout ce que nous avons dit jusqu'ici. En un mot , de même que dans l'homme, les corpuscules qui s'échappent d'un objet présent sont portées jusqu'au cer-

( 69 ) veau, de même ces corpuscules s'impriment dans ie cerveau des bêtes ; mais comme ce n'est ni par les sens , ni par ce qui s'émane des objets extérieurs , que rhomme pense, quoique ces choses puissent servir d occasion à nos réflexions , nous pouvons croire également que cel^ ne suffit pas pour accorder des idées aux bêtes.

Nous opposerez-vous un penchant naturel qui porte tous les hommes à croire que les bêtes ont une ame spirituelle? car c'est là ce qui pourroit se rapporter le plus à ce principe , que Dieu ne peut nous tromper. Mais, i» il faut que la raison confirme ce penchant ; Dieu ne s'est pas engagé à nous faire éviter les illusions où nous tombons , faute de la consulter, et parce que nous formons des jugements trop précipités; autrement il faudroit dire qu'il nous trompe, par cette raison que la plupart des hommes se persuadent que les étoiles ne sont pas plus grandes qu'elles nous le paroissent. En second lieu , ce penchant de tous les hommes à croire que les bêtes ont une ame spirituelle et capable d'intelligence, est-il bien décidé? Ils se servent tous à leur égard du mot d'instinct , qu'on n'ententl guère ; de celui d'ame sensitive , qui peut-être ne présente pas une idée plus claire (i). Mais d'ailleurs, que signifie à son tour

(i] Quelques philosophes, dit Maupertuis , en parlant dç Tame des bètcs , voudroicut tellement distinguer la pens(5e

( 7o) ce penchant naturel , qui nous porte à en faire notre nourriture, ou même à les tuer par forme d'amusement ? Du moins n'y a-t-il presque personne^ si philosophe qu'il puisse être, qui, s'il aperçoit

et la sensation , qu'ils accorderoient aux Lctes une ame sensitifey réservant pour les hommes Vame pensante; cette distinction n'est fondée que sur les idées les plus confuses ; ils regardent apparemment la sensation comme pouvant appartenir au corps , comme pouvant n'être que l'effet de l'organisation et du mouvement des parties , pendant qu'ils conviennent que la pensée ne peut appartenir qu'à une substance simple et indivisible. L'une seroit détruite à la séparation des parties du corps; à la mort l'autre subsisteroit inaltérable.

C'est n'avoir pas assez réfléchi sur ce qui caractérise l'ame , que d'admettre une telle distinction; tout sentiment, toute perception est une pensée, elle est nécessairement accompagnée du sentiment du soi, de ce que les philosophes appellent conscienccy ou plutôt n'est que le sentiment même modifié différemment, suivant les différents objets auxquels il est appliqué. Or , c'est ce sentiment du soi qui caractérise la simplicité et l'indivisibilité de la substance à laquelle il appartient ; ainsi le sentiment le plus léger ou le plus confus qu'auroit une huître, suppose autant une substance simple et indivisible, que les spéculations les plus sublimes et les plus compliquées de Newton. Lettre Sm», deuxième édition.

Il est certain que nous n'avons pas des idées bien nettes de ce que pourroit être une ame purement sensitiue. J'avouerai cependant qu'il ne me parott pas trop sûr d'affirmer que dans l'échelle de tous les êtres possibles, il n'y ait point d'ame dont la nature soit seulement de sentir ou d'avoir le sentiment du soi sans penser, et peut-être même sans avoir aucunes sortes d'idées ; cela est difficile à concevoir, mais cette difficulté ne suffit pas

( 7» ) un animal dégoûtiiul , ne l'écrase sans aucun scrupule. Que signifie encore cette loi si constante de la nature, qui veut que les petits poissons servent de pâture aux gros, et qu'il y ait entre tous les animaux une guerre perpétuelle et nécessaire, dont l'unique fin soit de se dévorer les uns les autres. Si l'auteur de tous les êtres a donné aux bêtes du sentiment, ce jeu continuel qui sert à la vérité à empêcher qu'elles ne se multiplient trop, mais qui d'un autre côté, procure en même temps par une voie si extraordinaire la conservation de chaque espèce, nous paraîtra sans doute bien cruel.

Enfin vous prétendez , répondra encore le cartésien , que lorsque nous croyons que les bêtes n'ont point d'ame, nous devrions douter aussi bien si les hommes avec lesquels nous conversons ne sont pas des machines; mais vous ne laites pas attention que les hommes me donnent réellement des pr'»"ves incontestables qu'ils ont une ame qui pense , qui sent et qui raisonne (/. I, c. vi, I, noie). En elTet ils usent comme moi delà parole, et en usent de manière à me faire voir qu'ils sont absolument de même nature que moi. Si vous supposez qu'un «tre tel que Dieu a pu former par un art infini

pour décider que cela ne sauroit être. Il me semble, au reste, qu'il y a un défaut dans le raisonucment que je viens de rapporter, c'est qu'on n'y prouve pas assez ce que l'on vouloit prouver, qui est que tout sentimcut est une pensée.

( 7^ ) des machines semblables , y faire pai'OÎtre des perfections que leurs discours .ne peuvent me faire douter qui leur soient propres, tandis que ces mêmes perfections ne seront que dans l'auteur de ces machines; en un mot, qu'il a pu mettre à l'extérieur entre elles et moi, le rapport le plus exact et le plus clairement expliqué, tandis qu'il n'y a entre nous qu'une ressemblance faite uniquement pour me séduire , c'est alors que je pourrai appliquer ici ce principe , que Dieu ne sauroit nous tromper, puisqu'en pareil cas, il feroit naître en moi directement et par toutes les voies une erreur que les lumières de la plus pure raison ne pourl'oient que confirmer.

Si les bêtes donnoient des marques d'invention , des assurances positives de raisonnement , si le cri qu'elles forment, quand on les bat, étoit une preuve claire d'un sentiment extérieur, au lieu de marquer simplement l'effet machinal d'une impression étrangère, comme le son de la cloche lorsqu'on l'ébranle, avec cette différence cependant qu'il y a plusieurs causes qui an'êtent ou qui modifient le cri des animaux , je concluerois aloi'S qu'ils ont en eux un principe capable d'inventer, de sentir , de raisonner; mais n'ayant pas besoin, pour rapporter toutes leurs opérations à des causes immédiates , d'y supposer un principe tel que je viens de le^ire, je puis penser que les bêtes sont des machines.

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