III. Cependant, sans nous arrêter davantage à
( 73} prouver ou à défendre ce système, examinons maintenant d'une manière plus succincte les deux autres questions. Je demande donc, en supposant même comme plus certain que les animaux ne sont pas des ouvrages purement mécaniques , sont-ils nécessairement compris dans le système moral? Lorsque j'examine de près toutes leurs opérations, je n'en vois pas qui m'annoncent positivement que les idées qu'on pourroit leur prêter s'élèvent beaucoup au-dessus des choses sensibles; ils me semblent bornés à la terre, et leur ame, de quelque nature qu'elle soit, paroît n'avoir pour fin principale que le corps.
Ils donnent à la vérité comme des témoignages d'attachement , de fidélité, de reconnoissance; mais ces affections forment-elles en eux des vertus proprement dites, c'est-à-dire y sont elles l'éfléchies , libres , ou plutôt ne sont-elles pas , comme on l'a cru jusqu'ici, des mouvements aveugles et indélibérés, des effets d'une impression réitérée, habituelle , tels enfin que ces actes que forme un enfant qui , à l'âge de huit mois , d'un an , ne mérite encore ni récompense ni punition proprement dite, quoiqu'on use envers lui de douceur ou de sévérité, pour déterminer invinciblera«;nt ses penchants par des impressions sensibles , et pour lui faire prendre le parti qu'on désire ( i).
(i) Quant aux mérites des récompenses ou des châtiments j
Avouons-le même , aurai-je lieu d'attendre aucune sorte de reconnoissance d'un chien , d'un chat ou de quelqu'autre animal auquel je voudrois rendre le plus grand de tous les services , mais qui ne seroit pas accoutumé à en recevoir de moi , et qui en un mot u'auroit eu le temps de contracter à mon égard aucune sorte d'habitude ?
Voyons-nous encore que dans les animaux la tendresse conjugale , les sentiments paternels et l'amour filial s'étendent beaucoup au-delà de quelques circonstances limitées, à l'égard desquelles la nature semble les avoir déterminés elle-même invinciblement, et pour un certain espace de temps, de manière que, ce temps une fois passé , les uns et les autres ne se connoissent presque plus. Quelque examen que nous fassions à l'égard des bêtes, pouvons-nous (à parler sans aucune fiction ) y découvrir, par celles mêmes de leurs actions qui marquent le plus de finesse , quelques notions de la
ce n'est ni rindivisibilité, ni la faculté de penser qui l'entraîne j c'est un certain ordre d'idées et une certaine liaison entre ces idées , dont une ame d'ailleurs très éclairée pourroit manquer. Elle pourroit , par exemple, contempler et découvrir avec une très grande facilité , les rapports des nombres et les propriété» de l'étendue} si elle raanquoit d'idées morales, elle ne mériteroit ni les récompenses promises à ceux qui vivent conformément à ces idées, ni les châtiments destinés à ceux qui s'en écartent. Muuperluis , Iciuv 5<>>u.
( 75 ) Divinité ( i ) , quelque connoissance d'un suprême législateur, qui règle leur conduite (2).
2. Que si on demande maintenant quelle sorte d'ame nous donnerons aux bêtes , je me contenterai de répondre qu'il n'est pas même d'une absolue
(i) Quoi qu'il eu soit {de l'ame des bétes), on ne peut penser, dit Diderot, qu'elles aient avec Dieu un rapport plus intime que les autres parties du monde matériel; sans quoi, qui de nous oseroit sans scrupule mettre la main sur elles et répandre leur sang? Qui pourroit tuer un agneau en sûrejé de conscience? Ce sentiment qu'elles ont, de quelque nature qu'il soit , ne leur sert que dans le rapport qu'elles ont entre elles , ou avec d'autres êtres particuliers, ou avec elles-mêmes : par l'attrait du plaisir elles conservent leur être particulier, et par le même attrait, elles conservent leur espèce. J'ai dit attrait du plaisir au défaut d'une autre expression plus exacte ; car, si les bêtes étoient capables de cette même seusation 'que nous nommons plaisir, il y auroit une cruauté inouie à leur faire du mal. Encyclopédie , au mot bètbs ; voyez aussi V Esprit des lois , liv. I, chap. I.
(a) La raison par laquelle les lois naturelles sont propres à l'homme, c'est, dit Cumberland, que ce sont certaines propositions touchant les effets qui dépendent des actions comme de leurs causes , ou certains jugements de notre entendement, ipii comparant ensemble quelques termes , les joint ou les répare ; décision dont la principale autorité vient de ce qu'on sait qu'elles émanent de Dieu. Mais je ne vois rien d'où il paroisse que les bêtes forment des propositions , surtout des propositions de cette nature; beaucoup moins peu vent- elles savoir que c'est Dieu qui les leur imprime, et y conformer leurs actions comme à une règle. Traité philosophique des lois naturelles , chap. v, § 2.
( 76 ) " nécessité qu'en élevant les animaux au-dessus de l'automate, je leur accorde une ame spirituelle. Nous ne pouvons concevoir, medira-t-on, que deux substances , l'esprit et la matière; mais je répondrai encore ce que l'on a déjà observé très sagement, que Dieu a pu former une infinité de substances différentes , et qu'il ne s'est pas engagé de rien créer sans en donner à l'homme la connoissance. Nous ne concevons que deux substances, donc il n'y en a que deux; ce raisonnement ne me paroîl pas concluant, et je crois qu'on pourroit appliquer ici en quelque manière ce que dit Voltaire: « Nous sommes dans le cas d'un pâtre qui, n'ayant « jamais vu que des bœufs, diroit: si Dieu veut « faire d'autres animaux, il faut qu'ils aient des « cornes et qu'ils ruminent. « Je ne suis pas obligé de tout expliquer, et dès là que par préjugé ou par raison je refuse d'admettre le système cartésien; quand je dirois , avec l'auteur du J^ojage du monde de Descartes (i) , que l'ame des bêtes n'est ni matière ni esprit, mais un être mitoyen, je dirois peut-être ce qui semble se prouver par les effets , quoiqu'il ne me soit pas connu par la nature intime de la chose (2).
(i) Le Père Daniel.
(2) On peut encore , si l'on veut, supposer flans les bêles une substance immatérielle et intelligente, un principe qui a des sensations d'une certaine espèce , et des idées confuses, ou plu-
3. Au i*esle, ce que je dois conclure de tout ce que j*ai observé, il n*y a qu'un instant , c'est qu'en supposant que les bêtes aient une ame, on ne pouiToit au moins regarder que comme une opinion très incertaine , pour ne rien dire déplus, celle qui oseroit leur faire tenir un rang dans le système moral .
IV. 1 . Enfin , en supposant de nouveau que les animaux se déterminent avec une pleine délibération, qu'en agissant librement ils aient des idées morales, etqu'ils soient capables de vertu et de vice, je demande si les lumières de la raison, c'est-àdire d'une raison exempte de toute passion et de tout préjugé, nous apprennent que dans ce cas là même ils n'auroient rien à attendre après cette vie.
2. Dès là qu'on n'hésitera pas à donner aux bêtes une ame semblable à la nôtre , et à les comprendre dans le système moral , dès qu'on les assujettira à des lois proprement dites, dès là enfin qu'on leur prêtera des vues, des penchants et des
tôt qui a des idées claires, mais qui n'en a point de distinctes et qui manque de notions universelles; en un mot qui est dépourvu de cette espèce d'idées requises pour donner lieu aux pensées raisonnables, et à l'invention. On peut voir, à ce sujet, ce que dit l'auteur des Réflexions philosophiques sur l'immortalité de Pâme, depuis le § 74 jusqu'au § 85. Voy. aussi V Encyclopédie , au mO^ AME DES BÊTES.
(78) motifs pareils à ceux qui se trouvent en nous , et qu'on établira ainsi des rapports réels, exacts et précis, entre le plan dont le souvei'ain être s'est servi à leur égard, et celui dont il a usé envers nous, comme les attributs de l'être infiniment parfait sont invariables (c. viii,IV etV), il faudra nécessairement, par le même esprit d'ordre et par les mêmes idées qui nous ont convaincus que notre ame survivroit à la destruction du corps, admettre les mêmes suites pour le système des bêtes que pour celui des hommes , et j'avoue que j'y souscrirois volontiers , si j'observois en elles quelques traces de ce que je trouve en moi, et si je les voyois un peu moins enfoncées dans la matière qu'elles ne le paroissent; je me sens pénétré d'un assez grand fonds de bienveillance pour toute la nature , pour désirer même que cela pût être.
V. Mais que conclure enfin de tout ce que nous venons de dire? Le voici : c'est qu'après avoir observé (I etll) , lo qu'il est au moins fort incertain que les animaux ne soient pas des êtres purement mécaniques; 20 que s'ils ont une ame spirituelle, et capable de sentiments, d'idées , de réflexion , il est très douteux, disons mieux, il est hors de toute vraisemblance que leur ame soit également susceptible de vice et de vertu , de récompense et de punition proprement dite (IV); 3" que si, par supposition, ils sont renfermés dans le même système moral que les hommes, la raison ne nous dit rien
( 79) de précis sur leur état à venir, ou plutôt elle nous dit clairemen t que les circonstances é tan t les mêmes, il faudroit conclure à leur égard comme au nôtre, il suit de là que, dans les deux premières hypothèses, tout ce qui favorise l'objection qu'on tireroit de l'ame des bêtes, est au moins de la plus grande incertitude, pour ne pas dire faux. Or si, par le principe quatre du premier livre (c. ii) , on ne doit pas nier ce qui est évident, pour ne pouvoir comprendre ce qui est obscur , ni refuser d'admettre ce qui est certain, à cause qu'il se trouve mêlé avec l'incertain, par la même raison, on ne doit pas objecter ce qui est obscur ou incertain pour combattre une vérité que nous avons vu qui étoit appuyée sur des faits certains ( comme sont par exemple toutes les dispositions naturelles que nous observons dans le commun des hommes) et sur les principes qui sont liés le plus évidemment à l'idée de la Divinité et à l'état présent des choses. Mais, bien plus, il suit de la troisième remarque que nous avons faite, qu'en admettant comme incontestable tout ce que l'on peut supposer en faveur des bêles, l'objection que l'on formeroit en disant que leur ame sera anéantie , à la séparation du corps , ne feroit tout au plus que supposer ce qui étoit en question, c'est-à-dire que Dieu peut assujettir quelque créature que ce soit à des lois proprement dites , sans employer les moyens les plus convenables pour procurer la fin qu'il se se-
(8o) roit proposée, ou du moins en faisant illusion aux créatures sur ces moyens. Or , comme nos principes détruisent cette supposition gratuite, il ne reste donc plus de ce côté là aucune diflficulté contre l'immortalité de l'ame.
On pourroit dii'e seulement que nous venons de faire bien de l'honneur aux bêtes, en raisonnant sur ce qui les concerne d'une manière si sérieuse; mais aussi pourquoi, par nos discours, nous arrivet-il quelquefois de nous confondre avec elles , afin de pouvoir vivre comme elles ?