TOME II. l
nous ne devions envisager que des peines légères ^ des peines d'un moment , la plupart des hommes sont faits de tçUe manière que les crimes les plus allrooes ne leur coûteroient presque plus rien.
3. Combien n'en voit-on pas qui , sous cet indigne prétexte^ que telle ou telle faute n'est pas mortelle^ commettent impunément ce qu'ils reconnoissent eux-mêmeu que le souverain être condamne. Avouons-le cependant ^ si notre attention ne porte que âur les peines^ notre crainte n'est plus celle d^un fils tendre et affectionné^ c'est celle d'un esclave : j'oserai presque assurer que nous les méritons ces peines, lorsque nous cbercbons uniquement à les éviter , puisqu'il est visible que notre cœur ne satisfait point au premier de tous les préceptes ^ qui est l'amour (i).
(i) On dit y c'est une personne qui craint Dieu ; en effet, elle ne fait que le craindre sans l'aimer , comme des enfants craignent le maître qui les corrige^ comme un mauvais yalet craint les coups de celui qu'il sert> sans se soucier de ses intérêts. Voudroit-on être traité par un fils , ou même par un domestique , comme on traite Dieu ? c'est qu'on ne le connoît pas ; car si on le connoissoit^ on l'aimeroit. Fénelon , CEuvres spirituelles, § 3«
La meilleure crainte qu'on puisse avoir à son égard , est celle de lui déplaire ^ et de ne faire pas sa volonté. Pour la crainte de ses châtiments , elle est utile aux hommes égarés de la bonne voie , parce qu'elle fait le contre- poids de leurs passions, et qu'elle sert à réprimer leurs vices ; mais enfin cette crainte n'est bonne qu'autant qu'elle lève les obstacles, et qu'en les levant.
Mais si au contraire nous aimons Diéu de cet amour de préférence qui lui est dû {oi-dess.j Y) , comment osons-nous de plmngré nous livrer à des fautes légères ? Hé quoi y sommes-nous donc si ex* ensables^ parce que nous ne faisons qu'oflenser lé* gèrement un être infini ^ dont nous tenons tous les biens? Les plus petites fautes ne sont telles quepar comparaison , puisqu'elles portent toujours le caractère du péché . Pour un plaisir d'un moment , pour un vil intérêt qui nous les fait commettre , que d'avantages réels ne sacrifions-nous pas 1 Peutêtre même par les grâces qu'elles nous font perdre , par les habitudes qu'elles noua font contracter^ par une suite d'effets dont nous ne voyons pas tout l'enchaînement^ nous seront«lles un jour bien plus funestes que nous ne pouvons l'imaginer (i)?
4» Disons-le enfin ^ qu'est-ce en s<h que le péché (a), sinon une préférence authentique que nous
elle préfMive à Tamoar. Il n'j a point d'homme sur la terre cpii voulût être craint par ses enfants sans en être aimé. Féndoo., Œuvres philotoph. , tom. II , 3* lettre , chap» vi.
(i) Nous ne deyrions jamais oublier cette maxime deHobbes : Il n'y a presque aucune action humaine qui ne soit le commencement d'une chaîne de suites ou de conséquences , si longue qu'il n'y a point de prévoyance humaine qui puisse en découvrir la fin. NuUaJerh est humana actio quœ initium non sit cat$ttœ cujusdam consetjuenliarum , adeo longœ y ut ad finem ejus prospicere prouidentia humaha nuUa possit, Leuiath, , chap. xxxi,
(a) Voy. Clarté, Preuves de la religion naturelle^ chap. v. !iA« proposition.
( ^76 ) donnons à notre volonté sur la raison étenkelle des choses , sur les plus saines lumières de notre entendement y sur le bien commun du genre humain et sur notre propre intérêt ? Par le péché , nous nous élevons contre Dieu lui-même ^ nous nous opposons à ce que veut le maître souverain de l'univers y nous violons ses lois, nous rejetons ses promesses , nous bravons ses menaces ; par le péché 9 nous abusons de sa bonté pour Toflenser^ nous outrageons sa sagesse en refusant de nous laisser conduire , nous résistons à sa puissance en secouant insolemment son joug, nous ne tenons aucun compte de ce qu'exige de nous notre bienfaiteur : c'est la plus insigne extravagance, accompagnée d'une désobéissance inexcusable et d'une af^ freuse ingratitude.
. Les créature^ qui sont inanimées et destituées de raison {ibji^ ^ chap. III , i" prop. ) , obéissent par la nécessité de leur nature aux lois du créateur, êsjkB s'écarter jamais des fins pour lesquelles elles ont été faites. La créature à qui Dieu a donné la raison en partage , et qu'il a ornée de la liberté, fera-t-elle seule un mauvais usage de ce glorieux privilège , et seia-t-elle la seule partie de la création qui soit dans le désordre ? Je pose en fait que la vue d'un arbre planté dans un terroir fertile , continuellement humecté par la rosée du ciel, et échauffé par les rayons du soleil, qui avec tout cela ne porte ni feuilles ni fruits, n'est pas à beau-
( ^77 ) coup près un objet si îrrégulier et si contraire à la nature , qu'un être raisonnable , créé en quelque sorte à l'image de son Dieu, persuadé que Dieu fait en sa faveur tout ce qu'un être infiniment bon peut faire pour le bien de ses créatures y et qui néglige cependant de s'acquitter des devoirs qu'il lui impose.
5. Pour tout dire en un mot, la moindre offense et la moindre injure commise contre un Dieu souverainement grand et souverainement aimable , est un mal plus grand que tous les maux temporels que peuvent endurer les créatures , plus grand que les maladies , la perte des biens , les douleurs corporelles , la mort et Pinfamie ; tous les êtres créés ne sont rien en comparaison de l'être suprême > et tous les maux des créatures ne sont rien aussi en comparaison de la moindre offense faite au créateur.
Imaginez tous les maux physiques qu'il est possible de concevoir , et opposez-les à un mal moral ; j'ose dire qu'avec un esprit juste, vous y trouverez une différence qui vous surprendra ; autant un acte d'amour qui élève l'ame vers son Dieu est au-dessus de l'harmonie de toutes les sphères les plus nombreuses et les plus vastes, qui sont mues par des lois nécessaires, ou, si l'on veut, autant l'ordre moral est au-dessus de Tordre physique, autant le moindre désordre qui survient dans l'un, est incomparablement plus grand que tous ceux qui arrivent dans l'autre : ce qui est d'autant plus
( a?» ) yrai^ qu'on pourroit dire de oeâ derniers qu'ils ne sont tels que par les bornes de nos connoissances. Si cependant nous ayons une idée si grande de tous ces maux , et si nous les craignons si fort , quelle idée devons-nous donc avoir du moindre péché , et quel est l'aveuglement de ceux qui , pour éviter le moindre mal temporel , ne font pas difficulté de commettre ce qu'ils appellent une faute légère ?
6« Lorsque nous nous serons bien pénétrés de la grandeur du péché , de sa nature , de l'injustice qui y est attachée ; lorsque nous aurons fait attention que le péché consiste dans la violation d'une loi imposée par la Divinité , nous ne pouiv rons plus douter que Dieu ne veuille que nous prenions tous les soins possibles pour l'éviter^ et que .nous fuyions jusqu'au péril de l'oflenser : c'est ce que nous indique ce principe ai évid^it^ qu'un être sage qui prescrit avec autorité une certaine fin , est censé tout à la fois prescrire à ceux qui sont soumis à ses lois , l'usage des moyens les {Jus propres à la procurer qui acHcnt en lenr ponvoir, c'est"à-<iire de ceux qui, étant une foisomis^ pourroient entraîner par une suite naturelle l'omission de la fin (/iV. III, ch. x, princ^ aS).
Veiller sur soi-même y et fuir avec le plus grand soin les occasions prochaines du péché » sont donc aiatant de préceptes de la loi naturelle (i).
(i) On namme régie , dit Conftrahis , ce 4|ui est conlbraie à
( ^79 ) De cette obligation que la Divinité nou$ impose de fuir jusqu'au péril de l'ofTenser y résultent encore différentes règles sur la conscience douteuse , dont nous traiterons par la suite.
7. Mais^ d'un autre côté^ comme Dieu nous a donné pour règle la raison^ et que celle-ei^ en nous faisant reoonnoître sur une infinité d'objets le peu d'étendue de nos lumières , nous prescrit de suiyre la probabilité , lorsque nous ne saurions parvenir i l'évidence ou à la certitude y nous ne saurions douter qu'une probabilité bien fondée , c'estàrdire telle qu'un homme raisonnable la recbercbe pour la conduite de ses affaires temporelles qui l'intéressent le plus , ne doive suffire pour nous décider; autrement les fonctions de la vie les plus importantes cesseroient dans une infinité de ctrcontanoes. Concluons donc que si après avoir suivi dans la droiture de notre cœur y ce que
•la nature et à la vaisoiu Cette rè^e étant essentielle à la nature raisonnable^ ne peut et ne doit être séparée de rhomme un seul moment. C'est ce qui est cause que l'homme raisonnable prend garde si soigneusement à soi-même , qu'il a tant de vigilance dans les choses mêmes qui ne s'aperçoivent pas des yeux , oomme soAt les pruniers et les plus petits mouvements du oœar; qu'M se gouverae avec tant de précaution dans Its choses mêmes que nulle oreille ne peut entendre, afin que, quoiqu'il fasse , il ne se détourne jamais de la règle de la droite raison qu'il porte empreinte dans son ame. Voy. BibliothMjue univers,^ tom. VII , pag. 4ao. Extrait du Con/ucius du P. Couplet.
( aBO )
nous ayons été fondés à regarder comme juste , quoiqu'il ne fût pas évidemment tel , il arriyoit que de nouvelles lumières nous fissent apercevoir l'erreur de notre entendement , notre action n'en auroit pas été moins louable aux yeux de la Divinité, qui ne demande de nous que ce que comporte la condition de la nature humaine y dont nos vains scrupules ne feroient que nous écarter (/ii;. IV, cA.Ju. 2e princ.^^et L I*'c. xi,8* princ).
Mais aussi, par une parité de raison, lorsque la probabilité ne favorise pas nos désirs , nous devons êlse d'asseE bonne foi pour nous l'avouer à noua mêmes , et tout sacrifier plutôt que d'offenser le souverain être , par un choix injuste et déraison» nable.
8. Pour nous faire éviter tout ce qui seroit contraire à nos devoirs, autant du moins que la fragilité humaine peut le permettre , la raison ne se contente pas de nous prescrire les deux moyens généraux et essentiels dont nous avons déjà parlé , c'est-à-dire l'attention sur nous-mêmes , et la fuite des occasions prochaines, elle nous offre encore un secours bien réel et bien efficace en nous faisant conuoitre la toute-pf'ésençe de l'être infini , par lequel tout vit {ci^dess, , cA. ii , IV, i ) , tout agit , et tout respire ; dans quel endroit , dans quel lieu si reculé voudrions nous pécher, où nous ne soyons environnés de la Divinité ? Quelles actions si cachées^ quelles pensées si secrètes ^
disons le même , quelles illusions si adroites se déroberont à sa science (i)?
9. Que l'idée de la mort serve encore, s'il le faut, à modérer nos passions. Les véritables philosophes y dit Platon , travaillent toute leur vie à apprendre à mourir, chaque moment nous conduit à ce terme ; peut être n'en suis-je séparé que d'un pas ; peut-être ces derniers instants vont ils décider de mon sort. O ciel ! nous jouons tous les jours sur les bords du précipice (2) .
(i) Nous devons agir, ditSënéque, comme si nous n'étions jamais seuls; nous devons penser comme si quelqu'un pënétroit jusque dans les replis de notre cœur : que sert, en efFet^ que quelque chose soit secret par rapport aux hommes? Rien n'est caché aux yeux de Dieu , il est présent à notre ame et aperçoit toutes nos pensées. Sic certè vivendum est y tanquam in conspectu viwamus ; sic cogitandum tanquam aliquis in pectits intimum inspicere possit, Quid enim prodest ah homine aliquid esse secre^ tum ? Nihil Deo clausum est, interest aninUs nostris^ et cogitationibus mediis intervenit. £p. 83.
Le même philosophe dit dans un autre endroit : Dieu n'est pas éloigné de vous , il est avec vous, il est dans vous; oui , j'ose l'assurer, l'esprit saint réside dans nos âmes. C'est de là qu'il observe le bien et le mal que nous faisons , et qu'il en agit envers nous , comme nous en agissons envers lui. Ep. 4i
(a) Quelle est la source de vos égarements? c'est que vous vivez comme si vous deviez vivre toujours» Vous oubliez combien votre vie est fragile ; sans regarder au temps passé , vous croyez en avoir de reste; ce jour, qui est encore perdu pour
vous , sera peut-être le dernier dont vous pourrez disposer
On entend dire à plusieurs : à cinquante ans je prendrai le
Apprenons désormais à ne point trembler devant les hommes j à ne point nous laisser séduire par leurs discours ou pai* leurs exemples , à ne point rou^ de nos devoirs, i ne pas redouter enfin les traits de l'injustice et de la calomnie. Craignons Dieu, et devenus par là véritablement grands, nous serons bientôt au-dessus de toute antre crainte.
lo. Ce n'est pas assez de nous preeautionner contre les fautes où nous pourrions tomber à l'a* venir; il n'est point d'homme qui n'ait déjà eu le malheur d'en commettre , et qui n'ait encore à redouter chaque jour sa foiblesse.
Que devons nous donc à Dieu pour réparer en quelque sorte les oiSenses que nous lui avons faites ? Si nous l'aimons , nous ne pourrons que concevoir une véritable haine pour tout ce qui lui est opposé, c'est4<lire que nous nous repentirons
parti de la retraite ; dés que j'aurai soixante ans, je quitterai les affaires. Mais quelle certitude ayea-vous de vivre jusqu'à œ temps-là ? Qui tous a dit que votre calcul soit juste? N'avezvous pas honte de vous partager si mal , en ne réservant peur vous que les restes d'une vie usée , et de ne donner à la vertu qu'un temps où l'on n'est propre à rien? C'est s'y prendre un peu tard , que d'attendre la fin de sa vie pour commencer à bien vivre. Quelle plus grande folie que d'oublier que l'on peut mourir à toute heure , et de différer la réforme de ses mœurs à l'&ge de cinquante à soixante ans , auquel si peu de gens parviennent ! Senec. , De hrevit. vitœ ; traduct. de M. D. L. B. M.
d'avoir desobéi à ses lois. Nous nous représente^ rons avec des sentiments d'une véritable douleur notre ingratitude ^ nos offenses , notre rébellion ; ces biens 9 ces honneurs que nous aurons acquis par des voies peu légitimes, ne serviront qu'à augmenter en nous le juste regret de les avoir acbetés si cher. Nous ferons d'ailleurs tout ce que l'ordre exigera pour qu'il ne reste aucunes traces de nos iniquités ; enfin nous solliciterons par nos larmes , par les soins que nous prendrons pour nous vaincre nous-mêmes (i), la tendresse d'un père toujours bon f toujours prêt à nous pardonner.
Dieu n'est pas comme les hommes dont la vaine délicatesse se tourne en dépit (2) et en indignation sans retour. Quand nous aurions manqué à Dieu cent et cent fois , revenons sincèrement , cessons de lui résister; aussitôt il nous tend les bras. C'est lui-même qui nous prévient par sa miséricorde , et qui met en nous le désir de retourner vers lui. Comment ne recevroit-il pas avec bonté un sentiment de notre cœur que sa bonté même y a formé ? Mais nous n'oublierons pas en même
(i) • . • • • Scelerum si benè pœnitetj Eradenda cupidinis Pravi sunt elementa ; et tenerœ nimis Mentes asperiorihus Fïrmandœ studiis.
HoR. 9 lib. III , od. a4« (3) Fénelon, Œuvres spirit, , tom. I.
temps de nous soumettre aux décrets portés par sa justice. Jamais Dieu y je l'ayoue , n'est à nos yeux plus digne d'admiration que dans sa clémence, qui l'élèye au-dessus de nos injures, et qui fait grâce au pécheur. Cependant il est sûr que cette clémence même ne seryiroit qu'à l'exposer au mépris, si l'exercice en absorboit toutes les autres perfections divines , si elle n'étoit en son tout que foiblesse et que caprice. La sagesse , la rectitude du souverain être exige-t-elle que le pécbé dont nous gémissons devant lui soit encore expié par quelque peine ? Concourons de notre part à un ordre si juste y et recevons avec un esprit kumble et soumis celles qu'il plaira à Dieu de nous envoyer {ci'dess. , VII, 2).