TOME m
( 3o6 ) doute un des points les plus difficiles à remplir: jugeons-en par le reproche qu'on fait aux plus grands maîtres. C'est ainsi que Voltaire les caractérise dans son Temple du Goût :
Le Poussin sagement peîgnoit ,
Le Brun fièrement dessinoit,
Le Sueur entre eux se plaçoît,
On l'y regardoit sans murmure,
Et le Dieu qui de l'œil su i voit
Les traits de leur main libre et sûre ,
En les admirant, se plaignoit
De voir qu'à leur docte peinture.
Malgré leurs efforts , il manquoit
Le coloris de la nature ;
Sous ses yeux , des amours badins
Ranimoient ces touches savantes ,
Avec un pinceau que leurs mains
Trempoient dans les couleurs brillantes
De la palette de Rubens.
Ce n'est pas assez de donner à chaque chose en particulier une teinte propre et naturelle , il faut encore que les couleurs s'assortissent entre elles , qu'elles ne paroissent point disputer ensemble de force et d'éclat , qu'elles ne s'effacent point , qu'elles ne s'obscurcissent point mutuellement , que leur union n'ait rien de trop brusque^ rien qui tranche trop à la vue , qu'elles se lient entre elles par des couleurs mitoyennes, en sorte que le passage de l'une à l'autre devienne imperceptible , en un mot qu'elles se confondent, qu'elles se mê-
( 3o7 ) lent pour ne faire qu'un seul tout. Tels sont les principes des maîtres de l'art, c'est ainsi qu'ils tendent toujours à l'accord et à l'unité. Ils veulent, dit Félibien , que parmi les lumières et les ombres bien ménagées , on voie dans un tableau les vraies teintes du naturel , qu'on aperçoive des masses de couleur, où l'on observe soigneusement cette amitié ou cet accord qui doit se trouver entre elles; qu'on assortisse habilement les chairs avec les draperies, les draperie;^ les unes avec les autres , les personnages entre eux, les paysages, les lointaiias, en sorte que tout y pai'oisse à l'œil si artistement lié, que le tableau semble avoir été peint tout d'uae suite , et pour ainsi dire d'une même palette de couleurs.
7 . Peut-être cette parfaite union et l'application de tous ces principes ne se i*encontre-t-elle pas souvent dans les ouvrages de l'art; mais combien d'exemples la nature ne nous en oflriroit-elle pas ? L'homme, les animaux, un oiseau, un insecte, une fleur, tout nous présente à chaque pas de l'ordre , des rapports et de l'unité. Cependant, comme l'univers n'est pas un tout que l'œil puisse embrasser, la nature paroît avoir ses négligences et ses défauts : ce ne sont quelquefois que des ombres , quelquefois aussi, faute d'une pénétration et d'une vue assez étendue, nous faisons comme ce peuple ignorant, qui, eu examinant clinique partied'un tableau, siinscii considérer tout rensemble, croit voir des
( 3o8 ) tachés ou un amateur éclairé n'aperçoit que l'habileté du peintre.
jg^. Quoiqu'il eh soit, il y a des négligences que
l'art imite avec succès , afin qu'on les prenne pour la nature m.ême. Tout ce qui est si artistement arrangé , contrasté , ordonné , déplaît à la longue ; nous avons le penchant le plus marqué pour la diversité , et c'est une des raisons pour lesquelles nous préférons une campagne riante aux jardins les mieux peignés. Je sors des.Tuileries et je m'y suis livré à l'admiration , mais je me promène ensuite avec plus de plaisir dans le bois de Boulogne ou dans les Champs -Elisées.
Un peintre qui travaille pour l'homme s'accommode à ses goûts ; c'est une des premières règles de son art , et, en faveur de celle-ci, il fait aux autres quelques exceptions dont on lui sait gré. Ici son pinceau se joue , il ébauche , il marque seulement les principaux traits ; là c'est une proportion rompue, et ce défaut apparent est habilement réparé par les usages auxquels il le fait servir. L'endroit où il a su se placer fait qu'on en sent mieux les beautés principales ; il rentre en quelque manière dans l'art des contrastes , et par conséquent dans les règles , lors même qu'il semble s'en écarter.
Au reste , il faut bien prendre garde de passer ici de certaines bornes : il en est à peu près de ceci comme des règles de la morale , où les inférieures
( 3o9 ) sont limitées par celles d'un rang supérieur; ou ne doit se dispenser des unes que pour mieux remplir les autres , lorsqu'on ne peut pas satisfaire également bien à toutes à la fois.
VIII. Après ce que je viens de dire sur la peinture, je ne m'arrêterai pas à ce qui concerne la poésie, qui peint elle-même par le secours des mots cadencés et mesurés, comme l'autre peint par les couleurs. Telle: que doit être la peinture, dit Horace , telle doit être la poésie. Les règles sont les mêmes; tout doit être assorti, tout doit être un, et cependant assez varié pour amuser sans cesse notre esprit et pour soutenir notre attention.
Mais qu'il me soit permis d'insister sur le choix du sujet : c'^est profiwier les arts, et en, particulier la poésie, qui semble faite pour chanter les héros et les dieux, pour peindre les douceurs du sentiment , les charmes de la vertu , et pour être enfin le langage d'un esprit noble et élevé ou d'une ame délicate et sensible , que d'appliquer tout ce que ces arts peuvent avoir d'agréable sur un fond hideux, ou qui n'est au moins d'aucune valeur.
N'est-ce pas un abus bien étrange du génie, que de le rendre inutile à la société , que nous devons tous servir autant qu'il est en nous; et, ce qui n'arrive que trop souvent, de l'y rendre même dangeyeux et nuisible?
( Sio )
En eflTet, si les auteurs veulent obtenir des suffrages qui fassent honneur à leurs talents, ceux qui partent d'une raison sage et épurée , d'un juge éclairé, c'est-à-dire, en un mot, les seuls qui doivent les flatter, c'est à orner des vérités pi-écieuses qu'ils doivent employer ce génie heureux que le ciel leur a donné. Ils leur prêteront de l'éclat, et, par un juste retour, ils en recevront pour leurs ouvrages un lustre que le temps ni l'envie ne pourront effacer.
Les morceaux les plus applaudis et les plus connus , ceux que l'on conserve avec le plus de soin , et dont on se plaît le plus à enrichir sa mémoire , sont presque toujours ceux qui renferment des maximes importantes , et âjg ces idées grandes , utiles à tous les hommes, qu'une étude profonde de la morale est si capable d'inspirer.
IX. 1 . Les réflexions que nous venons de faire sur le beau dans tous les genres , semblent devoir nous mettre en état de nous former une idée nette de ce qu'on peut entendre par le goût. J'avoue qu'il n'est dans la plupart des hommes qu'une affaire de sentiment, et que, comme tel, il paroît difficile à définir. Sur la beauté des choses comme sur la beauté morale des actions , l'auteur de la nature nous a donné une sorte d'instinct , un sens intérieur qui , étant cultivé par l'exercice, et en particulier par l'habitude de compai'er entre eux
( 3.1 ) les dlflerenls objets qui se présentent, nous aide souvent à juger de leur prix, beaucoup plus promplement que nous ne pourrions faire par l'application des règles. Mais cet instinct qui provient d'une cause intelligente, a sans doute ses lois générales fondées en raison , que l'examen doit nous faire connoître et qui distingue le bon goût d'avec le faux, lorsqu'ils se trouvent confondus et qu'ils semblent devenir arbitraires. En un mot , pour que le goût ait une proportion exacte avec son objet , ses lois doivent être les mêmes que celles du beau, qu'il semble avoir été destiné à nous faire apercevoir. La source du beau étant connue , j'oserois donc faire consister le goût, épuré et cultivé par l'habitude et par l'attention, à saisir virement et à démêler avec finesse les convenances les plus secrètes qui se trouvent dans les moindres objets , etquijont que chaque partie concourt à l'unité et a la perfection du tout , conformément à sa nature et à sa destination. Ce même goût démêlera avec autant de facilité les oppositions qui se rencontrent dans ces objets, et qui sont un obstacle à l'etfet dont nous venons de parler.
2. Il est aisé de concevoir par ces notions, combien l'étude des règles, lorsqu'on en fait une application journalière aux productions de la nature et des arts, et combien une saiue critique sont propres à perfectionner le goût ou à le réformer.
quand il a été dépravé par l'exemple, la coutume et les préjugés.
X. Pour que la critique remplisse tout son objet, elle doit avoir ces qualités précieuses qui peuvent seules nous la rendre estimable.
i" Elle doit être éclairée, judicieuse, et telle, en un mot, qu'on gagne à la consulter.
Mais pour être exacte et judicieuse, la critique doit être extrêmement circonspecte; sans des vues très étendues et qui embrassent en quelque manière tout le plan d'un ouvrage , sans des idées distinctes sur les matières qui y sont traitées, sans une précision et une justesse d'esprit qui fasse saisir non-seulement toutes les combinaisons d'un auteur, mais encore toute la force de certaines expressions et la raison secrète d'une qviantité de petits détails, de transpositions, d'omissions, de désordres apparents dont il n'y a souvent que lui qui puisse bien sentir toute la nécessité , on s'expose à regai'der comme des défauts ce qui lui a souvent leplus coûté, et qui est en effet le plus à sa place, relativement à toutes les autres parties de son ouvrage.
En second lieu , la critique doit être impartiale , sans ménagement pour le nom de l'auteur, incapable de se laisser aveugler ou séduire par son rang ou par sa fortune, mais remplie de ménagements et d'égards pour son amour-propre.
Une critique amère rebute, irrite , au lieu d'être utile; il faut qu'elle s'iusinue adroitement dans l'esprit de ceux mêmes auxquels elle s'adresse, et qu'elle leur fasse aimer, s'il est possible , la leçon qu'elle leur présente.
Je sais qu'il y a des auteurs sans talent, qu'il est avantageux pour le public et pour eux-mêmes de guérir de la fureur d'écrire , mais ils croiront difficilement que la passion n'entre pour rien dans nos arrêts , si nous n'évitons pas avec le plus grand soin tout ce qui pourroit en avoir les apparences , et si la modération la plus parfaite ne règle pas tous nos discours.
Il faut surtout que la critique se renferme dans son objet , que jamais elle ne se permette de passer des défauts de l'ouvrage aux vices de la personne.
Enfin, comme le goût ne se forme pas moins par une attention sérieuse à ce qui mérite nos applaudissements et notre admiration que par la considération de ce qu'on doit blâmer et reprendre, il faut qu'un critique sage relève dans les productions de l'art et du génie les beautés comme les défauts , et que l'on remarque même qu'il a plus de plaisir à relever celles-là que ceux-ci. Un censeur envieux ou misanthrope, dont la malignité semble se faire un sujet de triomphe etde joie des fautesqui sont échappées à un auteur, tandis qu'il se montre avare des éloges qui lui sont dus, nous indispose
( 3.4 ) conLi'e lui , et est cause que sa censure nous devient odieuse et suspecte. La critique ne rend digne de notre estime celui qui la fait, qu'autant qu'elle se ressent de cette bienveillance générale qui doit être le caractère de l'humanité.