TOME II
bien. Mais puisque Dieu se montre notre bienfaiteur , et dans un sens infiniment plus noble et plus véritable que qui ce soit parmi nos semblables j on ne peut nier «qu'il n'approuve et ne veuille notre i*econnoissance {ci-^ssus > I ) .
5 . Nous rougirions dans le monde de passer pour ingrats. Un vice si odieux fut toujours la marque d'une ame basse y et suffit pour la flétrir; Dieu serat*il le seul dont nous n'ayons pas honte d'oublier les bienfaits? Quoi de plus injuste cependant (i), et s'il est des cœurs qui aient besoin de ce motif , quoi de plus contraire à leurs véritables intérêts ? La reconnoissance est l'acquit d'une dette à l'égard des bienfaits reçus y et comme une sorte d'arrhes qui servent i assurer ceux que l'on peut encore espérer de recevoir (2).
(i) Celui , dit Gicëron , que le cours des astres , l'aitematire des jours et des nuits ^ l'ordre des saisons , et toutes les choses qui sont formées pour notre usage 9 ne forcent pas de se montrer ^eoonnoissant , ne mérite pas d'être compté parmi les hommes. De Ugib.,\\)è. II.
(a) En exhortant les hommes à la reconnoissance ^ dit Senèque , on plaide en même temps leur cause et celle de la Divînité. CelleHsi , à la yérité , n'a besoin de rien , son indépendance l'affranchit du désir même ; nous pouvons cependant lui plaire par nos sentiments ; et que l'esprit d'ingratitude ne nous porte pas à chercher des excuses dans notre foiblesse et dans notre indigence, en nous faisant dire : Que puis-je faire , et de quelle manière faut-il s'y prendre pour témoigner sa l'econnoissanoe au souverain arbitre de l'univers ? Vains prétextes ! rien ne
Hais en Tain sons flatterion»*iious J^ivte pénétrés de ce sentiment à l'égard de la Divinité y si noua nous livrons toujours avec la même &cilîté à ce que nous savons qui peut lui déplaire /et si nous refusons de sacrifier des désirs et dea goûts qu'elle réprouve au bonlieur de lui être fidèles. Quelle «st done^ enieore une feis^ la natnre des biens, des plaisirs qne je puis acheter par le pédfeé » pour ne pas craindre de me montrer eavera mon Dieu si ingrat après taût de bîealaits^ et pour renonoor en mâme temps à toutes ses faveurs ? O sièele ! que m'offirira»*tu qmi puisse compôiser tout ce que tes dusses douceurs tendroient à me faire perdre ?
y. 1 . Dieu n'exige paa seulement notre reoonnoissanee^ il demande encore notte amoin* {Ui^. lY, c. xi> 8^ princ* et c. v y 1 9 5 ) , il v«ut être aimé pardessus tout. Ehl que fant«»il pour le rendre souverainement aimabk. à nos yeux^ que ne noua
pemt BOUS cxovfler «Une dépend qae de voua ifaa|nitt6»
▼os obligaiion» ^a mdcae instant que wons les cooitracte». Seatir le prix du bienfait, c'est le rendre {De Benefi^ lib. II ,. cap. XXX , trad. de M. de la Beaumelle )• Quicumque gratos esse docet , et homihum eausam agit eideorum, quidus nuHius rei mdigeiuiUtSf poHtis extra dêsiàBriwn, referre fMhmùtm gtut tûam pêmtmuM; non ait tfued fuiêguatn eacmaii/Mfeim mentU ùiffrqsm fik imfirmUaU aSque inopid petat^ et dkat quid eaim Jaciam et guonuM ? Quando supericribus , dominisque rerum
omnium gratiam referont ? Reforre Jacilèest eodem
quidem momento quo ohligatus es , si vis , cum quolibet paria Jkdtii ; quotdam qui liberOer ben^iumaecepit reddidit»,
offre dans son pluA haut degré son infinie perfection ? Quels objets méritent d'être aimés/ auxquels il n'ait donné tous leurs charmes et tous leurs attraits ? Parcourez les diflerents biens qui nous environnent; comme ils ne sont pas i eux-mêmes leiir principe 9 comme ils ne subsistent point par eux-mêmes , aussi n'est-ce pas par eux-mêmes qu'ils sont aimables , c'est par celui qui les a faits tout ce qu'ils sont,, et auquel nous devons toujours re« monter, comme i la première cause> comme au principe auquel tout doit se rapporter ; c'est donc lui qui doit être aussi le dernier! terme de toutes nos affections. Nous devons l'aimer par-dessus tout, parce qu'il est plus aimable que tous ces biens qui ne sont pas lui-même ; nous devons tout aimer en lui, parce que c'est en lui ^ si j'ose pi'exprimer ainsi; c'est par lui que tous ces biens subsistent^ il en est la source , la plénitude , et la perfection. Je ne dirai pas, avec un des plus illustres philosophes du dernier siècle^ que je vois tout en Dieu, mais je ne craindrai pas de dire que c'est en lui que je dois m^aimer. En eflet , je soupire après le bonheur , m^is le trouverai-je en moi ? c^est en vain que j'oserois l'y chercher. Non-seulement je n'ai rien de moi-même , je suis encore forcé de convenir que cet être , ce moi que je tiens de la Divinité ne me suffit pas. Je ne me considère souvent qu'avec peine ; une solitude affreuse accompagne cette recherche ; effrayé de ce néant qui s'annonce en mot
de toutes parts y je me dissipe y je me répands loin de moi y sans trouver encore à l'extérieur: la dernière ^ l'unique raison d'aimer.
2 . Le même être qui a donné à Inon esprit l'idée de l'infini^ semble, par une juste. proportion, en avoir inspiré le devoir à mon cœur , en ne permettant pas que tous les objets finis puissent le satisfaire. Pourquoi chercbons-nous sans cesse à accumuler richesses sur richesses, honneurs sur honneurs^ sauf même nous donner le temps de jouir de ceux que nous possédons déjà ? Pourquoi les ris y les jeux et tous les attraits de la volupté ne peuventils fixer nos désirs (i)? Des parfums exquis, des sons harmonieux , l'enthousiasme et le feu d« la poésie m'enlèvent, me transportent; il semble qu'on m'of« fre un nouveau monde , un nouveau ciel, qu'on me donne un nouvel être ; mais pour peu que le charme dure , ma joie se dissipe , une sorte de langueur yient changer la disposition de mon ame^.et m'avertît que tous ces plaisirs ne sont encore qu'un fantôme et qu'une ombre. Falloit-il donc que nous ne jouissions des biens de la terre que pour sentir Tinstant d'après ce jç ne sais quoi qui semble tenir
(i) En vain l'homme s& dit à |hii*méme : Mes désirs sont épuisés, mes yœux sont comblés, je yais jouir; cette jouissance, quand aucun obstacle- ne la traverseroit, trouve dans ie cœur humain les. principes infaillibles de sa destruction • M. Forniey
tOHt à la fois du vide qu'on éprouve aprSs en avoir joui*; du dégoi^t que l'on ressentiroit à en jouis plus long -temps ^ et, malgré tout œla, du désir d'en jouir encore ? liais non, c'est après un autre bien que notre oœur soupire, et oe n'est que faute de counoitre quelle est sa fin » que nous rampions toujours ces désirs si vastes aux objets sensibles.
Il est donc vrai y. et nous ne saurions le redire assez j tout nous ramène à eette vérité unique et si précieuse pour qui sait laoomj»rendre : Dieu n'a pas fait les créatures pour être le terme de notre amour. En. nous donnant le désir du bonbeur, il ne veut pas que nous soyons beureux par elles , il ne seroit plus notre fin. Le vide de toutes les cbo* ses bumaines est la voix de la nature, par laquelle Dieu nous appelle k lui pour nous rendrc beureux par luinméme (i).
(i) FUtofi a «zposë ces gfrands principes en divers endroits de SCS ouvrages. Je ae rapporterai ici que ce qu'il ne parolt avoir dit de plus exact à ce jujet. « Le but de toutes les actions humaines, c'est le bien ( Gorg,yy et il y a un souverain bien, un bien par excellence, après lequel toutes les âmes soupirent; sans la connoissance et la possession de ce bien, toutes les autres choses sont inutiles. Cependant , quoique tous les hommes le désirent et qu'ils en aient quelque pressentiment , ils ne peuvent le oonaoltve suiisamment par leur propm ■lëditatioii ( JOe Hep*, lib. VI )• Ce souverain bien doit être parlait , seul , snffisant par lui -même, et tel que quiconque le oobnolt en recherche ardemment la possession, sans se soucier d'aucane antre chose que de celles qui sont perfe6tionnëes par les biens qui y ont
( a47 ) 3. En vain voudrions-nous porter notre désin^ téressement jusqu'à séparer d'un sentiment aussi doux et aussi pur que l'est l'amour de la Divinité , l'idée du bonheur qu'il nous prépare. Necbercfaons point, par un vain rafinement^ à désunir ce que Dieu a uni ; retrancher l'idée du plaisir de celle de l'amour^ lorsqu'il nous porte tout entier vers un objet infiniment aimable y c'est retrancher de l'idée d'un cercle celle de la rondeur (i). L'amour est aussi désintéressé qu'il puisse l'être, lorsqu'on ne veut en recueillir d'autre fruit que celui d'aimer. Plus il est grand , plus son objet est parfait , plus il suffît pour nous rendre heureux.
quelque rapport ( in Phileb» ). Or cela ne peut se trouver que dans l'être infini , qui est le père et la cause de tous les êtres ; qui donne aux choses connues tout ce qu'elles renferment de Téritë, et aux êtres intelligents la faculté de les connottre (Phileb,^ et DeRepubL , lib. YI). Si l'ame se retire pure , sans oon-' seiTcr aucune souillure du corps^ comme s'étant toujours recueillie en elle-même, en méditant toujours, c'est-à-dire en philosophant avec vérité, et en apprenant effectivement à mourir (car la philosophie est une préparation à la mort ] , si l'ame, dis-je , se retire en cet état , elle va à un être semblable à elle , à un être divin , immortel et plein de sagesse , dans lequel elle jouit d'une merveilleuse félicité ^ délivrée de ses erreurs , de son ignorance , de ses craintes , de ses amours qui la tyrannisoient, «t de tous les autres maux attachés à la nature humaine ^ an iteu que les méchants sont punis dans une autre vie , à proportion des crimes qu'ils ont commis dans celle-ci {Phédon.), (i) TTiéorie des sentiments agréables , chap. y.
Seroit-il donc au pouvoir de rhomme de se désintéresser au point de perdre dans un seul acte , quel qu'il soit f la volonté d'être heureux , par laquelle il veut toute chose. Mais je dis plus encore , pourrions-nous aimer Dieu comme un être infiniment parfait , sans Faimer comme un être souverainement bon , bienfaisant, et qui veut faire notre bonheur ?
O vous qui cherchez à nous rendre Dieu aimable^ peignez-le tel qu'il est, peignez »le infiniment bon ^ ne craignez qu'une chose , c'est de ne pas nous en. dire assez. Rappelez<^nous sans cesse comment il a lié notre bonheur k sa gloire : oflrez-nous le comme un père, comme un ami qui sans cesse nous tend les bras, nous invite, nous presse, nous pardonne dès que nous voulons l'aimer. OfTrez-nous-le comme un être qui ne vçut que se communiquer, se répandre par l'amour, et qui, renfermant en lui tous les biens, ou plutôt qui étant le bien par excellence, le souverain bien, ne se communique que pour rendre pleinement heureux ceux qui lui seront fidèles. Sans doute alors vous nous attacherez à cet objet si digne de nos hommages. La proportion secrète qui se trouve entre les penchants de notre cœur et ce qui est souverainement bon, entre nos désirs et la félicité , entre notre amour et le souverain bien , nous feiK)nt aimer un Dieu qui est ce bien même , un Dieu qui peut seul être le principe de notre bonheur, et dans lequel nous puiserons la joie même qui nous fera jouir.
4. Eh ! quelles douceurs n'éprouve pas dès cette vie celui qui s'élève tout entier vers son Dieu ! Que n'ai-je tout ce qu'il faut pour bien peindre les efifets de ce précieux amour !
5. Mais^ me dira-t-on peut étre^ comment le faire naitre cet amour ? il ne dépend pas de moi , l'amour ne se commande pas. Vaines et frivoles excuses, qui ne font que servir de prétexte à notre ingratitude ! Si, pour nous engager à aimer, ce n'est pas assez de la bonté ineffable d'un être infiniment parfait qui nous j invite, qui nous en presse, et qui l'exige pour nous rendre heureux, si ce n'est pas assez de méditer ses bienfaits, de penser à l'amour qu'il nous témoigne, au bien qu'il nous destine, au moins ouvrons-lui notre cœur, parlonslui de cette insensibilité si déraisonnable et si injuste, disons-lui que nous la condamnons, que nous en gémissons, que nous voulons l'aimer : Dieu est encore assez bon pour agréer un semblable désir, et pour y répondre en daignant le satisfaire ; dérobons-nous quelques instants à ces plaisirs tumultueux qui, avec tous leurs charmes, pèsent sur notre cœur ; faisons taire les passions qui nous dévorent et qui nous privent de tous les avantages et de toutes les ressources de la raison : un seul moment de leur silence, des réflexions sérieuses faites d'après la nature même des choses, suffisent avec des secours que le Ciel ne nous refusera pas, pour nous rendre bientôt à Dieu et à nous-mêmes.
6. Est-ce au reste de la grandeur , de réiévation que nous cherchons ? Eh! qui est-ce qui fera la grandeur de l'homme^ sinon de se rapprocher de la Divinité ? Qui est-ce qui nous en rapproche le plusy si ce n'est de procu^r sa gloire et de l'aimer ? Non y je ne me représente rien de plus grand qu'un homme occupe à rentrer dans son cœur pour s'élever ensuite vers son Dieu , et qui ^ dans cette méditation profonde, s'anéantissant lui-même aux yeux de son créateur, adore avec un saint respect sa puissance, et considère avec le-plus tendre amour les effets de sa bonté. Ce sont là de ces tableaux que je voudrois qu'on prtt plaisir à nous remettre sans cesse devant les yeux. Nous arrêterons-nous à une matière colorée , d'une ou d'auti'e manière , comme si on devenoit plus grand par un ruban rouge ou bleu? Nous fixerons-nous à l'estime, à l'attention de nos semblables , nous croirons-nous malheureux s'ils nous la refusent , comme s'il ne suffisoit pas de la mériter? Hélas! que toutes ces choses sont peu solides : les hommes ne sont-ils donc pas pour la plupart aveugles, inconstants et trompeurs ? Leur estime n'est-elle pas aveugle , fausse et inconstante comme eux? Quelle ressource, quelle fin que cellelà ! Je ne craindrai pas de l'avouer , 6tez-moi tout ce qui peut m'unir à Diçu , ôtez-moi ce sentiment d'amour pour l'être suprême , mes idées , mes vues, mes penchants, tout est petit, tout est vil et méprisable en moi ; vous m'ôtez toute ma grandeur.
7« A quelles marques enfin reconnottrons-nous que nous aimons Dieu ? Pour ne pas nous tromper â cet égard y il suffit d'observer quels sont les effets que l'amour produit tous les îojhps parmi nous, lorsqu'il est né dans un oœur droit , et qu'il a été allumé par un objet orné de vertus aussi-bien que d'attraits? Que se passe-t-il dans un cœur bien épris ? il s'élance avec impétuosité vers l'objet qui l'a diarmé^ tout ce qui tend à Ten ékûgner fait son supplice; il tremble de lui déplaire^ il s'informe soigneusement de son goût et de ses volontés pour s'y conformer et s'y soumettre y il s'intéresse à sa gloire^ écarte ce qui pourroit le blesser , et ne néglige rien de tout ce qui peut le procurer ; il aime à l'entendre louer, il en parle avec complaisance; tout ce qui lui en présente l'idée lui est cher. Cet amour de la créature doit^ je J'avoue^ être subordonné à celui du créateur, il ne doit pas être le dernier terme de notre volonté, puisque tout doit se rapporter enfin à celui même par qui nous somme» capables d'aimer, et qui ne veut nous faire trouver que dans lui seul un solide et parfait bonheur; mais à cela près, ces, diverses affections ont en partie les mêmes caractèires. Ainsi l'homme pieux, pénétré pour son Dieu des sentiments les plus tendres, voudroit le voir , le posséder , lui être uni ; il s'en occupe avec joie , en parle avec respect; il désire sa gloire, il l'envisage sans cessé, et comme c'est la gloire de son créateur, il y rap-
porte tout le reste ; il étudie sa loi y la inédite et l'observe; c'est là la preuve aussi -bien que Teflet de son amour. Aimez-vous Dieu , vous pratiquerez ce qu'il vous ccvimande ; le pratiquez-vous , vous l'aimez (/• IV, c\ ii, \^* princ,).
8. Cet amour^ je le répète , doit être la règle et la fin de tout autre amour. Dieu veut que nous nous aimions les uns les autres y il veut que nous soyons remplis de cette charité universelle qui embrasse en quelque manière toute la nature (/. FV, c, II y 9* prific»). Ainsi celui qui aimera le plus son Dieu sera aussi celui qui aimera le plus tous les hommes (i). Il les aimera parce que son Dieu lui ordonne de les aimer y et qu'en les considérant tous dans celui qui les a créés , il n'est pas possible que par cet endroit ils n'aient à ses yeux quelque chose d'aimable.
9. Enfin ces goûts plus vifs dont nous parlions, il n'y a qu'un instant, san3 vouloir les exclure, il les réglera ; aimant Dieu d'un amour véritable, et qui tiendra sous sa loi tous ses autres penchants ,
(i) Dans un cercle,^ dit ingénieusement un auteur italien, plus les lignes se rapprochent de leur centre, plus aussi elles se rapprochent et s'unissent entre elles. Il en est de même à l'égard des hommes : plus nous aimerons Dieu, et plus aussi nous aurons un amour sincère pour notre prochain. Non vedi tu ciàche succède nel circolo? Quanto più le linee si accostano al Uro centra y tanto stan più unité Jrà loro ; quanto più se ne scostano, tanto più ancor si diyidono in infinito, etc. Segneri , Mon. deW an, y tom. I.
il Be s'unira qu'à des objets vertueux et qui puissent le porter à la vertu ; il sacrifiera^ quoi qu'il en coûte y tout ce qui seroit incompatible avec elle , tout ce qui tendroit à l'écarter de son devoir^ tout ce qui ne seroit pas assez pur pour un cœur que l'amour de son Dieu doit remplir.
10. Un derùier ejBTet que cet amour produira en lui f ce sera un vif repentir de ses offenses et de ses ingratitudes envers le souverain être. Demandez à un bomme qui ne connott point Dieu^ et qui est indifférent pour lui , en quoi il l'a offensé(i): vous le trouverez aveugle sur ses fautes ; il ne connott ni ce que Dieu demande , ni en quoi on peut lui man* quer. Le seul amour nous donne une vraiç délicatesse sur nos pécbés : aimez et bientôt il vous fera sentir par un reprocbe tendre, et qui porte sa consolation avec lui , tout ce que vous avez fait contre l'amour même. Voyez un retour d'amitié vive et sincère entre deux personnes qui s'étoient brouillées ; rien ne leur échappe par rapport à ce qui peut avoir blessé les cœurs et rompu l'union qui étoit entre elles; elles s'accusent elles-mêmes du tort qu'elles ont pu avoir, elles le réparent , elles s'en punissent en quelque manière , et leur faute ne sert qu'à les rendre plus attentives , plus tendres et plus fidèles. Aimez, encore une fois^ et l'amour seul fera en vous tout le reste.
(i) Fénelon^ Œuvres philosopha , tom. II , Lettre 5 , § a.
yi. 1 . Une ocmnoissanoe exacte desiattribats au souverain être et de son attention sur toutes les créature»^ ne peut qu'ajouter enooce aux sentiments dont nous venons de parler celui d'une cor^iance inébranlable (^iç/*. 8).
Dieu est tout puissant , tout sage et souveraine* ment bon {ci-dess. jcn, IV, j^ et y, 3 eC 5^ avec les renvois) , il nous aime et veille sur nous {cidess., c. u, i\, \u,ïSi, 1 ei sui%^ants , et 10). Que faut-il davantage pour nousengager à nouaappuyer tout entiers sur lui et pour nous forcer de reoonnoltre que eette confiance est un devoir? Celui qui ne se repose pas. sur l'être suprême {ci-nies», I^ <)f celui qui n'espère pas, neeonnoh point Dieu; i} se le représente ou comme upe divinité oisive et dédaigneuse^ ou comme un être sévère et inexorable ; il oublie l'être infiniment parfait; il sèment à luimême et se forme une id(^ au lien de son Dieu.
De là ces soins , ces inquiétudes, ces alarmea <[ui partagent notre vie: les uns, nes'oecupant que du peu de )ours qu^ils ont à passer ici-bas , s'agitent, s'intriguent^ prennent les voies les plus injustes, et par là même les plus dangereuses et les plus fiEiusses pour parvenir à le^rs fins , comme si la vo* ionté du premier moteur n'tnfluoit en rien sur ka affaires de ce monde.
2. D'autres, moins aveugles, ne donnent cependant au souverain être qu'une confiance foible, limitée, pleine de réserve et d'incertitude: toujours
disposés à s*appayer sur eux-mêmes ^ ou sur des secours purement humains ^ ils se découragent lorsque ces secours leur manquent, ou s'y attachent comme à ce qu'il y a de plus solide^ lorsqu'ils se croient sur le point d'en tirer quelque avantage. Dieu est la source de tous les biens ( i ) , les créatures n'en sont que les canaux fragiles , et le canal nous fait compter pour rien la source ; son amour nous poursuit partout, et nous ne cessons d'échapper à ses poursuites ; il est partout et nous ne le voyons en aucun endroit ; nous croyons êti*e seuls quand nous n'avons que lui ; il fait tout et nous ne comptons sur lui en rien ; nous croyons tout désespéré dans lesafifaires, quand nous n'avons d'autres ressources que celles de sa providence^ comme si l'amour infini et tout puissant ne pouyoit rien (2),
(i) FëneloD. ^
(3) Parmi tous les événements et toutes les choses de la vie , que peut-il arriver qui soit véritablement à craindre pour celui dont Dieu est le père? Si un citoyen est lié avec César ou avec quelqu'autre des plus puissants de Borne par quelque degré d'affinité, leur appui lui suffira pour vivre dans une sorte de nécurité , et pour n'être pas méprisé. U n'aura rien à appréhender de qui que ce siit; mais nous , qui avons Dieu pour créateur , nous dont il est le père et dont il prend soin, ne trouverons-nous pas en lui un être assez puissant pour nous délivrer de la tristesse et de la crainte ? Epict, apud Arrian, , lib. I y cap. ix.
Il ne peut jamais arriver rien de mal à l'homme de bien , soit
3. Quelques-uns enfin^ toujours remplis de vaines frayeurs , n'envisagent les siècles futurs que comme l'époque fatale de leurs tourments. Ils s'imaginent que le Ciel les abandonne y qu'il n'a plus pour eux ni pitié y ni clémence j que ses grâces ne coulent pointen leur faveur, ou que ce ne sont que des grâces inefficaces auxquelles on pourroit répondre, mais auxquelles sûrement on ne répondra pas; que prédestinés â des malheurs étemels , ils n'ont vu le jour que pour donner plus d'exercice à la liberté toute puissante de l'être qui les a formés.
Voulons-nous éviter des égarements si funestes? ne cessons de méditer les attributs du souverain être, et de nous pénétrer de tout cequi peut nous le rendre aimable ? C'est de ce côté là que nous péchons davantage ; nous avons souvent meilleure opinion de la bonté d'un homme que de celle de Dieu même. Cependant que sont nos vertus en
pendant sa vie , soit après sa mort , puisque Dieu même prend soin de ce qui le regarde. Cic. , Tusc, quœsu , lib. I.
Quidnam in rebut huinanis et casibus Jormidandum filio Dei occurret ? Si quis attingat propinquitate Cœsarem y aut alium ifuempiam potentiorém Romœ , satis, ad tutà vivendum , et ut ne despiciatur , prcesidii habebit , nec sibi ab aliquo tinubit* Deum vtro cum habeamus conditorem et curatorem , 15 nos trisdliâ non liberabit ! Epict.
Nunquam bono quidquam maU eontingere potesl , nec vivo , nec mortuo , cum tvs ipsius Deo curas sint, Cic.
( «57 ) comparaison de celui dont elles émanent ^ Injustes que nous sommes ! nous n'osons même ajouter à ses perfections tout ce qui est compris dans les bornes étroites de notre entendement , tandis que nous devrions dire : je ne sais ce que c'est que d'être bon en comparaison de la bonté infinie du premier et du plus tendre de tous les pères.
Que je déteste ces malheureux systèmes , où l'on vous présente une portion du genre humain^ comme nécessitée en quelque sorte par la Divinité à se perdre pour toujours ! Quelle horreur ! on attribue à Dieu ce dont les hommes les plus méchants ne seroient pas capables de sangfroid.
Que dis* je? nous voyons tous les jours des hommes respectables essuyer les larmes d'un infortuné, fortifier celui qmi est foible, relever celui qui est abattu y marquer une tendre pitié envers celui qui s'égare y nous le voyons , nous admirons ces mêmes hommes , et nous ne pensons pas à ce Dieu qui les rend tels. Il est souverainement juste, je le sais, et malheureux est celui qui abuse de cette idée : Dieu est bon; c'est peut-être le plus grand et le plus funeste de tous les crimes, parce qu'il est envers le souverain être le comble de l'injustice et de l'ingratitude. Mais que ne fait-il pas chaque jour pour nous ramener du sein de nos égarements? Chaque moment de cette vie que nous laisse sa clémence ne nous annonce-t-il pas assez TOME II. 17
qu'il n'attend qu'un regard , un soupir, un retour de notre cœur vers lui pour nous sauver (i) ?
Refuserons-nous 4'espérer en lui , sous le vaîn prétexte que nous en sommes indignes ? comme si Dieu attendoit^ pour être bon, que nous soyons tout ce que nous devrions être (2)! Qu'un autre s'appuie sur ce qu'il aura porté le poids du jour et de la chaleur , sur ce qu'il aura jeûné deux fois le jour du sabbat, sur ce qu'il aura mené une vie distinguée de celle du reste des hommes; pour moi , mon bien et mon mérite , c'est de mettre mon espérance en la bonté de mon Dieu ? C'est l'unique cause pour laquelle il accomplira en moi tout ce qu'il me fait espérer , et la seule raison pour la-> quelle j'attends tout de sa miséricorde (3). Augmentez, Seigneur , augmentez sans cesse mon espé-
(1) Lr4 dieux ne sont ni jaIpux ni dédaigneux , dît Sënèqup ; ils ouvrent la porte du céleste séjour, et ils tendent eux-mêmes la main à ceux qui s^efforcent d'y monter : Non sunt diijasti^ diosiy non invidi ; açlirUttunt et ascendentihus manum ponigunU Kpist. 73.
Ol) Quamn» ««f igitur mtriiU imàthita mvirii ,
Magna lameu apte ttt In boaitate DeL
Own.
(3) Ta es^Dùminê, spes mea; hoc una miki omnium pro^ mitêioni^m, causa 9 hûpc tota ratio meœ expectationîs : prœtendat alter meritum ; sustinere sejadet pondus diei et œstus ; jejunare bis in sahbaio , postremà non esse sicut cœteros hominum glorie" tur. MiM autem adhœrere Domino bonum est, ponere in Domino Deo meo spem meam* S. B. in^^ pag. 90 , pag. 9, /i. 5.
Tance; la mesure de la con&anee que j'aurai en YOXJLf sera celle des gnces que j'en obtienditai.
4* Un des caractères les plus propves à faire naître ou à entretenir dans nous une disposition si légitime et si précieuse , c'est sans doute celui de Tamitié. Craindrons -> nous d'enyisager Tétre suprême sous ce rapport ? Tout ce que fait un ami pour la personne sur qui s'est fixée son aflèotion , c'est de l'aimer, de lui vouloir du bien et de lui en faire; nous ayons déjà reconnu l'amour que Dieu nous porte , et les bienfaits que nous en recevons ; il est donc vrai que Dieu est notre ami. Mais souvenons-nous y qu'à ce titre , il exige poui* toua les instants de notre vie une confiance saM réserve ( ci-dessus, c. ii , IX , lo, et c. m , IV ).
5. €'est de la force et de l'étendue de ce senti* ment que naîtra en nous cette noble assurance, qui écarte tout oe qui seroit un obstacle aux faveurs du souverain être et à l'accomplissement de noa devoirs. Un cœur qui en est rempli jouit d'un calme profond. Les dangers ne l'efiraient point , les maux ne l'accablent point; il est au-dessus de tout, parce que c'est en Dieu qu'il espère (i).
6. Je sais qu'une confiance réciproque entre le hommes fait un des principaux charmes de la vie , un dés liens les ^us forts de la société. Dieu se cache en quelque manièi^ detrière le voile des "''''* -- ■ ' ■ .,.-■
(0 M. Foriney, Discours surla confiance en Dieu»
causes secondes; il nous les présente comme autant d'instruments par lesquels les desseins de sa providence Vexécutent. Nous pouvons donc, pour entrer dans les vues mêmes de la Divinité, nous attendre , jusqu'à un certain points à jouir^ dans l'ordre de la nature, des avantages que notre situation nous donne lieu d'espérer. Les enfants s'assurent en leurs pères , l'ami compte sur son ami , chaque .homme envisage ses talents naturels ou acquis , comme autant de moyens pour parvenir à la réussite de ses desseins.
Pourroitron blâmer ces dispositions , lorsqu'elles sont renfermées dans leurs justes bornes , c'est-àdire quand nous ne prétons pas aux créatures plus de pouvoir et de solidité qu'elles n'en ont en effet ? Il y a y sans doute y divers degrés de confiance proportionnés aux qualités des sujets; mais prenons bien garde que y dès qu'il s'agit d'une confiance sans bornes 9 qui ne laisse aucun doute ^ aucune inquiétude , qui l'emporte sur l'opinion avantageuse que nous nous formons de tout autre objet (et c'est à cette sorte de confiance que doit se rapporter le peu qui nous reste à dire sur ce sujet) ^ en vain chercherions- nous ici-bas quelque chose qui la mérita*
7. Puis-je raisonnablement me complaire dans moi-même ? Puis-je m'assurer sur mes forces, comme si elles dévoient me suffire, comme si elles étoient réelles , indépendamment des secours de la Divi*
nité ? Combien d'hommes qui sont devenus à eux* mêmes leurs plus grands ennemis, qui se sont causé les plus grands maux par des excè» dont jamais ils ne se seroient crus capables; n'ai -je donc pas éprouvé mille fois (i) que je ne pouvois moi-même ni vaincre mon humeur , ni détruire mes habitudes , ni modérer mon orgueil ^ ni suivre ma raison , ni continuer de vouloir le bien que j'avois une fois voulu. C'est vous , Seigneur^ qui donnez cette volonté, qui la conservez pure ; sans VOUS; je ne suis qu'un roseau agité par le moindre vent ; c'est vous enfin qui , à la place de ce cœur jaloux ; vain^ ambitieux , injuste, savez former un cœur nouveau , un cœxir qui désire votre justice, et qui est altéré de votre vérité.
8. Mais^, pour ne considérer dans cet instant que ce qui a rapport aux avantages de cette vie , nous reposerons-nous sur nos lumières, sur notre industrie , sur nos richesses ? Yains appuis qui nous manquent lorsque nous comptons le pi us sur eux , et qui se tournent souvent contre nous-mêmes ! Que sont encore ces grandeurs qui nous ren*dent si fiers ? Considérez les fortunes renversées , ces favoris précipités sous nos yeux du faite des honneurs ; consultez les annales de tous les siècles, et vous apprendrez , si tant est que quelqu'un
(i) Fénelon , Œuvres spiriu , tom. I , § 3.
Ci) m. Fornoey.
puisse l'ignorer^ quel est le fond que nous derom faire sur les grandeurs humaines : j'en puis dire autant des grâces^ des talents^ de la valeur^ de la> gloire^ et de tout œqui remplit lea hommes d'une folle confiance* Roseaux fragiles^ roseaux à demi cassés , vous perces la main de quiconque s'appuie sur TOUS !
9. Que peuvent enfin tons ces grands ^ tous ces hommes puissanta que l'on encense ? Que peuventils en notre fisiveuir, si nous n'avons pas pouv nous le souverain être ? Au reste, ^«^^ ^loXKar dans un détail que l'expérience là plus commune peut nous su^érer^ il est aisé de s'apercevoir que ce n'est q»'à Dieu seul qu'on ieit une eonfianee ferme et entière. Il y a deux choses qui ne se trouvent qu'en ce proteeteur suprême : le pouvoir de dispenser toutes sortes de hiens, en tout temps, et la volonté réelle et permanente d'aocofder tous ceux qui sont vérilahlenient utiles , dès qu'ils seront dans l'ordre de toutes ses perfection». Tant que vous arrêterez vos r^ards dama l'enœinte de oe(te sphère terrestre, vous n'y découvrirez janais ees qualités réunies ; que dis^je? vous ne rencontrerez chacune d'elles que dans un degré très limité.
Les assurances d'estime ,. d'amiçîé (1) , de faveur, que le monde donne , ont quelqu'un de ces trois grands défauts, et quelquefois tous les trois en- Ci) M« Formey , Discours sur l'amitié»
semble ; ou elles manquent de sincérité ^ si ce n'est pour le moment présent^ du moins pour celui où il s'agira d'en venir à quelque chose de plus solide; ou elles sont dénuées d'un pouvoir suffisant pour les effectuer; ou leur efficace ne produit jamais qu'une félicité très imparfaite.
Je le répète ; que peuvent les hommes? et n'estce pas abuser du terme de puissance que la leuf attribuer ? Laissons leur néanmoins quelque ombre de pouvoir j perdons de vue ^ pour un moment y ce premier moteur, à la sagesse, et à la voloi^té duquel sont soumis tous les événements. J'en conviendrai avec VOUS; il y ^ > ^i^s doute ^ des fortunes à faire dans le monde : et > si vous vous maintenez dans \t% bonnes grâces de ceux qui vous protègent ^ vous pouvez vous assurer un sort douX;^ ^î^i^ti éclatant même. Mais qui sont ces proteoteurs ? ce sont des hommes , cVst-à-Klire l'inconstance et le caprice même, le )Ouet perpétuel de mille p^^sions qui, comme autant dç verres trompeurs y. nie leur pré^ sentent jaitiais les objets sous leur véritable point de vue ? Vous plaisez aujourd'hui.^, demain vous déplairez ; ce n'est quelquefois qu'u»e bourasque ; souvent aussi c'est un , orage qui renverse votre fortuiiei et .qui l'a excdlç ? rien. .Vous ne valez pas moins aujourd'hui qu'hier. Mai« votre règne est fini y vous n'êtes plus à la mode y votre mérite est terni; vos services sont effacés, et il ne reste d'autre parti que la jr^raite y si vous voulez vous
soustraire aux mortifications qu'on vous prépare ; peut-être aussi TOtre faveur se soutiendrait -elle ; mais jusqu'où doit-elle vous conduire ? combien de temps en jouirez-vous ? Cet homme si puissant^ ce ministre , ce monarque meurt souvent avant d'avoir rien fait pour vous. Gomment aurois-je assez peu de sagesse pour bâtir sur des fondements aussi légers y aussi mobiles que les vagues de la mer.
lo. 11 n'en est pas ainsi de ceux, qui mettent toute leur confiance dans le Seigneur; tôt ou tard elle porte avec elle ses fruits et sa récompense.
Je conviens que l'être infiniment parfait ne troublera pas l'ordre de Tunivers en faveur d'une seule de ses parties ; mais si nos vœux sont raisonnables^ si notre espérance est ferme et solide ^ il trouvera bientôt dans les trésors de sa puissance et d^ sa sagesse tous les moyens convenables pour répondre à notre confiance ou pour surpasser nos désirs^ lors même qu'il semblera en quelque sorte s'y refuser. Ce n'est pas précisément de tel ou tel bien en particulier > ni de la fuite de tel mal que doit résulter notre bonheur ; mais c'est d'une suite d'événements qui nous mette ici-bas dans les dis-^ positions les plus fa vc»:ables pour y parvenir.
Le juste peut et doit même se promettre pour cette vie bien des avantages qui échapperont à Fim^pie ; cependant comme ses vues se portent beaucoup plus loin y il adore ; dans tou.t ce qui lui aj^
rive, les voies secrètes d'un Dieu toujours bon', toujours sage , et qui n'a d'autre règle que son amour invariable pour l'ordre et pour le bien.
Au reste , ce n'est pas précisément par ce qui arrive quelquefois que nous devons juger des choses en elles-mêmes, et nous avons déjà reconnu (/iV. VI , c, VI , IV et 5ittV. ) qu'à ne considérer , pendant cette vie , que les suites naturelles et très ordinaires de la vertu et du vice , l'une avoit déjà une infinité d'avantages sur l'autre : en c^a même se manifeste une partie des effets de sa providence , tandis que le reste s'exécute d'une manière quelquefois moins sensible, ou n'a enfin son accomplissement total et parfait, que dans les siècles à venir.
Mais en général nous devons toujours convenir que la faveur de l'être suprême est incomparablement au-dessus de toutes les ressources d'une fausse sagesse , qui souvent s'enveloppe dans ses propres ruses, et perd auprès des hommes, du côté de l'estime et de la confiance, ce qu'elle croyoit gagner du côté de l'artifice et de l'imposture.
1 1 . En un mot, il faut toujours en revenir à cette maxime si importante : que nous ne devons point chercher des secours réels et suffisants hors du souverain être , et que c'est en tout sens connoltre bien mal ses véritables intérêts , que de s'appuyer sur des secours purement humains , et souvent même sur des moyens injustes, plus que sur la
protection de celui dout la volonté a donné le mou* vement à tous les êtres, et dont la providence em* brasse toutes les parties de l'univers.
yn. I. Plus nous serons pénétrés des sentiments de confiance et d'amour qu'exige de nous le souverain être f et jIùâ il nous parottra doux et facile de nous conformer en tout à sa volonté.
La puissance de Dieu (i) ^ sa sagesse et sa bonté sont autant de titres qui exigent de nous une par- £Biite scfunUsfiion dans les maux dont il nous afflige, dans les biens dont il nous prive, dans les lois qu'il nous impose (/. IV, c. II, i^princ. etc.u){ji)m
En nous soumettant volontairement à un être infiniment parfait auquel nous sommes nécessairement assujettis , nous avons la satisfaction de savoir qu'admis â ses conseils, nous applaudirions aux motifs de ses lois et aux raisons de sa conduite.
Nous révolterons-nous contre une puissance infinie ? N'ajoutons point à nos maux celui de ne pas
(i] Voy. Théori* des sentiments agnéaBies , chap. xii.
(a) Celui-là , dit Sénéque , a famé vraiment grande qui &*est livre tout entier à la Divinité j et celui-là au cofitraireest foiblc et a l'ame vile, qui cherche à se soustraire à ce qu'elle lui commande.
Hic magnus animus qui se Deo tradidit ^ et contra ille pusH* las et degener qui obluctatur (Epist. 107). Mentem nosWam, tnquii Epictetus, suàmitiete oportei gufnn'nanti omnia menti ^ tanquam boni cives legi civiUiUs^
( >67 ) vouloir dépendre d'une main toute sage et toute puissante.
Persuades que le kasard n'est qu'un yaia nom (ci-dess., c. a, IV, 3 , m^ecla note , Vil et suiif. , XIII) ^ que aoà malheuTB se Tiennent point de Par^ rangei^ent fortuit de ce qui nous enrironAe (i) , qu'en remontant de cause em eaiu^, nous arriverons enfin, à une intelligence souve^ùine qui a tout lié , tout enchaîné y qui a posé les premiers^ lois et qui en a vu ks.eiTets pour tous le» temps et par rapport à tous les êtres, reconnoissons partout la sagesse d'un Dieu qui ne permet les peines dont il nous afflige , que pour les faire servir à notre bonheur, dès là que nous nous soumettrons à sa conduite.
Songeons que ce n'est qu'au sein des revers qu'éclatent les vertus les plus héroïques, et ne doutons pas que l'être infiniment bon ne proportionne ses secours aux efforts qu'il exige de nous.
(i) Il n'y a point de hasard;, tout est épreuve ou -pcmitioir , et Dieu connoit l'ëconomie de son ouvrage. Les effets qui doivent , pour ainsi dire , passer par ses mains , lui sont continuellement présents ; pour nous ilg nous sont cachés , et nous ne les décottvrans qu'après coup. Les événements que nou9 croyons dépendre du hasard , sa préscience les. lui avoii déjà remdns certains et comme familiers : Nota est Deo operis sui séries ^ om» niumque illi rerum per manus suas iutrariun scientia in ap&to est semper ; nobis ex abdito subit , et quœ repenlina putamus ilti provisa veniunt ac Jamiliaria. Senec. , De Benejîciis , lib. IV, cap. XXXII.
Souvenons-nous aussi que rien n'est plus propre que les contradictions y les calamités et les peines à humilier l'homme (c. n , XIIT, a), à le corriger de ses vices et de son orgueil , à lui faire sentir sa dépendance et à le ramener de ses ^[arements.
2 . La justice de nos souffrances est encore un motif de résignation que la raison nous suggère: quel homme ^ si vertueux qu'il puisse être y n'a pas toujours bien des fautes à expier ?
Celui qui est vivement persuadé qu'il mérite les maux qu'il souffre (i), est bien éloigné de les redoubler par de vaines plaintes. U est juste que
la révolte de notre ame contre des douleurs dues à nos fautes soit punie par l'augmentation de ces douleurs mêmes; mais on se l'épargne , en se soumettant sans murmure au châtiment que l'on reçoit. C'est que d^ordinaire les actions de vertu ont des récompenses naturelles qui en sont inséparables. On ne peut être dans une sainte disposition à souffrir que l'on ne diminue la rigueur des souffrances ; on ne peut y consentir sans les soulager ; et lorsque nous nous rangeons contre nous-mêmes du parti de la justice divine , on peut dire que nous affoiblissons en quelque sorte le |H>uvoir qu'elle auroit contre nous.
Qu'il est doux de pouvoir penser que cette main dont nous respectons les coups , est la main d'un
(i ] Fonteneile , Discours pour V Académie JrançfÀse»
( a69 ) père qui nous distribue les maux mêmes selon nos besoins et selon nos forœs y ou qui y à proprement parler ne nous envoie que des biens ! c'est alors que nous souffrons comme des enfants sûrs de la bonté de celui qui nous fait souffrir^ et non point comme des esclaves assujettis à toutes les rigueurs les plus bizarres et les plus cruelles. Ce n'est point l'inutilité de la révolte qui nous arrête, c'en est l'injustice ; et notre patience est une véritable soumission d'esprit, qui répand dans le cœur une consolation si sensible et si pure » qu'elle nous fait presque oublier nos douleurs.
Dans cette sage disposition , toutes les pensées dont la contrariété ne sert qu'à nous agiter davantage cèdent à une seule : le Ciel le veut; ou à une autre encore plus consolante : le Ciel le veut pour ma félicité.
3. Ne devons-nous pas en effet mettre aussi au nombre des motifs de résignation (i) que la raison nous présente , les biens étemels qu'elle nous apprend à mériter par le bon usage de nos maux ? Sont-ce véritablement des maux que les moyens d'acquérir ces biens, qui ne pourront jamais nous être ravis ?
Tel a été l'art delà bonté de Dieu , qu'elle a su nous ménager dans les punitions mêmes qu'il nous envoie , une source d'un bonheur infini. Recevons
(i) FontcDelle, Discours pour PAcadénUe/rançoise*
avec une soumtMion sincère de jnstes punitions , et elles deviendront aussitôt des sujets de incompensé; nous n'aurons pas seulement eflacé nos crimes et trouvé du soulagement à nos douleurs y nous aurons aoijuis mn droit à la souveraine félicité.
4* Gesse donc tes plaintes, 6 toi qui fatigues si souvent le Ciel de tes clameurs | toi qui gémis de la bassesse dis ta condition y de la misère où tu te trouves réduit , des opprobres dont on te couvre; toi encore qui te laisses décourager par la vue de tes foiblesses; mets fin à tes gémissements et à tes alarmes, et songe que dans l'indigence/ les mépris, les efforts de nos ennemis conjurés pour nous perdre , nos propres égarements , il n'est rien dont nous ne puissions tirer avantage» pourvu que notre cœur se tourne vers son Dieu , que nous l'aimions , que nous mettions en lui notre confiance, et que nous acceptions humblement et sans murmure tout ce qu'il lui plaira d'ordonner (i).
(i) Rien n'est si beau que toutes les maximes que les stoïciens nous ont laissées sur ce sujet.
Tout ce que vous devez souffrir par la constitution *de cet unîyers , dit Sénèque (Ut. Dû vità beatd ) , rcoere»-Ie s^ee une Ame graade et courageuse ; nous avons été formés pour remplir ce premier devoir , qui est de supporter toutes les choses de cette vie mortelle , et de ne pas no as laisser troubler par tout ce qu'il n'est pas en notre pouvoir d'éviter. C'est sous le régne de Dieu que nous sommes nés : lui obéir, voilà la vraie liberté.
( a;* ) Vlir. 1 . L'amour et la confiance n'excluent poînt une juste crainte {déf. i o) ; que dis-je , nous éprou-
[Et ailleurs) Croyez que tout ce qui survient a dû se faire, et n'allez pas vous déchaîner contre la nature. Celui-là est un mauvais soldat , qui ne suit son général qu'en gémissant.
Ce qui arrive» disoitÉpictéte , est toujours ce que j'aîme \^ mieux; car je regarde ce que Dieu veut comme étant bien préférable à ce que je veux moi-même; je m'unirai et m'attacherai à lui comme un serviteur fidèle , et comme ministre de ses volontés. C'est de concert. avec lui que je tends vers ce qui peut me convenir ; c'est avec lui que je désir^, et pour tout dire en un mot y je veux ce que Dieu veut.
Dans un autre endroit , le même philosophe adresse à Dieu ces belles paroles : Employez-moi partout où vous le voudrez ^ et comme vous le voudrez ; je trouve bon tout ce que vous jugerez tel , }e n'ai qu'un même sentiment, qu'un même esprit avec vous. Je ne refuse rien de ce qui vous paroîtra convenable ; conduises-moi partout où vous le voudrez , faites-moi prendre tel vêtement qu'il vous plaira. Voulez - vous me faire exercer quelque charge? Voulez-vous que je sois simple particulier ? Vous plaît-il que je demeure, que je m'éloigne? que je vive dans la pauvreté , dans l'opulence ? Je ne me contente pas d'acquiescer pleinement à tout ce que Vous déciderez sur mon sort, maiâ, quelque chose qui arrive^ je prendrai encore votre 4éfense,^ et je VOU4 jp3tiGerai 2|uprés de tous les hommes.
Semper magù volo id quod evenit ; melius enim arbitror quod Deus vidty quam quod ego : adjungar et adhœrebo iUi^ velut ministeretassiUa, Cum illo appeto^ ci$m illo deiideroy etsimpliciter ac uno verbo^ quodDeus vult^ volo» Epict. apudArrian», lib. III^ diss* 7«
Et lib. II , diss. i6 : Utere me in reliquum ubi lubet , et ut lubet ; mente iecum consentio^ œquanimus sum , nihil reeuso om^ nium quœ tibi videbuntur, Quocumque me voles ducito^quatn
vous tous les jours que œs sentiments sont en quelque manière inséparables. Plus l'objet que nous aimons est cligne de nos hommages y plus l'amour que nous ressentons pour lui est pur et sincère (et-&^., Y; 7) y plus nous craignons et plus nous devons craindre de lui déplaire. La confiance qu'il nous inspire étant fondée sur ses perfections , pourroitelle nous faire oublier ce que ses perfections mêmes exigent de nous ?
Puisque nous devons au souverain être une soumission entière et parfaite (/. IV, c. 11, 1" princ.), nous ne saurions douter que la crainte dont nous venons de parler ne lui soit afi[réable , et qu'il ne nous en fasse une loi y soit qu'on considère ce sentiment comme très propre à procurer notre soumission y soit qu'on le considère seulement comme une suite du véritable amour. Je dis plus encore, il veut sans doute que nous nous occupions de ses jugements, que nous appréhendions les peines qu'il prépare aux impies, que nous redoutions surtout le malheur d'être séparés de celui qui doit faire notre souverain bien , et que ces motifs si naturels se joignent encore à tous les autres, pour
vestem lubet circumdato, MagUtraUtm me genre vie ? privatum esse ? manere , fugere ? in pauperie , m opibuM agere ? Ego non assentior tanlùm , sed in his omnibus apud alios ego te defendam et tueboTm
C'est ce même Epictéte qui dit à son maître , sans s'émouyoir : Aie vous avois-je pas bien dit que vous me casseriez la jambe.
( =«73 ) nous retenir dans le devoir (/. 3,c. x, princ. 23, et ci-des» , c. m, 1).
2 . Ne cessons point de considéror Dieu comme Tin père ; c'est à notre égard le premier de tous ses titres : ne nous livrons point à de vaines frayeurs^ il veut notre félicité , et il ne nous refusera pas tous les secours qui peuvent nous y conduire. Mais souvenons-nous aussi que l'amour invariable de l'ordre règle en lui toutes ses perfections. Il a créé des êtres libres , c'est-à-dire qui ont le pouvoir de suivre ses lois ou de s'en écarter ; il veut que ces êtres concourent avec lui à leur propre bonheur; sa sagesse dispose les moyens les plus conve^ nables pour les ramener lorsqu'ils se sont égarés ; sa bonté donne à ces moyens toute l'eiEcace dont ils sont susceptibles et qui peut se concilier avec notre liberté; mais lorsque tous ces moyens sont devenus inutiles y sa justice punit le coupable , non par rigueur et par vengeance ^ mais parce que l'ordre le demande y parce que la volonté du suprême législateur a été méprisée , parce qu'il avoît donné à sa loi une sanction suffisante dans l'établissement des peines et des récompenses d'une autre vie (/. IV, c. n , iV princ.) , et qu'au lieu de choisir un bien infini qui nous étoit offert, nous n'avons pas craint de nous préparer par nos crimes les plus justes et les plus terribles châtiments. Je dis les plus justes, puisque nos offenses ont été libres ; je dis encore les plus terribles , parce que si