‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 39 sur 48 · S'il faut beaucoup de choix dans les idées et · texte numérisé non relu

S'il faut beaucoup de choix dans les idées et

(1 Si l'is nie /levé (titlend iim est

l'riiniim ifnc liOi.

( 29G ) dans les images , à plus forte raison en devons-nous mettre dans les sentiments. Ceux qui élèvent l'ame, ceux qui tendent à la rapprocher des vrais biens, et à la mettre au-dessus de nos joies et de nos désirs, de nos amours et de nos craintes frivoles, doivent du moins dominer sur tous les autres , et nous être présentés comme les modèles d'après lesquels nous devons régler nos affections et nos penchants. La noblesse , la pureté , la délicatesse des sentiments , en font tout le charme. Dès qu'ils ont un objet légitime, ils ne peuvent que perfectionner la nature humaine , et si notre coeur n'est pas entièrement corrompu , ils trouvent toujours le secret de nous plaire par leur beauté propre et naturelle. Si les arts nous retracent quelquefois des sentiments vicieux , que ce soit, non pour les rendre agx-éables par des images séduisantes et trompeuses, mais pour nous les offrir environnés de tout le corlége qui les accompagne , du trouble , de l'inquiétude , de la honte et des remords , de la haine , des soupçons, de la jalousie, de la fureur; et, au dehors, de tous les maux que les passions entraînent après elles. Que, par un sage contraste, la vertu brille de tout son éclat; que tout, jusqu'à ses peines, concoure à sou triomphe et à sa gloire, et que , même dans ses malheurs , nous puissions entrevoir cette importante vérité :

A ses pieds tôt ou tard le crime est abattu :

Mais de sa fermeté fût-elle la victime ,

Sa cliutc est pr»îf«?rable au triomphe du crime.

Marhontel.

lo. Le peu que nous venons de dire sur les sentiments, les images et les idées, prouve assez que la nature doit être, à tous ces égards, notre premier maître : de là ce cri universel, que c*est la nature qu'il faut imiter, que rien n'est beau qu'autant qu'il y est conforme , et que les chefs-d'œuvre de l'art sont ceux qui imitent si bien la natui-e, qu'on les prend pour la nature elle-même.

Nos principes une fois établis , il ne nous reste qu'à en faire l'application par deux ou trois exemples, qui servent à nous les rendre encore plus familiers.

VI. 1. J'élève un édifice, et c'est pour de simples citoyens que je travaille. La première chose qu'ils exigent est une habitation commode : tel est le principal objet de mon art, l'utilité. Mais ce n'est pas assez pour des hommes , il faut que l'utile et l'agréable soient joints ensemble pour les satisfaire pleinement. J'ornerai par conséquent la demeure que je leur prépare , et j'observerai tout à la fois de ne pas perdre de vue ma fin directe et principale, c'est-à-dire que les ornements que j'emploierai, non-seulement ne nuiront pas à l'utilité que je veux procurer , mais même y concourront, el en prendront le caractère autant qu'il sera pos-

( ^98 ) sible. Si je place en quelque endroit des pilastres , ils paroîtront soutenir la partie de l'édifice où je les placerai; à plus forte raison aurai-je la même attention, si j'y mets des colonnes; mais je pren drai garde du moins de ne pas les y trop multiplier, et je me souviendrai que la maison d'un particulier ne doit pas avoir l'air de grandeur qu'exigeroit nécessairement le palais d'un prince ou d'un grand.

2. Pour ce qui concerne la distribution du bâtiment, après avoir eu égard aux intentions de ceux qui doivent l'habiter, je ferai en sorte de placer les parties uniques au milieu , de manière qu'elles servent de point de réunion à l'égard de toutes les autres : ce sera , par exemple , un salon plus vaste que toutes les autres pièces , et où elles viendront toutes aboutir par quelque endroit. Celles qui seront mutuellement opposées se répondront, s'il est possible, par une sorte de ressem-blance et d'égalité; mais j'aurai soin de n'y pas répandre une uniformité qui fatigue; car c'est, encore une fois, pour des hommes que je travaille. Ce que je viens de dire pour le corps de l'édifice , je l'observerai autant qu'il me sera possible dans le détail. S'il est question, par exemple , de la façade du bâtiment , au lieu d'en rendre toutes les parties presque égales , ce qui empêcheroit de se former du tout une idée distincte , en y répandant une sorte de confusion , j'établirai dans le centre une partie

( 299 ) principale, à laquelle toulcs les autres viendront se réunir avec une gradation plus ou moins sensible, selon que le bâtiment sera plus ou moins vaste , et pourra souffrir plus ou moins d'ornement et de décoration.

3. Au i*este, la construction de l'édifice et la disposition de ses parties dépendent principalement des vues qu'on s'y sera proposées. C'est sa destination qui est la règle principale, c'est par rapport à elle qu'on tire parti du lieu, autant qu'il est possible , après quoi on cherche à mettre dans le total les autres proportions dont il est susceptible.

4. S'il s'agit d'un palais, d'un temple, les règles sont les mêmes : après avoir considéré le principal usage que l'on en veut faire , l'utilité que l'on en doit retirer, on proportionnera l'élévation , la magnificence , la grandeur de l 'édifice a la grandeur de son objet; c'est alors que lescolonns laites pour soutenir ou pour paroîlre soutenir des parties considérables par leur poids, donneront en même temps un air de majesté au temple ou au palais que l'on construit. Son étendue, l'effet qu'il doit jiroduire , ne permettront pas de négliger l'accord et la subordination des parties entre elles, et par rapport à une partie principale , à un centre commun. On cherchera enfin à le rendre conforme au modèle qui nous est tracé dans ce peu de vers , où l'on décrit le temple du goût.

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Simple en dtoit la noble arcliitecture ; Chaque ornement , à sa place arrêté , Y sembloit mis par la nécessité j L'art s'y cachoit sous l'air de la nature : L'œil satisfait embrassoit sa structure, Jamais surpris, et toujours enchanté.

Voltaire.

VII. i. Si de l'architecture nous passons à la peinture , il ne nous sera pas moins facile d'appliquer ici les principes que nous avons établis.

La première chose qui se présente est le choix d'un sujet. Comme la peinture est un art agréable, les sujets que l'on y traite doivent être tels que leur imitation produise en nous des sentiments qui nous affectent agréablement : ce sera par exemple , ]a pitié, l'admiration, la surprise qui naît de la ressemblance de l'image avec un objet frappant, pourvu que cet objet n'ait rien d'odieux par lui-même, rien qui blesse de certaines bienséances qu'une raison épurée ne permet jamais de violer impunément : enfin ce sera, si l'on veut, la terreur même, pourvu que l'intérêt ne tombe que sur le danger apparent des personnages que le peintre a imités , ou que si nous balançons en quelque sorte à nous croire nous-mêmes en péril à la vue d'u.i monstre qui semble sortir de la toile pour s'élancer sur nous , cette terreur foible, et, pour ainsi dire, douteuse et indécise, puisse ne durer qu'un instant et faire place à la douce satis-

( 3o. } faction de n'avoir rencontré qu'un péril imaginaire.

Pour ajouter un nouveau degré de perfection au sujet dont on fait choix , il faut encore , s'il se peut , qu'il ait avec nous quelque rapport d'utilité.

Que la peinture nous conserve les traits des hommes recommandables par leurs vertus et par leurs talents; qu'elle nous retrace l'image des personnes qui nous sont les plus chères, ou dont la mémoire peut nous exciter le plus aux grandes actions; qu'elle nous ofTi-e des exemples et des traits éclatants de grandeur d'arae , de générosité , de clémence , d'humanité , ou de ces leçons naïves et familières dont l'application revient à chaque instant. .

Ici ce sera un Régulus qui , prêt à être chargé de fers, et à devenir la victime de la rage de ses ennemis , résiste aux prières et aux larmes de sa femme et de ses enfants qui embrassent ses genoux, se dérobe aux instances de ses amis , de ses concitoyens , et pour procurer le bien de sa patrie , pour lui conserver d'illustres captifs qu'il eût été trop dangereux de renvoyer aux Carthaginois , court se sacrifier, s'immoler entre leurs mains.

Là c'est un Scipion qui , dans l'âge où les passions commandent avec le plus d'empire , au milieu de la licence d'un camp, dans l'ivresse où plongent les succès, rend à celui qui lui avoit été destiné pour époux, à sa famille, une jeune

captive dont les attraits enflamment les cœurs les plus insensibles , et , non content de cette action généreuse , ajoute à sa dot la rançon qu'on lui pi'ésente.

D'un autre côté , c'est un Hercule qui , séduit par la beauté d'Omphale , amolli par les charmes de la volupté , oublie ses exploits et sa gloire, et emploie ses mains, victorieuses des monstres et des brigandsj à manier le fuseau. Ses lauriers se sont flétris sur sa tête , ses yeux à demi éteints ne brillent plus de ce beau feu qui les animoit, la langueur a succédé à sa force , et une vaine parure laisse à peine entrevoir la noblesse de ses traits. Pallas lui présente son égide. L'acier étincelant frappe ses regards, et l'esclave d'Omphale s'y voit tel qu'il est : étonné, confus, immobile, il pâlit, le fuseau s'échappe de ses mains; Omphale, inquiète et troublée , lie son captif avec des chaînes de fleurs ; mais l'amour, content de sa première victoire, sourit et s'envole.

Dans des tableaux plus riants encore, ce sera une imitation vive et expressive de ces allégories, de ces fables ingénieuses où toute la natui'e respire , parle, et nous instruit.

Il faut observer cependant que, pour nous intéresser vivement , on ne sauroit trop s'attacher à nous retracer des objets qui aient avec nous un rapport immédiat. En vain ferez -vous passer en revue devant moi tous les animaux , et leur prête-

rez-vous des caractères et des passions ; si votre tableau ne m'olFre rien de plus, je sentirai, lors même que mon esprit en sera satisfait, qu'il y manque encore quelque chose pour mon cœur; c'est ainsi ^ nous dit^n , qu'Adam voyant passer devant lui cette troupe innombrable de sujets dont il étoit le l'oi , soupiroit narce qu'il ne trouvoit parmi eux aucun être semblable à lui. Instruits de ces lois secrètes de la nature, les grands peintres laissent toujours échapper dans leurs tableaux quelques signes, quelques vestiges de l'humanité , ne fût-ce que les ruines d'un édifice.

2. Quelque puisse être le sujet dont on fait choix, il faut qu'il soit un, c'est-à-dire que l'action soit simple, unique, qu'il ne s'y mêle point d'incident absolument étranger, d'épisode qui, en rompant l'unité , atfoiblisse et partage l'intérêt. Ce n'est pas que les parties ne doivent en être variées: combien de personnages difïérents et animés de différentes passions, le tableau de Régulus ne nous offrira-t-il pas! Mais ce ne sera cependant qu'un seul fait , qu'une seule action , que les aclevu's concouiTont tous ensemble à nous remettre devant les yeux et à imprimer dans notre ame: tout ce qui conspire à la narration de ce fait (car peindre c'est narrer avec le pinceau) , tout ce qui nous en fait saisir la nature et les principaux traits est dans l'ordre; tout ce qui ne favorise point le récit de l'action est hors d'œuvre, et doit être re-

tranché sans pitié , si l'on veut que le tableau paroisse être sorti de la main d'un maître.

3. Cette action doit avoir son acteur principal ou son héros , vers lequel tous les autres personnages dirigent nos regards; c'est là le centre auquel tous les rayons viennent aboutir , c'est cette partie qui domine sur toutes les autres , les tient sous sa dépendance , les lie entre elles et les rappelle toutes à soi. Les attitudes, les positions, sans être uniformes, auront ainsi un point de réunion qui en formera un ensemble parfait. C'est en cela que consiste principalement l'art de grouper ses6gures.

Mais dans des tableaux extrêmement variés, tels que seroit , par exemple , la représentation d'une danse ou d'une fête champêtre, laloide l'imitation, qui l'emporte sur toutes les autres lois , parce qu'elle constitue l'essence de la peinture , ne permet pas toujours de ne former qu'un seul groupe , et de tout ramener directement à un acteur ou à un autre objet principal. Il suffira alors que chacun des différents groupes dont résulte le total de l'action , soit disposé de manière qu'il ait aussi son centre d'unité , qu'outre cela ils soient tous liés entre eux par de certains rapports , qu'ils se mêlent sans confusion , qu'ils paroissent ne former qu'une seule chaîne, dont tous les chaînons sont variés pour la figure , mais tiennent cependant les uns aux autres, et qu'enfin, par une gradation presque insensible , ils viennent aboutir à un groupe prin-

( 3o5 ) cipal, qui ait lui-même son centi*e, lequel servira ainsi de point de rappel pour les parties les plus éloignées.

4. L'expression fidèle des sentiments et des passions est encore un des points les plus essentiels de la peinture. Elle en est à proprement parler le langage, puisque ce n'est que par elle que l'action s'explique à nos yeux , qu'elle s'y retrace avec force , et qu'elle prend un caractère de vérité. La connoissance des passions et de leurs difTérentes modifications doit être la philosophie du peintre et le premier objet de son étude. Elle lui communique l'heureux talent de parler à tous les peuples et d'être entendu dans tous les siècles.

5. Un autre point bien important, c'est l'art des contrastes, qui consiste dans la disposition des lumières et des ombres, dans l'opposition des caractères , dans la dégradation des objets, en un mot dans tout ce qui peut faire ressoi^tir les figures, leur donner du relief, de la rondeur, les détacher du plan , les approcher ou les éloigner du spectateur ; pour tout dire en un mot , rendre l'action vraie, frappante et palpable.

6. Pour achever enfin la totalité et l'unité du tableau , il faut l'accord des couleurs entre elles , et avec les objets que l'on peint. Le coloris entre essentiellement dans la parfaite imitation, il est donc un des objets les plus dignes de tout le travail et de tous les soins du peititre, mais il est sans

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