‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 74 sur 76 · II. Mais il est à propos d'observer que le mal · texte numérisé non relu

II. Mais il est à propos d'observer que le mal

( 344 ) qui constitue la peine proprement dite (i), ne doit j)as être une ])roduction naturelle ou une suite pres^ que nécessaire de l'action même (ju'on veut punir , il faut que ce soit un mal , pour ainsi dire, accidentel; car tout ce que l'action peut avoir par elle-même de mauvais et de dangereux dans ses effets et dans ses suites inévitables, ne saui"oit être compté comme provenant de la loi , puisque tout cela arriveroit également sans elle. Il faut donc que les menaces du souverain , pour être de quelque poids , prononcent des peines différentes du mal qui résulte de la nature de la chose. Disons-en de même des récompenses qu'il attache aux actions qui sont conformes à la règle qu'il a établie (2).

III. Au reste, si tous ceux qui font des lois avoient les mêmes facilités pour récomjoenser que pour punir , on pourroit atteiadre de la sagesse et de la bonté du législateur la réunion et le concours de ces deux motifs; mais des biens qui puissent

(i) Principes du droit nat. , chap. x , § 11.

(2) Ce seroit en vain qu'un être intelligent prétendroit soumettre les actions d'un autre à une certaine règle, s'il n'est pas en son pouvoir de le récompenser lorsqu'il se conforme à cette règle, et de le punir lorsqu'il s'en éloigne, et cela par quelque bien ou quelque mal qui ne soit pas la production et la suite naturelle de l'action même ; car ce qui est naturellement commode ou incommode agiroit de lui-même, sans le secours d'aucune loi. Locke , Essai sur l'entendement, etc. , liv. Il , chap. xxviii,

( 3.i5 ) sudlre à cet oiret, ne pouvant j^fuèves se trouver dans les souverains de la terre , ils ïie tendent communément à procurer l'exécution de leurs lois que j)ar la menace des châtiments, ou du moins ils ne distribuent les récompenses que d'une manière bien incertaine, et qui a pour l'ordinaire bien peu de proportion avec la peine.

Les mêmes circonstances n'ont plus lieu lorsqu'il s'agit du souverain être ; il ne lui manque rien de tout ce qui peut donner de la force à ses lois : aussi bon qu'il est juste, aussi riche qu'il est puissant (/fV. III, c. X, principe 2 3), si d'un côté sa sagesse et sa bonté le portent à choisir les moyens les plus convenables pour procurer la fin qu'il s'est proposée , de l'autre , l'immensité de ses attributs et de son pouvoir ne laissant aucun obstacle à ses desseins, je ne puis douter qu'il n'ait attaché à ces mêmes lois la sanction la plus complète, et qui réponde le plus possible au penchant nécessaire qu'il m'a inspiré pour le bonheur.

« L'observation des lois naturelles est le moyen « le plus sûr de rendi-e l'homme heureux autant « que cette vie le comporte.

c< Preuve de cette vérité par le i-aisonnement. »

IV. 1 . Je dois convenir , avant tout, que 2)ar la nature même de la règle que sa volonté nous a j)rescrite , la vertu porte déjà en quelque sorte avec elle sa récompense, et le vice son châtiment. Je me suis convaincu, en eiï'et, de la proportion naturelle qui

se trouve dans un cerLaiii degré entre mou bonheur et la raison, qui est cette loi primitive que Dieu nous a donnée , et j'ai vu au contraire que le caprice, le désordre, ne pouvoient guères me conduire par eux-mêmes qu'à des suites funestes.

2. Je viens encore de reconnoître, il n'y a qu'un instant ( c. v, IV ), que tous nos devoirs vont se perdi'e en quelque manière dans la cliarité, dans la bienveillance, et qu'en un mot, l'amour semble les renfermer tous ; mais , puisqu'il est vrai de dire que tout mouvement du cœur est essentiellement agréable, dès qu'il n'est pas corrompu par le mélange de la haine, des passions qui en prennent naissance , ou de celles qui , par un dérèglement du cœur , sont propres à y faire régner l'agitation, le trouble , et d'autres effets à peu près semblables , il est donc également vrai qu'en me conformant à ce que Dieu exige de moi , je m'ouvre une source abondante des plus doux et des plus innocents plaisirs , tandis qu'en me livrant aux mouvements contraires , je ne puis guères me préparer que des tourments et des peines , puisque ces passions ou ces mouvements de l'ame sont naturellement accompagnés de sentiments douloureux ou d'impressions désagréables.

3. Ajoutons ensuite que mon bonheur dépendant surtout du créateur, qui aime nécessairement tout ce qui est conforme à l'ordre, je m'assure son approbation par mon exactitude à suivre le plan

( Ml )

(|ui' mi' dicte sa sagesse, et il pouiToit se faire qu'il tu résullàt à mou égard mille bons effets pour cette vie. D'un autre côté, raa félicité dépend aussi en grande partie de mes semblables ; or, la nature de l'homme étant de s'aimer soi-même, tout ce qui s'accorde avec cet amour ne peut que le flatter : ainsi , raa bienveillance me mérite et m'assure en quelque sorte la sienne avec tous les avantages que je puis m'en promettre comme une suite naturelle. Les hommes, comme l'observeCicéron, ontcoutume de se sentir vivement émus en faveur de ceux auxquels on attribue de la bonté , de la bienfaisance, de la justice , de la bonne foi , et en un mot toutes les vertus qui appartiennent à la douceur des mœurs et à la bienveillance.

4. Pour tout dire enfin, nous ne concevons rien qui soit capable de produii'e de si grands efVets , qu'une disposition à avancer le bien commun , dirigée par la prudence d'un entendement éclairé (1). Il est aisé de reconnoître, par la seule considération de la natui'C des choses , qu'à parler en général , le plus grand bien que nous sommes capables de nous procurer ici-bas, ne peut venir que de l'attachement, d'où naît une certaine joie et une douce confiance qui se répand sur tout le

■ 1) Cumbcrland , Traite philosophique des lois nul, ( traduct. de Earbeyrac.) Discours préliminaire, § 19; chap. iT, § 33 , et ohaj). VI , § 3. .

( 348 ) cours de la vie, et en second lieu du soin qu'on a d'entretenir la paix avec les autres liommes, le coninierce réciproque des nations , l'ordre du j^ouvernement civil, du gouvernement domestique, et les liaisons d'amitié; or, toutes ces vues différentes ne sauroient être réunies que dans l'esprit d'une pei'sonne qui se propose d'avancer le bien commun de tous les êtres raisonnables.

En nous prescrivant cette fin , nous faisons ce qu'il faut pour les porter à nous obliger , à nous secourir et à nous défendre , ou à l'égard de nos biens, ou à l'égard de notre bonneur,et, en un mot, dans quelques circonstances que ce puisse être. Aussi avons-nous tout lieu d'espérer qu'ils concouren t avec nous pour notre propre avantage , à moins qu'ils ne soient aveuglés par quelque passion , et qu'ils ne dépouillent à cet égard leur nature raisonnable , au lieu que si nous ne sommes pas constants à recherclier cette même fin, ou si nous y donnons la moindre atteinte en faisant du mal, par exemple, à une seule personne qui ne le mérite pas, nous négligeons manifestement l'intérêt de tous, et nous les insultons tous en quelque manière (i) : car chacun craindra avec raison , de notre part, le même mal que nous aurons causé à un autre injustement.

D'un autre côté , si nous avons quelqu'autorité,

(i) MuLUs minatur qui unijacit injuriam.

Publius-Sybus , vers. 4''*7'

( 34o ) et qiKî nous ne l'employions pas an bien du tout, il peut arriver que nous soyons les premiers à nous ressentir des suites de notre conduite, soit qu'on vienne à s'apercevoir de nos dispositions, et à se soulever ou à se réunir contre nous, soit que le mauvais état de cette société générale de tous les hommes , ou du moins d'une partie considérable , lequel naît de celui des sociétés particulières, et se l'épand sur toutes à proportion, fasse régner ensuite sous nos yeux des maux que nous nous trouvions forcés de partager.

Demander qu'on pense premièrement au bien du tout, c'est demander sur toutes choses qu'on ait soin de ne pas violer la fidélité , la i*econnoissance , et les autres liens d'un secours mutuel, par lesquels l'union et l'ordre entre tous les hommes se forment et se conservent. Ce sont comme autant de vaisseaux qui servent à la circulation du sang, et comme autant de nerfs répandus par tout le corps , à la faveur desquels les membres du genre humain sont unis ensemble , et se rendent des services mutuels , soit qu'ils dépendent ou non d'un même gouvernement civil ; car de tels liens font que souvent on est sage par les conseils et la prudence d'autrui , que les vertus d'autrui nous rendent nous-mêmes plus gens de bien , que les forces d'autrui nous mettent en état d'acquérir et de conserver ce dont nous avons besoin ; enfin , que l'on s'enrichit des richesses des autres.

V. A ces premières réflexions, appliquons ce que nous apprend l'expérience.

Je puis me rappeler ici ce que j'ai déjà observé en pai'lant de l'obligation primitive où nous sommes de suivre la raison {liu. Il , c. v. II). Nous voyons généi-alement que l'obsei-vation des lois naturelles (0 , que la vertu est par elle-même l'unique source de satisfaction intérieure : tout ce qui est opposé aux lumières de la raison et de la conscience, ne peut qu'emporter un blâme secret de notre esprit , et nous causer du chagrin et de la honte; dès là que nous faisons le moindre retour sur nous-mêmes, le cœur est blessé de l'idée du crime , et le souvenir en est pi-esque toujours triste et amer (2). Au contraire, toute conformité avec la droite raison est un état d'ordre et de perfection

(i) Principes du droit naturel , chap. xii , § 5 , 7."^<^ part.

(2) Il n'est, vice, véritablement vice, qui n'offense, et qu'un jugement entier n'accuse; car il a de la laideur et incommodité si apparente , qu'à l'aventure ceux-là ont raison qui disent qu'il est principalement produit par bêtise et ignorance, tant

est-il mal aisé d'imaginer qu'on le connoisse sans le haïr

Le vice laisse comme un ulcère en la chair , une repentance en l'ame , qui toujours s'égratigne et s'ensanglante elle-même. Car la raison efface toutes les autres tristesses et douleurs ; mais elle engendre celle de la repentance , qui est plus griève d'autant qu'elle naît au-dcdans, comme le froid et le chaud des fièvres est plus poignant que celui qui vient du dehors. Mont. , liv.III , chap. n, tom. III , édition de La Haye, 1727.

(juo Tcsprit a])prouvo , et nous soinmos failsile telle manière, qu'une bonne aetlou devient pour nous le germed'une joie secrète; on s'en rappelle toujours le souvenir avec plaisir (i). El qu'y a-t-il en efTet de plus doux que de pouvoir se rendre témoignage à soi-même, qu'on est ce qu'on doit être, et qu'on fait ce qu'on doit faire raisonnablement (2) , ce qui nous sied le mieux, ce qui est le plus conforme

(i) La justice, disoit Épicure, non-seulement ne nuit jamais à personne , mais encore elle procure toujours quelque bien , soit par la vertu propre et naturelle qu'elle a de mettre l'esprit en repos , soit par l'espérance qu'elle fait concevoir qu'il ne nous manquera rien de ce que peut désirer la nature non corrompue. Apud Gassend. philosoph. Epie, syntagin. , part. 3 , chap. XXIV , in appendic. , tom. II.

(2) Il y a certes, dit encore Montaigne , je ne sais quelle congratulation de bien faire, qui nous réjouit en nous-mêmes , et une fierté généreuse ( si on peut se seivir de ce terme) , qui accompagne la bonne conscience. Une ame courageusement vicieuse , se peut à l'aventure garnir de sécurité ; mais de cette complaisance et satisfaction elle ne s'en peut fournir. Ce n'est pas un léger plaisir de se sentir préservé de la contagion d'un siècle si gâté , et de dire en soi : Qui me verroit jusque dans l'ame , encore ne me trouveroit-il coupable ni de l'affliction et ruine de personne, ni de vengeance ou d'envie, ni d'offense publique des lois , ni de nouvelleté et de trouble , ni de faute à ma parole ; etquoiqucia licence du tempspermîtetapprîntàchacun, si n'ai-je mis la main ni es bien, ni eu la bourse d'homme françois , et n'ai vécu que sur la mienne , non plus en guerre qn'en paix , ni ne me suis servi du travail de personne sans loyer. Essais , liv. III , chap. n.

( 35. ) à notre destination. Tont ce qui est dans l'ordre est satisfaisant {liv. Il, c. VI, 11) , ne craignons donc pas de le dire.

Que si ce bonlieur n'est pas encore parfait , c'est du moins celui qui approche le plus de la vraie félicité , et à l'aide duquel on se passe le plus aisément de tous les autres biens , pourvu que d'ailleurs il ne soit pas altéré par des maux réels , comme il est vrai de dire que cela arrive quelquefois.

En un mot, la vertu, considérée en elle-même et indépendamment des richesses, des honneurs, est déjà un si grand bien, elle a une beauté si naïve et si pure , qu'on ne peut que la legretter toutes les fois qu'on s'y dérobe (i).

YI. Mais il y a plus encore : outre ce principe interne de joie, de contentement, cette tranquillité d'esprit , qui se trouve attachée à la pratique des lois naturelles , nous voyons qu'elle produit au-dehors les effets les plus avantageux. Elle tend communément à nous conserver la santé et à prolonger nos jours ; elle exerce et perfectionne toutes les facultés de notre ame ; elle nous rend propres

(i) Claudieufait de la vertu ce beau tableau:

Ipsa quidem virius pretium sibi , solaque latc Fortuiiœ secura nilet, nec facibus illls Erighur , plausu que petit clarescere vulgi. fin opis externa cupiens , nil indiga laudis , Vivitiig animosa suis , etc.

au travail el à toutes les fouctions de la vie domestique et eivile; elle assure le bon usage et la diu'ée de nos biens; elle nous attire (comme nous l'avons déjà observé , et comme l'expérience le confirme) la confiance , l'estime et l'aflection des autres hommes, d'où résultent de grandes douceurs dans le commerce de la vie, et de grands secours pour le succès de nos entreprises.

Observez sur quoi roule la sûreté du commerce , la tranquillité des familles , la prospérité des états et le plus grand besoin de chaque jiarticulier : n'est-ce pas sur les grands principes de religion , de tempérance , de pudeur , de bénéficence , de justice , de bonne foi ? Et d'où viennent au contraire les désordres et la plupart des maux qui troublent la société et qui altèrent le bonheur de l'homme , si ce n'est de l'oubli de ces mêmes principes (i) ? Bannissez du commerce de la vie civile, la justice et la bienveillance pour y substituer un amour-propre injuste , qui , rapportant tout à soi, ne tienne aucun compte de l'intérêt d'autrui , ni de l'avantage commun ; étendez et appliquez ces principes aux états particuliers de l'homme , et voyez ensuite quel pourroit en être le résultat.

Le vice traîne à sa suite, outre l'agitation, la

(i) C'fst l'aveu qu'ont fait Epicure et Lucrèce: ;;''.'? /^o/ci^ywcunde vivi nisi honestè vwatur.

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