CHAPITRE NEUVIÈME
De la raison de convenance.
Outre les principes que je me suis formés jusqu'ici, n'est-il pas encore quelque règle géuéi-ale , prise d'une certaine convenance , qui nous découvre et nous indique des rapports que nous ne puissions en quelque sorte nous dispenser d'admettre, selon qu'ils approchent plus ou moins de l'évidence ( 1 ) ? A ■ •
La raison de convenance , avons-nous dit ( définit. 28, 29 et 3o), est une raison tirée de la nécessité d'admettre une chose comme certaine pour la perfection d'un système (2) , d'ailleurs solide , utile et bien lié , mais qui , sans ce point-là , se trouveroit défectueux, quoiqu'il n'y ait aucune raison de supposer qu'il pèche par quelque défaut essentiel. Par exemple, un palais magnitique se présente àmavue : j'y remarque une symétrie et une jm'oportion admirable. Toutes les règles de l'art qui font la solidité, la commodité, et la beauté d'un
(1) Voy. Burlamaqui , iT^^ part., chap. vu ,§2, et chap. XIV, §3,4,6.
(2) Système se prend ici, comme uous l'avons déjà observé , pour ce qu'on appelle plan , dessein , arrangement.
( ^o" ) ctlilicc V sont observées : en uu mot, tout ce que je vois (lu bâtiment indique uu hal)ile arcbiteete. Ne supposerai-je ^as avec raison que les fondements que je ne vois pas sont égy.lement solides, et proportionnés à la masse qu'ils portent; et puis - je croire que l'iiabileté de l'arcliitecte se soit oubliée dans un point aussi important ? Si je n'ai pas enfin des preuves certaines d'un tel oubli, ou si je n'ai pas vu qu'en enétl'édlllcc manque de fondements, ])résumerai-je que la chose soit telle ? Qui est-ce qui, sur la simple possibilité métaphysique qu'on les ait négligés , refuseroit de parier le double contre le sinrple,et mille fois au-delà, qu'on les a posés réellement.
Telle est donc la nature de la convenance. Le fondement général de cette manière de raisonner , c'est qu'il ne faut pas l'egai'der seulement ce qui est jwssible, mais ce qui est probable, et qu'une vérité peu connue par elle-même acquiert de la vraisemblance, par sa liaison naturelle avec d'autxes vérités jilus connues.
Il peut même arriver que celte convenance s'élève au-dessus de la simple probabilité; c'est-à-dire qu'elle peut être plus ou moins forte , à proportion de la nécessité plus ou moins grande sur laquelle elle se trouve établie : en sorte que s'il s'agissoit d'une nécessité absolue , et que l'on pût dire, par exemple , en partant d'une idée claire et distincte, que l'architecte qui a bàli ce suj>erbe palais est
necessairciiuui saj^c , quil avuii nécessairemenl assez do pouvoir pour vi\ poser les foudemenls , et ainsi du reste (ee qui ii'esL ici iju'uue pure supposition) , le princij)e dout nous parlons tiendroit alors à l'évidence. IMais , pour le considérer dans les diirérents degrés de force dont il est susceptible , je me contentei-ai de i-emarquer premièrement que plus les vues et le dessein de l'auteur nous sont connus; secondement, plus nous sommes assurés de sa sagesse et de sa puissance , et par conséquent de la facilité qu'il a eue de tendre à sa fin , par des moyens proportionnés ; troisièmement , plus cette puissance et cette sagesse sont grandes ; quatrièmement , plus sont grands les inconvénients qui résultent du système opposé, plus ils approchent de l'absurde , et pkxs aussi les conséquences tirées de ces sortes de considérations deviennent pressantes ; car alors on n'a rien à leur opposer qui les contrebalance, et par conséquent c'est de ce côté là que la raison doit nous déterminer.