M. LE BAILLI DE FLEURY
I. La source la plus ordinaire des maux que nous nous faisons à nous mêmes, et de ceux que nous ne craignons pas de faire aux autres, celle d'où naissent les égarements de l'esprit et, par une suite naturelle, les dérèglements du cœur, c'est l'ignorance où nous vivons de tous principes," ou, ce qui est plus dangereux encore, la fausseté de ceux par lesquels nous nous conduisons.
Entraînés par l'exemple et par la coutume, séduits par nos propres désirs, aveuglés par le préjugé, nous nous éloignons à chaque pas du bonheur, malgré tout le penchant que nous pouvons ressentir à nous en rapprocher. Plaisirs, félicité, grandeur, nous mesurons tout sur des apparences trompeuses, et souvent nous ne nous apercevons de notre erreur que lorsqu'il n'est plus temps de la réparer. Il y a plus encore : avec les intentions les plus droites, nous ne laissons pas de confondre quelquefois les vices et lei vertus, parce que nous n'avons pas saisi, dans les objets qui en sont susceptibles, ce milieu également éloigné des deux extrêmes vers lesquels le penchant, nous porte, et que la raison, plus éclairée sur nos véritables intérêts, ne tend qu'à nous faire éviter. ISos études mêmes ne servent le T)1us souvent qu'à nous
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égarer davantage, parce qvic nous y cherchons moins à devenir savants qu'à le paroître, et qu'il nous suffit alors d'accumuler nos connoissances, sans trop considérer l'importance de leur objet, la manière de les acquérir, rusa;',e principal que nous eu devons faire, et les bornes dans lesquelles nous devons les restreindre, poui- ([u'elles ne se confondent pas entre elles, on qu'elles ne nous emportent pas au-delà des secours réels que nous en pouvons retirer.
II. Plus nous remontons jusqu'aux sources du vrai, plus l'esprit se sent affligé, humilié de se voir arrêté si souvent et si long-tems sur ce qu'il croyoit presque concevoir déjà si clairement. Lorsqu'il s'agit ensuite de lier, d'enchaîner en quelque sorte les connoissances que l'on acquiert, tout de\ ient dès cet instant l'objet du travail le plus pénible.
III. Les vérités mathématiques ont eu seules jusqu'ici le précieux avantage d'être présentées sous ce jour et dans cet ordre qui font naître la conviction. Les autres vérités , ou du moins celles qui sont le plus à notre portée , devroient en êti-e également susceptibles, et les hommes les plus savants (i) n'ont pas craint de l'affirmer 5 cependant il y en a peu qui aient pensé sérieusement {'*,) à leur faire prendre cette
(i) Voyez Barbeyrac , iraduction du Droit de la Nature et des gens, préface, § 2 , où il cite Locke; Essai sur f Entendement humain , liv. lY , chap. m , § r 8 ; liv. III , chap. xi , § 1 6 , et 1 7 ; et liv. IV, chap. IV, § 8, 9 et 10. Voyez aussi Curaberland , de Legib, nut. , chap. iv, § 4, n° i.
(2) Spinosa a bien tenté , en quelque manière , d'appliquer la méthode des géomètres à la théologie et à la morale ; mais ses déûnitions sont si obscures , si ambiguës , et ses axiomes, comme il lui a plu de les appeler, sont eu eux-mêmes si équivoques, que cet abus de toutes règles est bien plus propre à conduire à l'erreur qu'à faire counoître la vérité. Voyez quelques réflexions sur les définitions, les axiomes
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foiTiie qui cousiste à définir exactement les termes que l'on emploie pour s'ôtor à soi-même le pouvoir d'en abuser, et à ramener tous les objets que l'on traite à des notions simples el primitives, pour en déduire, par une suite de conséquences léjptimes, les propositions qu'il est le plus nécessaire d'étal)lir. Avouons-le même, les détails prcsqu'infinis où l'or est obli^",é d'entrer lorsqu'on veut s'attacher à certaines sciences, telles que la morale, la nécessité où l'on se trouve de mettre ces sortes d'ouvrages à la portée de tout le monde, et d'y éviter par conséquent cette brièveté de style et cette sécheresse qu'on rencontre dans des éléments de j^éométric ; pour tout dire enfin, ces bornes de l'esprit humain, qui le réduisent si souvent à se contenter de la vraisemblance, ou qui l'empêcheut à chaque instant d'apercevoir le moven terme, le nœud qui lie plusieurs propositions, rendent cette méthode comme impraticable à bien des égards. Cependant ne pourroit-on pas, dans les matières qui nous intéressent le plus, choisir les vérités principales pour leur donner toute la clarté dont ou les croit susceptibles, en un mot, pour les réduire eu principes d'une manière qui satisfasse l'esprit et qui règle nos connoissances ? Seroit-il même absolument nécessaire de s'astreindre à ce style laconiq\ie €t dénué de tout ornement^ lequel est d'usage parmi les géomètres? Quant aux réflexions et aux détails moins essentiels, ne pourroit-on pas, en se contentant de les proposer dans leur ordre naturel, saiiS s'obliger à y appliquer sans cesse la règle et le compas, remettre aux autres le soin de juger de leur certitude ou de leur probabilité? ce cjui abrègeroit à cet égard le
et les propositions de Spino«a, dans l'ouvrage de Locke, intitule Religionis naturalis et moralis philosopidœ principia, etc.
^^ UlbtOUUS PUELIMINAIKL.
travail qu'on ne pounoil s'empcclier de faire sur le
reste.
IV. Tel est (lu moins le ])lan que j'ai cru devoir suivre; i'aurois désiré le remplir aussi bien qu'il scroit possible de le faire; mais ce qui soutient mon espérance, c'est qu'elle est moins l'ondée sur le succès de cet ouvrajje en lui-même que sur l'effet qu'il doit produire sur ceux qui, pleins d'amour pour la vérité, emploient leurs talents à la faire connoître : sans doute mes premiers efforts pourront les engager à suivre, ou, pour mieux dire, à entreprendre un travail dont je ne n'aurai fait que sentir vivement toute rimportance. Combien il scroit à souliaiter que dans un siècle tel que le nôtre, il vînt un Euclide pour la métapbysique et pour la morale , comme il en est venu un pour la géométrie ! Il seroit , à proprement parler, le premier qui nous ouvriroit la roule méthodique des démonstrations de ces deux sciences, comme l'autre l'a ouverte pour les mathématiques. Ce seroit lui qui commenccroit à nous y faire marcher d'un pas ferme et assuré; peut-être y auroit-il encore quelques vérités essentielles qu'il deraontreroit mal, faute de bien voir et de bien enchaîner tous les principes, mais d'autres le suivroient et les démontreroient mieux.
V. Ce n'est pas cependant qu'on puisse jamais se flatter de voir tous les hommes acquiescer aux autres vérités, comme ils le font aux vérités mathématiques. « Il ne découle de celles-ci, comme le dit un philo- « sophe de nos jours (i), aucune connoissance qui « intéresse notre cœur et nos passions, au lieu qu'il « n'en est pas de même de certaines notions, telles « que sont, par exemple, les notions métaphysiques.
(t) M. Formey , Mélanges philusoph. ., examen des preuves, etc.
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« qui iiiHiuMil nécessairement sur la théologie nalu' « relit" et morale, (-e qui fait qu'on envisa^^e dilfc- « reiniuent ces principes et les vérités qui en nais- « sent, c'est que l'intérêt qu'on prend dans les nnes o ne se trouve pas dans les antres. En un mot, le « grand obstacle aux fruits que l'on pourroit retirer a de l'étude de certaines sciences, c'est la liaison des « devoirs avec les vérités. On rejette celles-ci , de « peur d'être obligé d'adopter ceux-là sur le pied de « conséquence nécessaire. »
VI. Mais il n'en est pas moins constant que ceux qui s'appliquent à la recherche du vrai, avec un esprit droit et uu cœur sincère, se trouveront fixés par les connoissances qu'on leur aura présentées d'une manière exacte. Si lorsque je suis entré dans le monde, on m'avoit muni de principes solides, au lieu de ces vaines et futiles déclamations dont on m'avoit si longtemps ennuyé, je ne me serois peut-être pas livré avec tant d'ardeur à ces vains amusements qui forment eu quelque sorte aujourd'hui le roman de nos premières années; je ne me serois pas égaré de système en système, toujours prêt à chercher de nouvelles preuves à ce qui favorisoit mes désirs, réfléchissant, méditant d'après le seul langage de mes passions, et forcé cependant le plus souvent d'en revenir à une incertitude qui étoit au fond le parti le moins déraisonnable.
VII. Rappelé à des dispositions plus heureuses et à des sentiments plus justes, j'ai voulu néanmoins, en commençant cet ouvrage, remonter en quelque sorte au point d'où j'étois parti; après quoi, de connoissance en connoissance, je descends jusqu'à celles qui peuvent nous intéresser le plus. Si dans quelques endroits je conserve encore des restes de mes anciennes habitudes, si quelquefois mon stvle décèle mes doutes, on sait que ce seroit faire tort au vrai que nous cherchons à établir par principes, que de
XXlj DISCOURS PHKMMINAIhE.
paroître également certain de ce qui n'est que douteux ou viaisemblable.
J'ai observe^ autant que j'ai pu (i),de ne point me
(t) Je dis aillant quo j'ai pu; car, dans le premier livre, par exemple, presque toutes les définitions sont lices les unes aux autres , de manière que celles qui précèdent renferment nccessairemeul beaucoup de termes qui ue peuvent être pleiuenieut expliqués que par celles qui suivent.
Il faut encore remarquer que, comme je ne prétends former que des définitions de nom, par lesquelles je me contente de détei'miner exactement le sens que j'atlacbe à tel ou tel terme (ce qui est le seul moyen , et surtout en morale , comme l'a remarqué Locke , de porter la connoissance des vérités que l'on traite au plus haut point de précision , et de ne laisser aucun lieu à la dispute), on ne sauroit en ce sens me les contester, pourvu que je n'en conclue pas la réalité de la chose que je définis : car je ne dois pas être exempt de prouver ce qui pourroit m'étie contesté léi^llimement , c'est-à-dire tout ce qui tombe en question , et qui ne pourroil pas être regardé comme des demandes que l'on puisse admettre sans aucune difficulté.
D'un autre côté, mes définitions ne pouvant être rejetées dans le sens que j'ai déjà dit, j'ai tiré dans quelques endroits les corollaires qui suivroient nécessairement de l'exposition des termes, de la même manière qu'un géomètre, après avoir posé pour définition que deux lignes droites sont nommées parallèles , lorsque tous les points de l'une sont également éloignés des points de l'autre, conclut, en forme de corollaires, i" qu'étant prolongées à l'infini, elles ne se rencontrent pas ; 2° que les perpendiculaires renfermées entre elles sont égales.
Ces conséquences suivent évidemment des termes de la définition, et peuvent èlre prises pour principes ; mais s'il s'agissoit, après avoir expliqué ce que j'entends par des lignes parallèles, de poser ensuite <|ue de semblables lignes , c'est-à-dire des lignes exactement et parfaitement parallèles , existent actuellement dans la nature, on sent bien que rien ne pourroit me dispenser d'en douner une preuve, ainsi que je l'observois il n'y a qu'un instant.
Je me suis donc attaché , dans le cours de cet ouvrage, à suivre ces
niSCOUHS PKKI.IMINAlRi:. xti'j
servir de termes essoutiols sans les avoir définis, surtout ilaiis les endroits où ilsauroient pu faire naître quelque équivoque, c'est-à-dire où ils ne se seroient pas trouves suffisamment expli({ucs par ce qui suit ou par ce qui précède.
MU. Lorsque, dans le sixième livre, je traite des différentes sciences, comme mon ])r(>jet n'est pas de faire une encyclopédie, et que d'ailleurs je ne puis parler tout au plus que de ce que je crois savoir, je m'attache moins à donner des premiers principes sur chaque science en elle même ( ce qui demandeioit un iiomhre infini de connoissances que je n'ai pas, et ce qui m'écarteroit du cercle de vérités auquel je me suis borné), qu'à présenter quelques réflexions sur leur objet, sur ce qu'elles peuvent avoir de plus intéressant, et sur ce qui peut en quelque manière en réjjler l'étude.
IX. Je ne dirai presque rien ici de la méthode que l'on doit suivi'e pour bien lire cet Essai; elle dépend beaucoup du caractère et du jjoùt de chaque personne : cependant j'oserois croire qu'un des plus sûrs moyens de s'en rendre la lecture profitable, ou de sentir ce qu'il peut y avoir de défectueux dans tout le corps de l'ouvrage, seroit de s'arrêter sur chaque livre assez long-temps pour en bien considérer les principes et la liaison qu'il ont entre eux, ou avec ceux des livres précédents. Non-seulement il faudroit pour cela revenir une seconde fois sur les mêmes chapitres ou sur de certains paragraphes, pour en reprendre les notes, si on en a négligé quelques-unes dans une première lecture, comme il seroit quelquefois très naturel de le faire, pour ne pas interrompre le sens du discours
règles , que l'exacte méthode doit faire regaider comme absalumenî nécessaires,
ixiv UISCOUUS rULLlMINAIRE.
principal , mais il faudroit encore remonter aux endroits cités dans le texte, et renfermés entre deux pareiitlièscs, lorsqu'on n'aura pas conserve une idée assez vive des principaux articles qui v sont indiqués, et qui servent la plupart à en démontrer plusieurs autres.
On trouvera peut-être que dans quelques endroits je me suis un peu trop arrêté sur le même objet} je conviendrai naturellement que ce qui m'entraînoit alors, c'étoit le désir que j'avois de prévenir les difficultés qu'on auroit pu m'opposer, ou de faire bien sentir la force et l'étendue de certaines vérités t aussi me sera-t-il arrivé quelquefois de les rappeler de nouveau, pour les présenter sous un jour différent, et pour en rendre l'idée encore plus vive, et l'impression plus durable.
Dire tout ce qu'il faut relativement aux différents objets qu'on a en vue, et ne dire précisément que ce qu'il faut, c'est le plus grand de tous les arts pour celui qui compose, et je ne -me flatte pas d'avoir toujours eu le talent nécessaire pour y réussir.