‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 23 sur 30 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

berté, ou qui me mette plus à portée de giorîfier le souyeraiii être et de lui rendre un yéritable hoinmage? Quoi de plus doux pour un cœur tendre et déli<;at> que de pouvoir se dire à lui-même: j'aime Dieu et je l'aime d'un amour de choix, d'un amour libre ; je puis lui offrir de plein gré son propre don, qui est le pouvoir de l'aimer et de lui dire, je vous aime ? Et combien ce don là même ne perdroit-il pas de son prix , si celui de la liberté ne l'accompagnoit, ou du moins ne l'avoit précédé?

Il est vrai (i) que l'homme n'a pu recevoir du créateur une qualité si estimaJble^ sans être capable de démériter» s'il ne mérite pas; maisce n'est point pour procurer ce démérite que Dieu donne la liberté ; il ne la donne qu'en faveur du mérite ^ et c'est pour celui-ci , qui est son unique fin, qu'il souffre le démériteauquel la liberté expose l'homme. Cest conti-e l'intention de Dieu et malgré son secours , que l'homme fait un mauvais usage d'un don si excellent et si propre à le perfectionner.

6. Dieu, en donnant la liberté à l'homme^ a Voulu faire éclater sa libéralité, sa magnificence (2) et son amour; en sorte néanmoins que si l'homme, contre son intention, abusoit de cette liberté , pour sortir de l'ordre en péchant , Dieu le feroit rentrer dans l'ordre d'une autre façon , par le

(ï) Fénelon,

(a) Fénelon , dans IVndroit ci-dessus ^ % 3.

châtiment de son péché. Ainsi toutes les volontés sont soumises à l'ordre, les unes en l'aimant et eu persévérant dans cet amour, les autres en y ren« trant par le repentir de leurs égarements ; les autres par le juste châtiment de leur impénitence finale. Ainsi l'ordre prévaut en tous les hommes ; il est inviolablement conservé dans les innocents ; il est réparé dans les pécheurs convertis, et, par une éternelle justice , qui est elle-même l'ordre souverain , il est vengé dans les pécheurs impénitents. Qu'il est glorieux à cette sagesse de tirer ainsi le bien du mal, même sans avoir fait celuici , et de tourner le mal en bien ! En permettant le mal. Dieu ne le fait pas; tout ce qui est de lui dans son ouvrage demeure digne de lui , mais il souffre que son ouvrage, qui est toujours imparfait en soi, puisse diminuer le degré de bonté qu'il y avoit mis; il le souffre , et il a en même temps la gloire de le réparer par miséricorde, ou de le punir par justice , s'il méprise cette miséricorde offerte. Dieu glorifie ainsi ce qui forme à nos yeux comme deux diverses parties de son ordre ou de sa rectitude : l'une est de récompenser le bien , l'autre est de punir le mal ; il les glorifie , dis-je, sans blesser sa bonté, qui ne manque à aucun homme. Si on regarde la profondeur du conseil de Dieu dans la permission du péché, on n'y trouve rien d'injuste pour sa créature , puisqu'il ne souffre son égarement qu'en lui donnant tous les secours nécessaires

pour ne s'égarer jamais : si on regarde cette permission par rapport à Dieu méme^ elle n*a rien qui altère son ordre et sa bonté , puisqu'il ne fait que souffrir ce qu'il ne fait ni ne procure. Il oppose au péché tous les secours de la raison et de la grâce ; il ne reste que la seule toute-puissance absolue qu'il n'y oppose pas^ parce qu'il ne veut point violer le libre arbitre qu'il nous a laissé en faveur du mérite ; en un mot^ l'ordre subsiste inviolable à l'égard de l'homme par une sage alternative de la miséricorde ou de la justice.

7. Concluons donc encore une fois que tout est bien (i), et faisons servir s'il le faut les bornes mêmes de nos connoissances à abaisse;r l'orgueil de notre entendement. Adorons ce que nous ne saurions comprendre , dès que la raison nous force d'en reconnoître la vérité, et ne nous plaignons pas si elle se montre impuissante à nous éclairer sur tous les mystères qu'elle-même nous fait entrevoir. S'il reste quelques difficultés, quelques nuages sur ce qui concerne l'accord parfait des attributs de Dieu , sur la manière dont ils sont manifestés à l'esprit humain , sur l'exercice et les eflets de la providence , devons-nous donc en être sur-

(i) Lorsque je dis que tout est biçn , je ne prends cette proposition que dans un sens relatif, comme je Tai assez fait connottre jusqii^ici. Tout est bien , en considérant tous les êtres ^ tous les événements et tous les temps.

pris ? Les rapports innombrables cl'une^ quantité de <;faoses qui sout sous nos yeux^ échappent en partie à notre foible vue; nous ne sommes qu'un point dans l'univers , et celui qui l'a créé , celui qui le gouverne est l'infini (i). Contentons-nous des lumières qu'il lui plait de nous accorder , et qui sont telles que l'exige notice situation présente, ou mille autres raisons que peut-être nous découvrirons lorsqu'il en sera temps.

Si nous parcourons presque tous les objets qui nous intéressent le plus^ nous nous apercevrons bientôt qu'ils sont lumineux sous un certain jour, et obsetucs sous un autre. Partout encore nous trou*

(i) Il me semble que le vice des raisonnements et des comparaisons dont les épicuriens ou les mahichëens se sont servis pour combattre la Providence , à l'occasion de la liberté * con* siste surtout en ce qu'on y conclut du particulier au général. Il est yrai qu\in médecin ne doit pas donner à un malade un remède dont lui-même est très sûr qu'il abusera ; il est vrai encore, pour me servir de l'exemple que Bayle s'est plu davantage à taire valoii*, qju'une mère ne doit pas , sur le vain prétexte de laisser sa fille libre , lui permettre d'aller dans des cercles où sa vertu fera naufrage. Mais Dieu , en accordant la liberté aux hommes , n'a pas seulement considéré les effets de ce don par rapport à un d'entre eux , ni même par rapport au genre humain 9 en tant que; séparé de tout le système de- la création , et abstraction faite de tous les biens qui pouvoient résulter du libre arbitre. C'est ce total qu'il faudroit pouvoir embrasser , et avec lequel des exemples particuliers, pri&jde ce que les hommes devroient faire en de certains cas , et à n'examiner que telle ou telle ciroonstance, n'ont aucune sorte de proportion*.

( =«3o ) verons dans Tordre général que Tétre suprême a établi à notre égard , comme une sorte de tempé^ rament de milieu , qui a sans doute une proportion réelle ou avec la liberté de l'bomme ou avec d'autres objets plus éloignés; c'est ainsi que la vertu entraîne ordinairement dans cette vie de très grands avantages ^ et c'en est assez pour nous inviter à la suivre ^ et pour nous faire avouer en quelque sorte que le Ciel même la protège ici-bas; mais souvent aussi la vertu gémit au milieu des peines , et c'en est assez^ d'après la notion exacte d'un législateur tel que Dieu y pour nous faire attendre une autre vie. Il y a plus encore : si la vertu étoit toujours heureuse sur la terre , l'homme ne seroit plus libre à son égai-d , et n'auroit plus de mérite i la suivre ; ce bien , évidemment présent , l'attireroit par un charme invincible : si elle étoit toujours malheureuse , quel homme auroit le courage de s'y attacher constamment ? De même encore y Dieu se découvre par mille endroits qui ne laissent aucune excuse à celui qui lui refuse son hommage : cependant il se cache assez d'un autre côté, pour nous rendre cet hommage méritoire (VI, 2}. C'est enfin par le même principe que cette vie est mêlée de plaisirs et de peines : ôtez-en toutes les douceurs, nous n'y reconnoîtrons plus un Dieu bienfaisant; que dis-je, pourrions-nous la supporter ? N'y laissez au contraire que des biens sans mélange d'aucun mal : de la manière dont nous

sommes faits , celui qui nous les donne sera bientôt oublié. En -un mot^ tout dans la nature paroit suiyre la même loi ^ tout semble s'y balancer mutuellement y et c'est ainsi que la Providence , qui n'est autre chose, comme nous l'ayons vu, que l'exercice des attributs de la Divinité , se découvre encore aux yeux du sage par les endroits mêmes qui paroissent dérober sa conduite et ses voies au commun des hommes (i).

(i) Commençons donc par croire fermement qu'il y a des dieu^ mattres de tout , et qui gouvernent tout; qui disposejit de tous les événements , qui ne cessent de faire du bien au genre humain , dont les regards démêlent ce que chacun est ^ et ce que chacun ùÀt , tout ce qu^on se permet à soi-même < • • • • • « • et qui mettent de la différence entre l'homme pieux et Timpie. iS'f I i^itur jam hoc à principio persuasum cwibus dominos esse omnium rerum y ac dominatores deos; eaque quœ gerantur eorûm geri ditione ac numine , eo^demque optimè de génère hominian mertri , et (fualis quisque sit , quid agaty quid in se admittai,,,, intueriy piorumque et impiorum liabere rationem, DeLeg.^ lib. Il, cap. VII.

Page 1