‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantesChapitre 75 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

cvainto ci la lionte , une Ibulcdo maux extérieurs comme l'affoihlisscment du corps et de l'esprit , les maladies et les accidents sinistres, souvent la j)aLivretc et la misère , les bévues, les partis violents et dangereux, les troubles domestiques, les inimitiés , les alarmes continuelles, ledéshonneur , les châtiments, le mépris , la haine , et, ce qui en (;st une suite, mille traverses dans les entreprises que l'on forme.

Après tout ce que nous venons de dire , nous ne pouvons que reconnoître la vérité de ce beau mot (l'un ancien , que « la malice boit elle-même plus de la moitié de son venin (i).» Bien de plus utile que la a^ertu, dit encoi-e un des sept Sages de la Grèce , car elle ivnd utiles toutes les autres choses en faisant au on en use bien ; rien de plus nuisible nue le vice , car il rend presque tout nuisible ; jusquau bien même (3).

VIT. Mais si telles sont pour le commun des hommes les suites naturelles de la vertu et du

(i) Qtiemadmodum AUalus noster dicere solebal , malilia ijisa luaximain parlemveneni sui bibit. Sénec. , Epie, 82. Cicéron , parlant d'un niéchaut homme , dit qu'il sera suffisamment puni par sa propre malice : ULciscentuv illum mores sui. [Ad Auic. , lib. IX, epist. 12.) C'est aussi la pensée dcMarc-Antonin : Celui qui pèche, pèche contre soi, et celui qui fait une injustice se fait du nsal à soi-même, en se rendant méchant. Liv. IX, § 4-

(a) Thiiles^ apiid PLui. . ùi 1 mn-. Papi. Tom. II.

vice, les eUcts ou sont encore pins grands et plus remarquables clans ceux qni ont le pouvoir et l'aulorilé , et qui , par leur eondilion et leur rang, ont une influence particulière sur l'état de la société, et décident du sort des autres. Que n'auroient point à craindre les peuples , si les rois se croyoient au-dessus de toute règle et indépendants de toute loi, si, rapportant tout à eux-mêmes, ils se livroient à leurs vains désirs , à l'injustice , à Ja cruauté, à l'ambition.

Quel bien au contraii*e ne produira pas le gouvernement d'un prince éclairé et vertueux, qui, se croyant obligé plus que tout autre de ne s'écarter jamais des i-ègles de la piété, de la justice, de la modération , et de la clémence , ne fei'a usage de son pouvoir que pour maintenir l'ordre au dedans , et la sûreté au dehors , et saura enfin , que , pour un prince, le fondement de la véritable gloire est la souice du bonheur le plus pur ?

VIII. Pour reconnoître que tout ce que je viens de dire des suites ordinaires du vice et de la vertu , sont des vérités de fait qu'on ne sauroit raisonnablement contester, il ne faut que consulter l'histoire (i) , il ne faut que considérer ce qui se passe tous les jours sous nos yeux.

(i) Voyez surtout l'histoire des empereurs romains, et considérez avec soin ce qui a formé la plupart des révolutions cLins les différents empires.

Aussi est-on si généralement convaincu des avantages qui résultent de l'observation des lois naturelles , que c'est sur la fidélité réciproque à les remplir, que sont fondées presque toutes les institutions que les hommes font entre eux pour lenv commun intérêt. Et nous avouons même que les précautions que l'on prend pour assurer l'efTet de ces institutions seroient vaines et inutiles sans l'autorité de ces mêmes lois. A quoi aboutirolent toutes les lois humaines en général , tous les établissements pour l'éducation de la jeunesse, tous ses règlements de police", qui tendent à faire fleurir les arts et le commerce , et tous les traités tant publics que particuliers, quel fruit, dis-je , nous en reviendroit-il , si l'on ne posoit pour base la justice , la bonne foi , et la religion du serment?

IX. Je ne saurois disconvenir, en premier lieu, que l'injustice et les passions ne puissent en certains cas procurer quelque plaisir, ou quelque avantage : mais outre que la vertu produit bien plus souvent, et plus sûrement les mêmes effets , la raison et l'expérience nous montrent que les biens procurés par l'injustice, ne sont ni aussi réels, ni aussi durables, ni aussi purs que ceux qui sont le fruit de la vertu (i). C'est que les premiers n'étant pas conformes à l'état d'un être raisonna-

( l 'i Oinne in prœcijnii TÎiinm .«/<•///.

Jlv., iat. I.

( 357 ) ble ot sociable , manquent parle jjviiu'ipc ,el. ii'onL (|ii'iiiic a])parc'nee lrom])eiise : ils ne sauraient nous conduire au véritable, au solide bonheur; ce sont des fleurs qui , n'ayant point de racine , sèchent et tombent presque aussitôt qu'elles sont écloses (/tV. II, c. viir, 2° règle).

Rien de plus ])assager, pour l'ordlnaii'e, que le bonheur de l'impie ; rien de plus faux que la prospérité des méchants; elle est trompeuse comme eux.

2. En second lieu, quant aux maux et aux disgi'aces attachés à l'humanité, et auxquels on peut tlire en général que les honnêtes gens sont exposés comme les autres , il est certain cependant que la vertu a encore ici divers avantages. Prera-ièrement elle est très propre par elle-même à prévenir ou à écarter plusieurs de ces maux ^ comme on voit que les personnes sages et modérées évitent en effet bien des écueils où tombent les insensés. Secondement , dans les cas où cette même sagesse ne peut faire éviter les maux, elle donne à l'ame la force de les supjDOrter; il arrive même assez souvent qu'elle les contrebalance en quelque sorte par des consolations et des douceurs qui n'en diminuent pas peu l'impression , et qui font que notre félicité essentielle , ou , pour mieux dire , cette petite jiortion de bonheur réel qui nous est accordée icibas , ne souffre que peu d'atteinte par les accidents passagers et en quelque sorte extérieurs qui nous ti'oublent quelque fois; rien ne fait mieux

( -^58 ) sentir le prix de la vertu que l'adversité. Quel soulagement au milieu de son infortune, que de pouvoir se dire à soi-même:

Je vais perdre mes biens , mais ma vertu me reste.

Voltaire.

3. Troisièmement enfin, si la vertu ne s'acquiert et ne se conserve qu'en se faisant quelquefois une sorte de violence, il n'en est pas moins vrai que le chemin de la vertu est ordinairement moins laborieux que celui du vice (i). « Est-il en

(i) Quos tantuiii prœmiuni expectat Jclicis a/ii/ni,

immola tvanquillitas^ nec, ut àcjuibusdam dictumexl , arduum in virlules et asperum iter est. Piano adeuntur; non vanœ vobis auctor rei venio. Facilis est ad beatani vitam via ; mite modo bonis auspiciis , ipsiscjue diis benè ju\>antibus , mullô dijjicilius tstjacere istaquœjacitis, Quid enim fjuieteotiosius animi ^ cjuid ira laboviosius? Quid clcmentiâ remissius, quid crudclitate negotiosius ? Facat pudicitia , libido occupatissima est , omnium deniquevirlutumtutelajacilior est; viliu magno coluntur. Sen.;, De ira , lib. Il , cap. xiii.

C'est encore ce que Montaigne exprime si bien dans son style : et La vertu n'est pas , comme dit l'école , plantée à la tête d'un mont coupé , raboteux et inaccessible. Ceux qui l'ont approchée la tiennent, au rebours , logée dans une belle plaine, fertile et fleurissante , d'où elle voit bien sous soi toutes choses; mais si peut-on y arriver qui en sait l'adresse , par des routes ombrageuses , gazonnées et doux fleurantes , plaisamment, et d'une

pente facile et polie, comme est celle des voûtes célestes

Le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité , utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficulté que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils.

( 359 ) f< ciTel , ditSénèque, rieu de plus libre de soins «' qu'un esprit tranquille et modéré '^ Mais qu'y '< a-t-il de plus violent , de plus pénible que les « accès de la colère ? Quoi de plus doux que la 'f clémence, quoi de plus agité, de plus farouche ■ que la cruauté ? La cliasteté est tranquille et " sans embarras, au lieu que l'impureté a tou- " jours mille intrigues et mille inquiétudes ; en » un mot , toutes les vertus s'entretiennent aisé- " ment , mais il en coûte beaucoup pour satis- « faire les vices. »

Le règlement c'est son outil , non pas la force. Socrate , son premier mignon , quitte à escient sa force pour glisser en la naïveté et aisance de son progrès. C'est la mère nourrice des plaisirs humains ; en les rendant justes , elle les rend sûrs et purs: les modérant, elle les tient en haleine et en appétit ; retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laisse, et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusqu'à la satiété, sinon jusqu'à la lasseté. Maternellement, si d'aventure nous ne voulons dire que le régime qui arrête le buveur avant l'ivresse , le mangeur avant la crudité.... soit ennemi de nos plaisirs. Si la fortune commune lui faut , elle lui échappe, ou elle s'en passe, ou s'en forge une autre toute sienne , non plus flottante et roulante : elle sait être riche

et puissante elle aime la vie , elle aime la beauté , la

gloire et la santé ; mais son office propre et particulier, c'est de savoir user de ees biens-là règlement , et les savoir perdre constamment ; office bien plus noble qu'âpre, sans lequel tout cours de vie est dénaturé, turbulent et difforme : et y peut-on justement attacher ces écueils, ces halliers et ces monstres. Eisais^ liv. I'^'', chap. xxv. Voy. Marc-Antoitin , liv. V, § 9.

Si fl'ailleurs la vertu semble nous olfrir d'abord une avenue moins riante, une route plus escarpée , il faut convenir aussi que les difficultés cessent a mesure que l'on avance; tandis que, de l'autre côté, le charme du pi*emier cou|i d'œil se dissipe aisément, et ne laisse souvent apercevoir que des obstacles insurmontables , des peines, des dangers , et des précipices (i). Il est vrai que la vertu nous interdit de certains plaisirs que le vice nous présente ; mais qu'on les examine bien ces plaisirs , et l'on verra la phij)art du tems , ou qu'ils ne valoient pas tous les maux que nous avons soufferts ])Our nous les procurer, ou qu'ils cachoient en eux-mêmes un mal bien plus grand que n'eût été celui d'un être privé , tandis que celui qui se laisse conduire parla raison, y trouve aisément de quoi se consoler des biens qu'elle paroît quelquefois lui dérober.

Et c'est ce qui est d'autant plus vrai , que les avantages qu'elle procure ensuite sont bien plus réels , comme nous l'avons observé jusqu'ici.

« Je suis surpris , disoit Isocrate (2) , qu'il y ait « quelqu'un qui se persuade que ceux qui s'atta- " chent constamment à la piété et à la justice.

(i) Difficiles aditus primum spectantibus offert , Sed requiem prœbet Jessis in vertice summo.

[■î] Orat. dcpermut. Voy. Principes du droit nat. , a'"'^ part., chap. XII, § 10.

" doivent s'attendre à être plus malheureux que " les méchants, et ne puissent se promettre de plus " grands avantages de la part de Dieu et des homf» mes. Pour moi , je crois que les seuls gens de bien «c jouissent abondamment de ce qui est à recher- <f cher , et que les méchants , au contraire , ne " connoissent même aucun de leurs véritables in- <f térets. Quiconque préfère l'injustice à la justice , « et fait consister le souverain bien à ravir , par « exemple, le bren d'autrui, ressemble, à mon « avis , aux bêtes qui moixlent à l'hameçon : ce " qu'il a pris le flatte d'abord agréablement, mais « bientôt après , il se trouve engagé dans de très «( grands maux. Ceux , auconti'aire , qui s'attachent « à la piété et à la justice, sont non-seulement ce en sûreté pour le présent, mais encore ont lieu « de concevoir de bonnes espérances pour le reste (( de leur vie. J'avoue que cela n'arrive pas toute jours , mais il est certain que l'expérience le ç< vérifie d'ordinaire. Or , dans toutes les choses « dont on ne sauroit prévoir infailliblement le " succès, il est d'un homme sage de prendre le " parti qui tourne le plus souvent à notre avan- " tage (i). Rien enfin n'est plus déraisonnable,

(i) L'air que nous cherchons à respirer par un mouvement naturel , n'est pas toujours bon pour notre sang et nos esprits animaux , mais il se trouve quelquefois pestiféré. Les viandes , les boissons , l'exercice , ne contriinient pas toujours à la con-

a que l'opinion de ceux qui , croyant que la justice .< est quelque chose de plus beau et de plus agréa- '< Lie aux dieux que riiijustice, s'imaginent néan- <c moins que , même selon l'ordre général, ceux « qui s'attachent à la première seront jjlus mal- « heureux que ceux qui s'abandonnent à la derf( nière.

X. C'est ainsi que , tout bien considéré , l'avantage est sans comparaison du côté de la vertu. Il paroît manifestement que le plan de la sagesse divine a été de lier naturellement le mal physique avec le moral , comme l'etret avec la cause, et d'attacher au contraire le bien physique ou le bonheur de l'homme au bien moral, ou à la pratique de la vertu : de sorte qu'à parler en général, l'observation des lois naturelles n'est pas moins propre à avancer le bonheur public et particulier, qu'un bon régime de vie ne l'est à conserver la santé.

XJ. Il faut avouer, cependant, que les récompenses et les punitions naturelles dont nous venons

servation de notre viej au contraire, il en naît souvent des maladies. U agriculture apporte quelquefois du dommage aux hommes , au lieu du profit qu'ils attendoient de leurs travaux. Nous ne laissons pas pour cela d'être portés naturellement à faire usage de ces sortes de choses , dans l'espérance probable du bien qui pourra en revenir. Cumbcrland, Traité philosophique des lois naturelles^ Disc. prél. , § 3i , trad. de Barbeyrac.

(le parler ne paroissent pas encore former une sanction proprement dite, et suffisante pour donner aux conseils de la raison tout le poids et toute l'autorité que doivent avoir de véritables lois. Premièrement, parce que les récompenses et les peines qui se trouvent liées au bien ou au mal moral ne sauroient être regardées précisément comme provenant de la loi , puisqu'il faudroit pour cela qu'elles fussent jointes au vice et à la vertu d'une manière étrangère en quelque sorte à la nature des choses {ci-dessus, II), au lieu que ce ne sont guères en général que des effets qui résultent de l'action d'unemanière naturelle, et, pour ainsi dire, antécédente à l'idée même de la loi ; en sorte que ces effets seroient censés, pour la plupart, arriver également sans elle : d'où il suit que la loi , une fois connue , ne peut acquérir, par ces peines et ces i^écompenses, plus de force en tant que loi, que n'en auroient eu auparavant, dans l'état naturel où sont les choses , les simples conseils de la raison , cette loi n'y ajoutant par elle-même d'une manière précise (i), aucun motif extérieur propre à confirmer l'obligation par-

(i) Je dis d'w/ie manière précise , parce qu'il est plus naturel de compter sur les secours de la Divinité lorsqu'on observe sa loi , qu'en ne l'observant pas j mais d'un autre côté l'expérience nous anprend assez que sa protection ou sa colère ne se déclarent pas toujours ici-bas, d'une manière bien expresse, en faveur de ceux qui lui sont ou soumis ou rebelle.-.

( 364 ) faile que doit nous imposer la volonté du léglsla- Joui' sufTisaniment notifiée [ci-dessus , c. m, II V Ainsi le législateur sujH'ême tendroit ici à l'exécution de ses volontés à notre égard, d'une manièi'e encore plus imparfaite que les souverains de la terre, ce que nous ne pouvons présumer de la sagesse d'un être qui, essentiellement attaché à l'ordre, emploie dans tout les moyens les plus convenables pour arriver aux fins qu'il se propose {liv. III, ex, principe 16 et 17).

XII. A cette première réflexion, ajoutons en une qui mérite encore plus notre attention, et que nous ne saurions trop nous attacher à développer.

1. Quand on considère de bien près et en détail (1) tout ce que nous avons dit de la liaison du mal physique avec le mal moral , et du bien physique avec la pratique de la vertu, on s'aperçoit aisément que, par la constitution des choses humaines et par la dépendance où nous sommes les uns des autres, Ja règle générale dont nous venons de parler n'est pas tellement fixe et invariable , qu'elle ne souffre diver5:es exceptions qui ne peuvent qu'en affoibliiextrêmement la force et l'effet.

L'expérience nous montre que le degré de bonheur ou de malheur dont chacun jouit en ce monde ne se ti'ouve pas toujours exactement proportionné et mesuré sur le degré précis de vertu ou de vice

(1) Principes du divit naturel , ame partie, chap. xii , § 12.

qui se rencontre en chaque ])ersonnc : c'est ainsi que la sauté, les biens de la fortune, de l'éducation , de la condition , et d'autix's avantages extérieurs , dépendent pour l'ordinaire de diverses conjonctures qui en font un partage fort inégal, et ces avantages s'évanouissent souvent par des accidents qui enveloppent également tous les hommes. U est vrai que la ditférence du rang ou des richesses ne décide pas absolument du bonheur ou du malheur de la vie; mais il faut convenir aussi que l'extrême pauvreté, la privation de tout secours nécessaire pour s'instruire , les travaux excessifs , les afflictions de l'esprit , les douleui's du corps , sont des maux bien réels que divers événements font cependant tomber sur les plus honnêtes gens, comme sur ceux qui ne le sont pas.

Combien de situations dans lesquelles cette satisfaction intérieure qui naît de la vertu est étoulfée par le se^itiment des plus cruelles peines, ou du moins ne suffit pas pour en compenser toute l'amertume !

2. Mais, je dis plus encore, n'est-ce pas la vertu même qui devient le plus souvent l'objet de la calomnie ? N'est-ce pas elle qui quelquefois attire la persécution ? Or, dans ces cas particuliers où l'honnête homme devient, pour ainsi dire, la victime de sa propre vertu, quelle force auront les lois naturelles , et comment pourra-t-on faire valoir encore leur autorité ? La satisfaction intérieure que donne

le Lcmoignage d'une bonne conscience, sera-t-elle seule capable de délevminer l'homme au sacrifice de ses biens, de son repos, de son honneur, et même de sa vie? Cependant ces conjonctures délicates reviennent assez souvent, et le parti qu'on prend alors peut avoir des suites très importantes et très étendues pour le malheur de la société.

3. Lorsque nous avons parlé des avantages que nous pouvons retirer d'une disposition constante à procurer le bien commun , nous n'avons pu nous tenir que dans des termes ti'ès généraux : en effet, qu'arrivera- t-il lorsque nous serons obligés de sacrifier des intérêts très cbers , un bien très assuré ; en un mot , lorsqu'il s'agira de nous sacrifier nousmêmes en quelque sorte, comme le devoir peut l'exiger dans mille circonstances ? Les motifs de réputation, de gloire, d'honneur, n'ont pas toujours lieu, et d'ailleurs ce ne sont pas Là des motifs faits pour le commun des hommes ; je le répète , rien ne forme ici une sanction de cette loi universelle du bien commun.

Je dis plus encore, en laissant à part tous les fantômes que l'imagination est capable de former, et auxquels il peut même arriver qu'on se dévoue quelquefois , il se trouve dans les cas que nous venons de dire une étonnante contradiction enti'e le devoir et ce penchant nécessaire que nous ressentons pour notre félicité. Eh quoi ! la Divinité nous a donné un désir invincible d'être heureux , et il

( 367 ) s'agira d'immoler sans aucune espérance, sans aucun retour , tout ce qui peut nous aider à l'èlro !

4. Mais , pour revenir à ee qui se reneoulrc; tous les jours , combien de circonstances où rien ici-bas ne nous dédommage pleinement des eflorts que nous sommes obligés de nous faire |)Our vaincre une passion chérie , et qui quelquefois ne nous promet, ne nous otlre même dans ses suites que de nouvelles douceurs î

Nous ne devons jamais nous écarter de la vertu , dit Epicure , parce que nous ne pouvons jamais être svirs que nos actions demeureront ensevelies dans les ténèbres(i). Cette maxime, si sage en apparence, perd cependant presque toute sa force dans mille occasions. Combien n'en est -il pas où tout nous répond du secret, et où la passion est d'autant plus irritée, qu'elle se trouve voilée des ombres du mystère ? mais , en supposant même que , par une possibilité qui n'est quelquefois qu'un être de raison , ce que nous croyons réservé à un éternel silence vienne à se découvrir, que d'actions contraires à la vertu ne sont pas jugées à la rigueur au

(i j C'est ce que Lucrèce exprime par ces vers :

Née facile esL ptacidam ac pacaiam degere vitam . Qui violai fartis communia fadera pacis. Et si fallu enim divùm genus humanum <jue , Perpétua iamen id fore clàui dîffîdere débet. Quipph ubi se multi , per somnia sœpe toijueutei , Aut morbo délirantes , protrâxe ferunlur, Etcelata diu in médium peccata dédisse.

De rerum Nalurâ , f. i- V, l'crs. n55 , et seq.

tribunal des hommes, et ne nous laissent envisager tlaus leurs suites rien d'égal au plaisir et aux avantages que nous en retirons.

5. Je l'avoue, tout ce que je dis ici sort de la règle générale : rien de si vrai, selon les lois communes , que les Liens qui sont attachés à la vertu , et que les maux qui sont une production naturelle du vice ; mais c'est trop ici d'une exception , et combien l'expérience ne nous en présente -t -elle pas ! Combien d'hommes vertueux qui ne cessent de dévorer en secret les larmes que leur arrache la violence, la tyrannie, tandis que leur injuste oppresseur, déjà noui'ri du sang de la veuve et de l'orphelin, se plonge dans une douce ivresse, et oublie ses crimes pour ne songer qu'à ses plaisirs ! Car enfin ne nous déguisons point ici ce qui n'est que trop vrai : les remords sont la ressource plutôt de la vertu , qu'ils ne sont, à propi'ement pai'ler, le châtiment du vice : c'est un présent du Ciel dont la raison nous apprend l'avantage , lorsqu'elle-même a pris soin de régler leur impression. Ils sont de tous les siècles, de tous les pays [c. iv, II , III et IV) ; en un mot , ils ont tous les caractères qui doivent nous les faire regarder comme un instinct naturel donné à l'homme par la Divinité même pour le retenir dans ses égarements ou pour le ramener lorsqu'il s'est égai'é ; mais comme on voit quelquefois une plante salutaire perdre insensiblement le peu de vertu qu'elle a déjà acquise.

si l'i'in lie |>i(ii<l soin de l'aiTOScr , de la culliv»'!", (le iiiriuo It's remords s'cloudiL'nL ou nous à mesure ijue nous négligeons davantage de rentrer en nous-mêmes, et de consulter la raison; en sorte que plus le vice se tourne en hal)itude, plus le cœur s'endurcit, j)lus nous devenons criminels, et plus aussi le reproche secret de la conscience cesse de nous tourmenter.

C'est donc alors que ce fortuné coupable jouit presque sans trouble du fruit de ses crimes : sa cbute , il est vrai , étonnera peut être un jour l'univers; mais aussi, quelquefois, après trente ans de prospérité , il meurt comme les auti'es hommes , et jusqu'à sa mort , il semble qu'il n'ait été fait que pour jouir, tandis que le juste qu'il a dépouillé par ses rapines , ne pouvant ni ensemencer ses terres, ni faire labourer son champ j se trouve accablé de dettes, est traîné dans les prisons, se consume dans les horreurs de la misère et du mépris, et voit sa femme et ses enfants réduits à la plus affreuse raendicité, sans qu'il puisse même réclamer l'autorité des lois , ou du moins sans pouvoir s'assurer s'il ne rencontrera pas dans son juge un ennemi ^luissant plutôt qu'un protecteur. Quel spectacle! quelle borreur! peut-on soutenir le parallèle entre cet état et celui du vice triomphant? peut-on voir sans indignation l'injustice, la rapine, la trahison récompensées par les situations les plus brillantes et les plus fécondes en plaisirs ?

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