CHAPITRE DIXIÈME
De l'analogie.
I. En examinant avec une nouvelle attention tout ce qui peut servir à augmenter mes connoissances, j'apprends par une sorte d'expérience que le rapport ou la px'oportion qui se trouve entre plusieurs choses, quoique différentes en ellesmêmes , sufSt très souvent pour qu'on puisse conclure de l'un de ces objets, avec plus ou moins de probabilité , selon l'exactitude et l'étendue de leur rapport, ce que l'on aperçoit dans Tautre.
De là se forme ce que l'on peut appeler la règle de V analogie , qui est d'un si grand usage dans cette science où l'on recherclie les causes naturelles et leurs effets. Les raisonnements que l'on y fait par analogie (i) sont ceux qui sont fondés sur l'uniformité qu'on observe dans les opérations de la nature. Ainsi , après avoir remarqué que dans toutes les parties de ce monde qui peuvent être le sujet des observations de l'esprit humain , il y a une connexion graduelle de l'une à l'autre ,
(i) Voy. VErteydopédie, au mot analogie 3 Loi Le, Essai sur, etc., Jiv. IV , cha|>. xvi, § 12.
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sans ijuc nous apei"Ccvious le plus souvent aucun vide considérable entre deux, en sorte que ces divers rangs d'êtres sont presque tous si étroitement liés ensemble, qu'il n'est pas toujours aisé de découvrir les bornes qui les séparent , on prétend que la règle de l'analogie peut nous conduire à regarder comme probable , qu'il y a une pareille gradation dans les choses qui sont au-dessus de nous et hors de la sphère de nos observations : on pourroit supposer, par conséquent , qu'il y a diflerents ordres d'êtres intelligents qui l'emportent sur nous par différents degrés de perfection , de manière , cependant , qu'ils s'élèvent vers uu certain tei'me indéfini par uue progression presque insensible, et par des différences dontchacune est à uue très petite distance de celle qui vient immédiatement api'ès. Cette espèce de probabilité, qui , après la règle de convenance, est le grand fondement des hypothèses raisonnables , a aussi ses usages et son influence : car un raisonnement circonspect, fondé sur l'analogie , nous mène souvent à la découverte de vérités et de productions utiles, qui , sans cela , demeureroient ensevelies dans les ténèbres. Il est aisé de s'apercevoir néanmoins que sans cette circonspection dont nous venons déparier, sans des ménagements presque infinis, une règle semblable ne peut qu'être bien sujetteà erreur , soit par le peu d'^^xactitude des expériences , soit par le peu d'étendue, le peu d'intimité des rap-
( io6 ) norls, soil cnliu par le pou de iiéccssilé qui se trouvera dans des conséquences presque arbitraires (jue l'on en voudra tirer.
Il faut donc convenir que les raisonnements par analogie (i) peuvent hien servir à expliquer et à éclaircir de certaines choses , à faire voir comment elles pourroient être, mais non pas à les démontrer.
II. Une analogie (2) prise uniquement de la ressemblance extérieure des objets , pour en conclure leur ressemblance intérieure, n'est rien moins qu'une règle infaillible : elle est assez communément vraie , mais elle ne l'est pas universellement. Ainsi l'on en tire moins une pleine certitude qu'une grande probabilité. On voit bien qu'en général les caractères extérieurs distinguent les clioses intérieurement différentes. Ces apparences sont destinées à nous servir d'étiquette pour suppléer à la foiblesse de nos sens , qui ne pénètrent pas jusqvi'à l'intérieur des objets : mais quelquefois nous nous méprenons à ces étiquettes; il y a des plantes vénéneuses qui ressemblent à des plantes très salutaires. Quelquefois nous sommes surpris de l'elfet imprévu d'une cause d'où nous nous attendions à voir naître un effet tout
( 1 ) IUncyclopcdie.
(i) lùul.
( loy ) o])posé : c'est qu'alors (raulrcs causes iiupcrccplibles , s étant jointes avec e(.'lte première à notre insu, en chani^èreut la détermination. Il arrive aussi que le fond des objets n'est pas toujours diversifié à proportion de la dissemblanceexlérieure. La règle de l'aualogie n'est donc pas, comme nous venons de le dire, une règle de certitude , dans les choses mêmes dont il s'agit maintenant, puisqu'elle a ses exceptions; mais il suffit, pour qu'elle nous soit de quelque utilité, qu'elle puisse former une grande probabilité, que ces exceptions soient rares et d'une influence peu étendue , et qu'il soit vrai de dire, en un mot, que les caractères extérieurs serveut ordinairement à distinguer les choses intérieurement différentes, quoiqu'il arrive quelquefois que nous nous méprenions à ces sortes de signes.
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