‹ Essai sur lh́istoire de la formation et des progrès du Tiers État: suivi deChapitre 16 sur 125 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES ÉTATS GéNÉBAUX DE 1484 ; LE TIERS ÉTAT SOUS LOUIS XII , FRANÇOIS I«r ET HENRI U.

Sommaire : États généranx de 1484. » Demande de garanties élndée ; progrès sous le régime arbitraire. — Commencement des guerres d'Italie.

— Renaissance des lettres et des arts. — Rôle politique du parlement de Paris. — Règne de Louis XII , prospérité publique. — Ordonnance de 1499.

— Rédaction et réformation des coutumes. — Règnes de François I«' et de Henii II , continuation du progrès en tout genre. — Luxe des bâtiments, goût du beau chez la noblesse. — Offices tenus par le tiers état, classe des gens de robe. — Ambition des familles bourgeoises , grand nombre d'étudiants. — La classe des capitalistes appelés financiers.

^ UELQUB salutaire que soit par intervalles, dans la vie des ^ nations, le despotisme d'un homme supérieur, il est j rare que spn action prolongée n'amène pas, chez les y contemporains , une fatigue extrême qui les fait rentrer avec Joie sous le gouvernement des esprits ordinaires ou dans les hasards de la liberté politique. La mort de Louis XI parut une délivrance universelle , et fut suivie de la convocation des états généraux du royaume. Ce fut le 5 janvier 1484 que se réunit cette assemblée , à qui était remis d'un commun accord le pouvoir de juger souverainement l'œuvre du dernier règne, d'en condamner ou d'en absoudre les actes, de faire et de défaire après lui^ Jamais à

I. Pavebit quidam rex et annuet Tcstrisconsiliis; née favebit modo, Terum etiam qus Bibi regnoque dixerilis utilia , summo studio curabit exequi, servare defensareque. (Discours du chaocelier Guillaume de Rocliefort, Journal des élats généraux tenus à Tours en U84, sous le règne de Charles YllI, rédigé en laUn par Jean Masselin, édit. de H. Bcrnicr, p. M. )

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aucune tenue des trois états les conditions d'une véritable représentation nationale n* avaient été aussi complètement remplies; toutes les provinces du royaume, langue d'Oïl et langue d'Oc se trouvaient réunies dans une seule convocation; l'élection, pour les trois ordres, s'était faite au chef-lieu de chaque bailliage , et les paysans euxmêmes y avaient pris part; enfin, au sein des états, la délibération eut lieu, non par ordres, mais par tètes, dans six bureaux corres* pondant à autant de régions territoriales. Jamais aussi, depuis l'assemblée de 4356, la question du pouvoir des états n'avait été si nettement posée et si hardiment débattue. Il y eut des éclairs de volonté et d'éloquence politiques, mais tout se passa en paroles qui ne purent rien, ou presque rien, contre les faits accomplis. On eut beau vouloir en quelque sorte effacer le règne de Louis XI , et reporter les choses au point où Charles YII les avait laissées en mourant; l'impulsion verslacentralité administrative une et absolue était trop forte, et, de ces discussions, plemes de vie et d'intérêt dans le journal qui nous en reste, il ne résulta de fait que quelque tempérament, des promesses et des espérances bientôt démenties ^

Parmi les discours prononcés dans cette assemblée , il en est un qu'on ne peut lire aujourd'hui sans étonnement, car il contient des propositions telles qne celles-ci : a La royauté est un office, non un « héritage — C'est le peuple souverain qui dans l'origine créa les «rois — L'État est la chose du peuple; la souveraineté n'appar- « tient pas aux princes , qui n'existent que par le peuple — Ceux qui «tiennent le pouvoir par force ou de toute autre manière sans le «consentement du peuple sont usurpateurs du bien d'autrui — En «cas de minorité ou d'incapacité du prince, la chose publique re- « tourne au peuple, qui la reprend comme sienne — Le peuple, «c'est l'universalité des habitants du royaume; les états généraux «sont les dépositaires de la volonté commune — Un fait ne prend

I. Voyei le Journal des états généraux tenus à Tours en U84, texte et appeniUces.

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c force de loi que par la sanction des états, rien n^est saint ni solide «sans leur aveu^l» Ces maximes, d'où devaient sortir nos révolutions modernes, furent proclamées alors , non par un mandataire des classes plébéiennes , mais par un gentilhomme , le sire de la Roche , député de la noblesse de Bourgogne; elles n'étaient autres pour lui que ses traditions de caste rendues généreuses par une raison élevée et par quelque notion de Thistoire grecque et romaine. Mais les traditions du tiers état ne lui disaient rien qui pût le conduire à un pareil symbole de foi politique; il était encore trop près de ses origines, trop attaché à ses errements héréditaires. 11 laissa passer les principes qui, trois siècles après, devinrent son arme dans la grande lutte révolutionnaire , et il ne se passionna que pour le redressement de griefs matériels et pour la question des taxes permanentes et arbitraires. C'est sur ce point seulement que fut soutenu parles (jéputés de la roture le droit des états généraux que d'autres posaient conmie libres et souverains en toute matière*.

Le mouvement politique de 1357 n'était plus possible en 1484; il avait eu pour principe l'esprit de liberté municipale à son plus haut

I. Rcgnum dignitas est, non bœredilas — Hisloriœ prsedicant, et id a majoribus accepi, initio dominl renim populi sufflragio reges fuisse crealos — Nonne crebro

legistisrempublicam rem populi esse? Quomodo ab assenlatoribus tota principi

tribuitur potcslas a populo ex parte facto? — Yobis probatum esse yelim reinpublicam rem populi esse et regibus ab eo traditam, eosque qui, vi vel alias, nulle populi consensu eam habucre, tyrannos creditos et alienœ rei invasores. Constat autem regem

noâtrum rempublicam per se disponere non posse Oportet propterea ut ad popu-

lum redeat, hujus rei donatorem, qui eam quidem résumât, velut suam — Populum autem appello, non plebem, nec alios tantum hujus regni subditos, sed omnes cHjusque status, adeo ut statuum generalium nomine etiam complecti principes arbitrer, Dec aliquos excludi qui regnum habitent Cum intelligatis vos universorum statuum regni legalos, et procuratores doctos, et omnium voluntatem vestris in manibus esse.— Robur enim tum facta prseterita capere reor, quum stalus ea probaverint, nec aliquid sancte solideque subsislerc, quod Ût invilis aut inconsulUs stalibus. (Journal des étals généraux tenus à Tours en i484, p. 446, U8 et 450.)

3. Hsc etiam illos liquide refellunt, qui, duntaxat Icvandorum trlbutorum, non aHerius operœ vel flnls gratia, conventionem indictam arbitrantur. (Discours du sire de la Roche, Journal des états généraux tenus à Tours en 1484, p. 450.) -^ Ut liberam itatuum potestatem inlelligero ac tueri velinL (Ibid., p. 440.

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degré d'énergie. Le rêve d'Etienne Marcel et de ses amis était une confédération de villes souveraines ayant Paris à leur tête, et gouvernant le pays par une diète sous la suzeraineté du roi. Or, ce vieil esprit de la bourgeoisie française avait graduellement disparu pour faire place à un autre moins désireux de droits locaux et d'indépendance personnelle que d'ordre public et de vie nationale. Aux états de 4484, le bureau où votaient les députés de Paris fut le premier à faire des concessions qui obligèrent l'assemblée à élever le chiffre de la somme d'argent qu'elle avait résolu d'accorder. En tout les représentants de la bourgeoisie, autant qu'on peut distinguer leur part dans des résolutions votées par tète et non par ordre, s'attachèrent aux choses purement pratiques et d'intérêt présent. On ne les vit point, comme l'échevinage et l'Université de Paris en H13, présenter un système nouveau d'administration ; le règne de Louis XI n'avait rien laissé i\ concevoir en ce genre d'important ni de possible, n n'y avait plus qu'à glaner après lui , ou qu'à détendre les ressorts du gouvernement qu'il avait forcés sur tous les points, qu'à demander l'accomplissement de ses projets restés en arrière, et la guérison des maux qu'il avait causés par la fougue et les égarements de sa volonté absolue. Les principaux articles du chapitre du tiers état dansle cahier général des trois ordres furent : la diminution des impôts et la réduction des troupes soldées , la suppression de la taiUe comme taxe arbitraire, la reprise des portions aliénées du domaine royal, la mise en vigueur des actes garantissant les libertés de Téglise gallicane , et la rédaction par écrit des coutumes , qui devait être un premier pas vers l'unité de loi*.

L'assemblée de 1484 eut soin de ne voter aucun subside qu'à titre de don et d'octroi. Elle demanda la convocation des états généraux sous deux ans, et elle ne se sépara qu'après en avoir reçu la promesse ^. Mais les quatorze années du règne de Charles VIII s'écou-

1. Voyez le Journal des états généraux tenus à Tours en 4484. appendice n» i.

2. Pour subvenir aux grans affaires dudit seigneur, tenir son royaume en seurclé.

72 ESSAI SUR L'HISTOIhE

lèrent sans que les états eussent été une seconde fois convoqués, et les taxes furent de nouveau levées par ordonnance et réparties sans contrôle. A en juger par le zèle des trois ordres à rendre leur cohsentement nécessaire, et par le tableau que leurs cahiers traçaient de la misère du peuple accablé sous le faix des impôts , ce fut une grande déception; tout semblait dire que la monarchie absolue menait le pays à sa ruine, et pourtant il n'en fut rijen. Le pays resta sous le régime arbitraire; il eut à supporter encore les abus, souvent énormes, de ce régime; il souffrit sans doute, mais, loin de décliner, ses forces vitale^ s'accrurent par un progrès sourd et insensible. Il y a pour les peuples des souffrances fécondes comme il y en a de stériles; la distinction des unes et des autres échappe aux générations qui les subissent; c'est le secret de la Providence , qui ne se révèle qu'au jour marqué pour Taccomplissement de ses desseins. Chose singulière, ce fut dans le temps même où la vcix publique venait de proclamer avec amertume l'épuisement prochain du royaume, que fut résolue , par un coup de tête follement héroïque de Charles VIII, l'invasion du sud de Tltalie, la plus lointaine expédition que la France eût encore faite. Il fallut dépasser en armements les dépenses du règne de Louis XI; une longue paix semblait être le seul moyen de salut, et Tère des grandes guerres s'ouvrit pour la nation , sans crise au dedans et avec honneur au dehors. [ Au xu« siècle , la renaissance des institutions municipales avait

payer et soudayer ses gens d'armes et subvenir à ses autres afiOures, les trois eslalz lui ottroyent par manière de don et ottroy et non autrement, et sans ce qu'on l'appelle doresenavant tailles, ains don et ottroy, telle et semblable somme que du temps du feu roi Charles VU estoit levée et cueillie en son royaume, et ce pour deux ans prochainement venans, tant seulement et non plus Que le bon plaisir dudit seigneui-

soit de faire tenir et assembler lesdits étax dedens deux ans prouchainement venaiis en lieu et temps qu'il luy plaira, et que de ceste heure, lesditz lieu et temps soient nommez, assignei et déclairez; car, lesditz estaz n'entendent point que doresenavant on mette sus aucune somme de deniers, sans les appeller, et que ce soit de leur vouloir et consentement. — Le roy est content que les estatz se tiennent dedens deux ans prouchainement venant et les mandera. (Journal des états généraux tenus à Tuurt enl484, p. 449, 4Met7l2.)

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été le contre-coup d'une révolution opérée en Italie ; la renaissance du droit romain au xiu* siècle nous était venue des écoles italien nés; à la fin du xv", une autre initiation de l'Italie, la renaissance des lettres eut lieu pour nous , mais à la faveur d'événements déplorables, de cinquante ans de guerre au delà des Alpes. Une fois ouvert par nos armes et par ses .discordes à Toccupatiou étrangère, le pays qui gardait et fécondait pour le monde les traditions du génie romain devint le champ de bataille et la proie des monarchies européennes. Il perdit Tindépendance orageuse qui avait fait sa vie, et dès lors il déclina sans cesse au milieu des progrès de la civilisation moderne.

La France eut le m alheur de porter les premiers coups pour cette grande ruine, et, mise en contact, quoique violemment, avec les États libres et les principautés d'Italie, elle puisa dans ces relations n soit hostiles , soit amicales, un esprit nouveau, le culte des chefs- ! d'œuvre antiques et la passion de renouveler, par leur étude , toutes I les idées et tous les arts. Par cette révolution intellectuelle , en même temps qu'une voie plus large et plus sûre fut ouverte au { génie national, il s'établit en quelque sorte une communion de la i pensée pour les hommes d'élite que la séparation des rangs et des classes tenait à distance Tun de l'autre; quelque chose d'uniforme infusé par l'éducation littéraire atténua de plus en plus les différences traditionnelles d'esprit et de mœurs. Ainsi se prépara par degrés Tavénement d'une opinion publique nourrie dans la nation tout entière de toutes les nouvelles acquisitions du savoir et de Tintelligence. Cette opinion, qui s'est emparée de tout et a tout transformé depuis un siècle, date, pour qui veut marquer ses origines, du temps où commence à se former, au dessus de la tradition indi* gène, des préjugés de caste , d'état et de croyance, un fonds com- 1 mun d'idées purement laïques , d'études sorties d'une source autre que celle des écoles du moyen âge.

En dépit des maximes qui avaient retenti à la tribune de 1484 :

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Souveraineté du peuple j Volonté du peuple y Droit de possession du peuple sur la chose publique, rien ne changea quant au caractère des états généraux ; ils furent depuis lors ce qu'ils étaient auparavant, un recours suprême dans les temps de crise , non une institution régulière et permanente. On dirait que ce fut la destinée ou rinstinct de la nation française de ne point vouloir sérieusement la liberté politique tant que Fégalité serait impossible. C'est du tiers état brisant le régime des ordres et réunissant tout à lui que devait émaner chez nous le premier essai d'une vraie constitution représentative. Les états généraux , sous Charles Vin^ avaient demandé que leur droit d'intervention {(xi déclaré permanent et leur tenue périodique * ; entre ce voeu et l'inauguration du gouvernement par assemblées il s'écoula plus de trois siècles. Dans cet intervalle se place un grand fait particulier à notre histoire , le rôle politique du parlement de Paris. C'est du sein de la corporation de bout*geois légistes, qui^ investie de l'autorité judiciaire ^ avait fondé pour le roi le pouvoir absolu , et pour la nation le droit commun , que sortit au XVI* siècle un contrôle assidu, éclairé, courageux des actes du gouvernement.

De simples formalités sans conséquence apparente , Tusage de promulguer les édits royaux en cour de parlement , et de les faire inscrire sur des registres que la cour avait sous sa garde , ouvrirent à ce corps de judicature la route qui le conduisit à s'immiscer dans les affaires de l'État. Suivant les formes juridiques dont le parlement ne se départait en aucune circonstance, renregistrement de chaque loi nouvelle avait lieu par suite d'un arrêt; or, nul arrêt n'étant rendu

4. Semble ausditz estatz que, pour le bien et réformacion du royaume, Daulphin6 et pays adjaccns, et que bon ordre soit tenu, et pour parvenir aux affaires du roy

noslre dit seigneur ledit seigneur doit desclairer et appointer que lesdilz estai

desdilz royaume, Daulpliiné et pays adjacens, seront assemblez ou temps et terme de

deui ans prouchainement venans, et aussi continuez de deux ans en deui ans Et

supplient lesdilz cstaz audit seigneur qu'il luy plaise ainsi l'ordonner et desclairer. (Juurnal des états généraux tenus à Tours en 1484, p. 6'^7.)

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sans délibération préalable , de ce fait résulta peu à peu le droit d'examen , de critique, d'amendement , de protestation et même de veto par le refus d'enregistrer. A l'époque où nous sommes parvenus, cette prétention à une part de la puissance législative ne s'était pas montrée au grand jour, mais elle couvait, pour ainsi dire, sous des apparences de soumission absolue à la volonté royale et de. ferme propos de ne point s'aventurer hors du cercle des fonctions judiciaires *. Le règne de Louis XII vit conmiencer le double changement qui fit de la haute cour de justice une sorte de pouvoir médiateur entre le trône et la nation , et des vieux ennemis de toute résistance à l'autorité du prince , les avocats de l'opinion publique, des magistrats citoyens usant de leur indépendance personnelle pour la cause de tous, et montrant parfois des vertus et des caractères dignes des beaux temps de l'antiquité ^.

Louis XII fut un prince d'une heureuse nature, venu dans un de ces moments heureux où le gouvernement est facile. Quinze ans passés depuis la fin du règne de Louis XI avaient suffi pour faire le

I. « Quant à la cour, elle est instituée par le roy pour administrer JusUce, et n'ont point ceux de la cour l'administraUon de guerre, de finances, ni du Tail et gouvernement du roy ni des grands princes. Et sont Messieurs de la cour du parlement gens clercs et lettrez pour vacquer et entendre au faict de la justice ; et quant il plairoit ' au roy leur commander plus avant, la cour lui obéirolt, car elle a seulement l'œil et regard au roy qui en est le chef et sous lequel elle est. Et par ainsi, venir faire ses remonstrances à la cour et autres exploits sans le bon plaisir et exprès consentement du roy, ne se doit faire. (Béponse du premier président La Vacquerie au duc d'Orléans* 47 janvier 4485; registres du parlement cités par Goderroy, Ulêt, du roi Charles n//, p. 466.)

S. 11 parlamento di Parigi ha ampliesima aulorilà, ed e com un senato ove son centotrenla consiglieri del re... Ha aulorità ancora nella giustizia e nelle legs;i ; e modéra, interpréta o reproba del tuto qualche volta le deliberazioni del consiglio privato dl sua maestù. (Relation de l'état de la Franco, par Hurc-Anloine Barbaro, ambassadeur de Venise en 4563, Belationt des ambassadeurs véniiiens, publiées par M. Tommaseo, t II, p. 96.) '- Le second frein est la justice, laquelle sans point de difûculté est plus auctorisée en France qu'en nul autre païs du monde que l'on sçache, mesmement à eause des parlements qui ont été instituez principalement pour ceste cause, et à ceste fin de refréner la puissance absolue dont voudroient user les roys. ( La monarchie de France j par Claude de Seysscl, !'• partie, chap. x.)

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triage du bien et du mal dans les conséquences de ce règne ; la souffrance nationale s'était guérie d'elle-même , et de toutes parts éclataient des signes de progrès et de prospérité. La culture des campagnes s'améliorait et se multipliait, de nouveaux quartiers se formaient dans les villes, et partout Ton bâtissait des maisons plus commodes ou plus somptueuses. L'aisance de la classe moyenne se montrait plus que jamais dans les habits, les meubles et les divertissements coûteux. Le nombre des marchands s'était accru de manière à exciter l'étonnement des contemporains, et le commerce lointain avait grandi en étendue et en succès; le prix de toutes choses était plus élevé , les terres rapportaient davantage , et la rentrée des impôts avait lieu sans contrainte et à peu de frais ^ C'est peut-être là qu'il faut placer, dans la série de nos progrès nationaux en richesse et en bien-être, une accélération intermédiaire entre celle qu'avait provoquée, trois siècles auparavant, la révolution municipale, et l'impulsion souveraine qui fut donnée, trois siècles après, par la révo-

I. L'on veoid généralement par tout le royaume bastir grands édifices tant publiques que privez Et si sont les maisons meublées de toutes choses trop plus somptueusement que jamais ne feurent; et use Ton de vaisselle d'argent en tous estats plus qu'on ne souloit.... Aussi sont les habillemens et la manière de vivre plus somptueux

que Jamais on ne les veid Et pareillement on veoid les mariages des femmes trop

plus grands et le prix des héritages et de toutes autres choses plus hault.... Le revenu des bénéfices, des terres et des seigneuries est creu partout généralement de beaucoup Aussi est Tentrecours de la marchandise, tant par mer que par terre, fort

multiplié..... Toutes gens (excepté les nobles, lesquels encore je n'excepte pas tous) se meslent de marchandise Et pour un marchand que Ton trouvoit du temps dudlct roy Louysonziesme, riche et grossier à Paris, à Rouen, à Lyon, et aux autres bonnes villes du royaume et généralement par toute la France, l'on en trouve de ce règne plus de cinquante. Et si en ha par les petites villes plus grand nombre qu'il n'en souloit avoir par les grosses et principales citez; tellement qu'on ne faict guières maison sur rue qui

n'ait bouUque pour marchandise ou pour art mécanique L'on veoid aussi qunsi

par tout le royaume faire Jeux et esbatemens à grands frais et cousis.... Et si suis informé par ceulx qui ont principale charge des finances du royaume, gens de bit!n et d'auclorité , que les tailles se recouvrent à présent beaucoup plus aisément, et à moings de contraincte et de frais, sans comparaison, qu'elles ne faisoient du temps des roys passes. (Les louenges du bon roy de France Louys XII, diet père du peupir^ et de la félicité de son règne, par Qaude de Seyssel, édit de Théod. Godefroy, p. «H etsuiv.)

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lution constitutionnelle du royaume. A ce point répond d'ailleurs le premier degré de fusion des classes diverses dans un ordre public qui les embrasse et les protège toutes , sur un territoire. désormais uni et compacte, et sous une administration déjà régulière et qui tend à devenir uniforme.

n semble que Louis Xn ait eu à cœur d'éteindre tous les griefs dénoncés par les états de 1484; le plus grand acte législatif de son règne , l'ordonnance de mars i499 en est la preuve. L'on y voit, à propos du règlement de tout ce qui regarde la justice , l'intention de satisfaire aux plaintes restées sans réponse , et de remplir les promesses imparfaitement exécutées. Le principe de Téleclion pour les offices de judicature , principe cher à Topinion bourgeoise et qu'avaient hautement soutenu les réformateurs de 4413, s'y montre accompagné de garanties contre l'abus de la vénalité des charges •. Le gouvernement de Louis XII était surtout économe et affectueux pour le pauvre peuple; il se proposa généreusement, mais imprudemment peut-être , la tâche de continuer la guerre en diminuant les impôts. Ce roi, d'un esprit chevaleresque, fut l'idole de la bourgeoisie ; il avait pour elle de grands égards sans affecter en rien de lui ressembler. La seule assemblée politique tenue sous son règne fut un conseil de bourgeois où la noblesse et le clergé ne figurèrent que comme ornement du trône; les députés des villes et du corps judiciaire, seuls convoqués expressément, votèrent seuls, et c'est dans ce congrès du tiers état que fut décerné à Louis XII par la bouche d'un représentant de Paris , le titre de Père du peuple^ que l'histoire lui a conservé '.

1. Voy. l'ordonnance de mara 1499, sur la réforme de la Justice, art 30, 31, 32, 40, 47 et 48 Recueil des anciennes lois françaises, par M. Isambert, t. XI, p. 323. ^La vénalité des charges, d'abord interdite par les rois, puis tolérée et mise en pratique par eux, reparut sous le rè^^ne de François 1er, et depuis lors, elle se maintint malgré les réclamations des étals généraux et les promesses du gouvernement

S. Pour laquelle chose ( le mariage de madame Claude de France avec François, comte d'AngouIême) Iraicter, voulut audict lieu de Tours tenir conseil. Dont envoya à tous ses parlements de France et à toutes ses villes, pour faire venir vers luy de

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Il y a de la gloire dans un pareil nom , mais une autre gloire de ce règne fut d'établir la prédominance de la législation sur la coutume, ! et de marquer ainsi dans la sphère du droit civil , la fin du moyen i âge et le commencement de Tère moderne. Le projet de rédiger toutes les coutumes de France et de les publier révisées et sanctionnées par l'autorité royale avait été conçu et annoncé par Charles YII; Louis XI en fit la base de ses plans d'unité de loi nationale y mais il n'en exécuta rien; Charles VIII décréta de nouveau ce qu'avait voulu faire son aleuI, et ce fut à Louis XII qu'échut l'honneur d'avoir, nonseulement conrunencé , mais encore poussé très-loin l'exécution de cette grande entreprise *. De 1505 à 1515 , année de la mort du roi, vingt coutumes de pays ou de villes importantes furent recueillies, examinées et publiées avec la sanction définitive '. Ce travail de rédaction et en même temps de réformation de l'ancien droit coutumier a pour caractère dominant la prépondérance du tiers état, de son esprit et de ses mœurs dans la législation nouvelle. Vu savant juriste en a fait la remarque , et il cite comme preuve les changements qui eurent lieu , pour les mariages entre nobles , dans le régime des biens conjugaux '. A ce genre d'altération que les coutumes subirent presque toutes se joignit pour les transformer la pression que le

chacun lieu gens saiges et hommes consullez. Et tant que en peu de temps furent en ladicte ville de Tours, de chascune cour de parlement, présidents et conseillers, et, de toutes les principales villes de France, hommes saiges, ordonnez et députez par Icsdictes villes et pays de France, comme dict est (Hisi. de Louis XII par Jean d'Auton, édiU de Th. Godefroy, p 3.) - Voy. sur le caractère de cette assemblée ouverte Je 40 mai 1506, l'Histoire des états généraux, par M. Thlbaudeau, t l«r, p. 379 et suiv.

i. Voy. l'ordonnance de Charles VII, avant Pâques 1453; et celles de Charles VIIl, S8 janvier 1493 et 45 mars 1497, recueil desOrdonn. des rois de France, t. XIV, p. S84, et t XX, p. 438, et Richebourg, Coutumier général^ t IV, p 639.

S. Celles de Touraine, Melun, Sens, Montreuil-sur-Mer, Amiens, Beauvoisis, Auxerre, Chartres, Poitou, Maine, Anjou, Meaux, Troyes, Chaumont, Vilry, Orléans, AuvergnCi Paris, Angoumois et La Rochelle.

8. M. Edouard Laboulaye, Recherches sur la condition civUe ei politique des femme», depuis les Romains Jusqu'à nos Jours, p. 378.

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droit romain exerçait de plus en plus sur elles, et qui^ à chaque progrès de notre droit national, faisait perdre à ce dernier quelque chose de ce qu'il tenait de la tradition germanique.

Au roi qui avait reproduit l'une des faces du caractère de saint Louis par sa soumission à la règle et son attachement au devoir, succéda un prince qui ne connut d'autre loi que ses instincts , sa volonté et rintérét de sa puissance. Heureusement, parmi les ha- ' sards où François I*' abandonnait sa conduite, il lui arriva souvent de rencontrer juste pour sa gloire et pour le bien du royaume. Ses \ instincts, mal gouvernés , étaient généreux et ne manquaient pas de > grandeur ; sa volonté , arbitrage et parfois violente , fut généralement i éclairée, et ses vues égoïstes furent d'accord avec l'ambition natio- [ nale. Novateur en choses brillantes , il ne ralentit point le progrès des 1 choses utiles. Louis XI s'était rendu odieux à la noblesse, et Louis XII lui avait déplu en continuant la même œuvre sous d'autres formes; de là le danger d'une réaction capable de jeter le pouvoir royal hors des voies qu'il s'était frayérs de concert avec la bourgeoisie. On pouvait s'y attendre à l'avènement d'un roi gentilhomme avant tout, et affectant de l'être dans ses .vertus et dans ses vices; mais il n'en fut rien, grâce à la cause même qui rendait probable un pareil retour. L'amour des nobles pour le nouveau roi, la séduction qu'il exerçait \ sur eux , endormit leurs passions politiques * ; ils vh*ent sans résistance et sans murmure se continuer l'envahissement des ofBces royaux sur les seigneuries, et le mouvement qui entraînait tout vers l'égalité civile et l'unité d'administration. L'activité qu'ils avaient trop souvent ^iispillée en turbulence, ils la dépensèrent en héroïsme dans les batailles que la France livrait poiv se faire une place digne d'elle parmi les États européens. Os se formèrent d'une façon plus sérieuse et \ plus assidue que jamais à cette grande école des armées régulières, où s'apprennent^ avec le patriotisme , l'esprit d'ordre, la discipline

I. J.imai8 n'avoU esté veu roy en France de qui la noblesse s'esjouyst autant. ( Hist <Ia chevalier Bayard, édit. de Théod. Godefroy, 1650, in-4i, p. 861.)

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et le respect pour d'autres mérites que ceux de la naissance et du rang*.

La marche ascendante de la civilisation française , depuis les dernières années du xv* siècle, se poursuivit sous François I*% en dépit des obstacles que lui opposaient, d'une part, le désordre où tomba Tadministration, et, de Tautre, Une lutte politique où la France eut plusieurs fois contre elle toutes les forces de TEurope. Au milieu de dilapidations scandaleuses , de grandes fautes et de malheurs inouïs , non-seulement aucune des sources de la prospérité publique ne se ferma, mais il s'en ouvrit de nouvelles. L'industrie, le commerce , Tagriculture , la police des eaux et forêts, l'exploitation des mines, la navigation lointaine, les entreprises de tout genre, et la sécurité de toutes les transactions ci\iles furent l'objet de dispositions législatives dont quelques-unes sont encore en vigueur*. D y eut continuation de progrès dans les arts qui font l'aisance de la vie sociale et que le tiers état pratiquait seul , et il y eut dans la sphère plus haute de la pensée et du savoir un élan spontané de toutes les facultés de l'intelligence nationale. Là, se rencontre à son apogée cette révolution intellectuelle qu'on nomme d'un seul mot, la Renaissance , et qui renouvela tout , sciences , beaux-arts , philosophie , littérature , par l'alliance de l'esprit français avec le génie de l'antiquité. A ce prodigieux mouvement des idées, qui ouvrit pour nous

1. Et davantage il y a la gendarmerie ordinaire plus grande cl mieux payée et entretenue qu'en nul autre lieu que l'on sçache, laquelle est introduicte tant pour la dérense du royaume, et aussi afin qu'il y ait toujours nombre suffisant de gens armez, et montez et exercitez aux armes, qu'aussi pour l'entreteuement des gentiiz-hommes, et si y sont les charges deparUes, de sorte qu'un bien grand nombre de nobles hommes et de diverses conditions se peuvent entretenir honnestement, encore qu'il n'y ait aucune guerre au royaume. Car les grands ont charge de gens d'armes plus grande ou moindre, selon leur qualité et vertu. Les autres sont lieutenants, les autres porteurs d'enseignes, les autres hommes d'armes et les autres archers, et encore les Jeunes gentiiz-hommes y sont nourris pages. {La monarchie de France, par Claude de Seyssel, i« parUe, chap. xiv.)

3. Voyez, dans le RecueU des anciennes lois françaises, par M. Isambert, t. XI et XII, les Ordonnances de François l«r« et entre autres, l'édit de Villers-Gotlerels, en 192 articles; août 1539.

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les temps modernes, Thistoire attache le nom de François I*', et c'est justice. L'ardeur curieuse du roi, son patronage sympathique et ses fondations libérales précipitèrent la nation sur la pente où elle cheminait d'elle-même. L'impulsion une fois donnée suffit , et, sous Henri D, Féclat nouveau dont brillaient Tart, les sciences et les lettres, s'accrut encore sans que le roi y fût pour rien*. Ces deux règnes forment une seule époque dans Thistoire de notre civilisation, période à jamais admirable, qui embrasse cinquante-neuf ans du xvi* siècle, et marque d'un signe glorieux le caractère de ce siècle, si grand dans la première moitié de son cours, si plein de misères et de convulsions dans la seconde.

Quand survint l'époque fatale des guerres de religion, la France, rassise sur elle-même après de longues années d'action au dehors, allait prendre un élan contrabe et concentrer ses forces dans le travail de sa prospérité intérieure. Tout Tannonçait du moins , et déjà se marquait d'une façon éclatante la direction de ce mouvement. Malgré l'épuisement de ressources, causé par des expéditions lointaines et des conquêtes plusieurs fois perdues , reprises et perdues de nouveau , le pays déployait dans les arts de la renaissance un luxe mconnu jusque-là. Il étonnait les Italiens eux-mêmes par le nombre et la magnificence de ses nouvelles constructions en palais et en châteaux. Ces bâtiments couverts de sculptures dont nous admirons jusqu'aux débris, des jardins ornés de statues, de portiques , de bassins de marbre et d'eaux jaillissantes , remplaçaient dans beaucoup de campagnes voisiies ou éloignées de Paris, les tours et les garennes des manoirs seigneuriaux ^.

4 Voy. l'Histoire de France de M. Henri Martin, t. IX, p. eo et boIt., 987 et suIt., || et 627 et 8uiv.

t. Pabrica adunque la nobiltà a i eastelli e a i villaggi ; e se ne feggono, per dire il Tero, per tutlo 11 rcgno ediûcil tanto superbi ch' ë un stupore. Perché, lasclando di parlare del parco di Sciamburgh (Ghambord) presse Blés, di quelle di Fontanableo» dl Madril (Madrid), di San Germano in Laia, di quelle di Boès di Vincennee, di San Moro, allô intornodi Parigi, senxa la inOnità di quelli chelo non bo veduU, che sono

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82 ESSAI SUR L'HISTOIRB

La noblesse, à Texemple des rois, prodiguait Targent pour ce luxe de la civilisation , et si le mérite de Tœuvre appartenait à des artistes roturiers , il y avait un mérite aussi pour les grands seigneurs dans le goût du beau qui leur faisait faire de pareilles dépenses. Plus tard ce même goût, s'appliquant par la conversation polie au jugement des choses de Fesprit et des productions littéraires y contribua , dans une mesure qu'il est juste de recon-* naître, au progrès des lettres sous Louis XIV*. C'est par ce genre d'influence , plus que de toute autre manière , que l'ancienne aristocratie a eu dans les temps modernes sa part d'action sur le développement'moral et social de la France. Toujours prête lorsqu'il s'agissait de combattre pour la défense ou Tbonneur du royaume, mais hors de là peu amie du travail et des occupations sérieuses, la noblesse française a été dans la nation une classe nûlitaire , et non , comme elle aurait pu l'être , une classe politique. Depuis qu'un gouvernement digne de ce nom commença de renaître sous Tin-

machine reali, e di quelle a punto cbe favolegglano li romaoïl esser state case dl Morgana e di Alcina, dirô che in questo li prineipl e H parUcolari slgoori e eaTalieri usano una eatrema lil>eralità e spesa. Ecorne che pochi io ne abbia veduli, dirà nondimeno che, a mio giudizio, non bI puô aggiungere ne desiderare cosa alcuna nel cafr* tello di Equam e in quello di Haion (Gaillon) del cardinale di Borbon; in qnello di Sdanlili (Ghauiilly) ch' erà del duca di Montemorency ; In quello di Noisi del mareacial di Reez ; quello di Vernoy (Vemeull) del duca dl Nemours ; di Medun (Meudon), del sudetto cardinale; tutti chl sel, chi otlo e chl dieci legfaelontani da Parigi ; dore ti veggono archi, aquidotti , statue , giardinl, parchi, peschiere» e tulle quelle commedità in Une che si ricercano a ediflcii regii. (Voyage de Jérôme Lfppomano, Helaiions des ambastadeurs véniiiens sur les a (fait es de France aiix?i« siècle, publiées par M. Tommaseo, t II, p'. 490.)

i. Voici de ce fait, dont les preuves abondent, un témoignage irrécusable, celui de Boileau dans son épître à Racine ;

Et qu'importe à nos Ters que Perrin les admire...

Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois;

Qu'à Chantilly Gondé les soutijre quelquefois ;

Qu'Enghien en soit touché; que Golbert et Vivone,

Que La Rochefoucauld, Marsillac et Pompone,

Et mille autres qu'ici Je ne puis faire entrer,

A leurs traits délicats se laissent pénétrer ?.m

C'est à de tels lecteurs que j'ofllre mes écrits.

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fluence des principes du droit civil , et que^ pour remplir les fonctions judiciaires et administratives y il fallut de longues études , la vie sédentaire et une application de chaque jour, loin d'ambitionner ces offices et le pouvoir qui s'y attachait, elle ne les vit qu'avec dédain. Elle s'en éloigna d'elle-même plutôt qu'elle n'en fut écartée par les défiances de la royauté, et, bornant sa poursuite aux offices d'épée et aux charges de cour, elle laissa tomber tout le reste dans les mains du tiers état *. Ce fut une grande faute pour elle y et peut-être un grand mal pour la destinée du pays.

Au temps où nous sonunes parvenus, le tiers état se trouvait, par une sorte de prescription moins exclusive à l'égard du clergé qu'à celui de la noblesse, tenir la presque totalité des offices de Padministration civile jusqu'aux plus élevés, jusqu'à ceux qu'on a depuis désignés par le nom de ministères. C'était de la classe plébéienne qu'au moyen des grades universitaires et d'épreuves plus ou moins multipliées^ sortaient le chancelier garde des sceaux, les secrétaires d'État, les maîtres des requêtes, les avocats et procureurs du roi, tout le corps judiciaire , composé du grand conseil tribunal des conflits et des causes réservées^, du parlement de Paris avec ses sept chambres' , de la cour des comptes , de la cour des aides, de huit parlements de province* et d'une foule de sièges inférieurs en tête desquels figuraient les présidiaux. Pareillement, dans l'administra-

I. Une ordonnance de Charles Yl, sur le nombre, les fonctions et les gages des ofllciers de Justice et de finance (7 janvier 4400), porte ce qui suit : « Que doresna?ant, '« quant les lieux de présidens et des autres gens de nodlre parlement vacqueront, « ceulx qui y seront mis soient prinsetmis par ellection... et y soient prinses bonnes « personnes, sages, lettrées, expertes et notables, selon les lieux où ils seront mis... Et ■ aussi que entre les autres l'en y mette de nobles personnes qui seront à ce suffisans.^ (Ordonn. d$s rois de France, t VIII , p. 416.) — Voy. ci-après , chap. yii.

S. Ce tribunal, démembré du conseil d'État et chargé de la partie U plut haute de ses attributions judiciaires, fut établi par deux ordonnances rendues en 4497 et

1. C'étaient la grand* chamkre, ou chambre du plaidoyer; la toumelle, ou chambre criminelle; quatre chambres des enquêtes et une des requêtes du palais.

4. C'étaient, à la fin du règne de Henri II, les parlements de Touloiuê, Grenoble, Bordeaux, Dijon, Rouen, Aix, Bennes et Dombes.

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lion des finances, les fonctionnîdres de tout rang , trésoriers, surintendants, intendants, contrôleurs, receveurs généraux et particuliers, étaient pris parmi les bourgeois lettrés qu'on appelait hommes de robe longue *. Quant à la juridiction qu'exerçaient les sénéchaux, les baillis et les prévôts du roi, si cette classe d'offices continuait d*étre tenue par des gentilshommes, ceux-ci devaient toujours avoir des lieutenants ou des assesseurs gradués. Les seuls emplois qui fussent interdits à la bourgeoisie étaient les gouvernements des provinces, des villes et des forteresses, les grades des armées de terre et de mer, les charges de la maison du roi, et les ambassades confiées, suivant l'occasion, à des hommes de haute naissance ou à des membres du haut clergé. Le suprême pouvoir délibérant, le conseil d'État, formé jusqu'au xiv« siècle par moitié de barons et de gens d'Église, comptait à la fin du xvi« des gens de robe en majorité parmi ses membres^. Ce fut vainement qu'alors un grand ministre^ né gentilhomme , eut la pensée de changer celte majorité , de donner aux grands seigneurs le droit de séance dans le conseil , et d'en faire ainsi pour la noblesse une école d'administration'.

I. Per dir prima del terzo sUto del. populo, queeto ha sempre nelle mani quattro ImporianlUsiml omdl, o sla per legge, o per anlica consuetudine. o perché alli nobili non par oiiorevole esercitaral in queata sorte di carichi. Il primo è l'ofllzio di gran cancelliero , che va in luUi gli consigli , che Uene il gran siglllo, e senza il parère dcl quale non %\ délibéra nessuna cosa d'importanza, e se, si délibéra, non s'eseguiscc. L'allro è quello delli secretarii, alli quali ciascuno. sceondo il suo particolare carico, è tepulala la cura de l'espedizione delli negozii, e cuslodia délie scritture e delli secreti più linportanU. Il lerzo èdCj^li presldenli, consiglierl, giudici, avocaU , e allrl che hanno la cura délie cose délia giustizia cosi in criminale come in civile per tutto il regno. Il quarto è delli Iresorierl, esaltorl e recevilori generali e particolari, per y mani delli quali passa tulta ramminislrazion delli danari, dell' enlrate, e spcse délia corona. ( Commentaires sur le royaume de France , par Michel Suriano , ambassadeur de Venise en 1561 ; Relations des ambassadeurs vétatiem, t 1, p. 486.)

S. Le nombre des assistants nobles y était réduit, sauf les cas extraordinaires, au coDuélable, aux maréchaux de France et aux amiraux.

3. Sully écrivant à Henri IV lui disait ; « Sire, je ne tais pas au vray qui vous peut « avoir fait dcâ plaintes qu'il entre plusieurs personnes dans rostre conseil d'estat et « des finances, lesquelles n'y devroient nullement estre admises... Afln de parler selon

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Les offices supérieurs de judicature et de finance procuraient aux titulaires ^ outre leurs appointements plus ou moins considérables , des privilèges constituant pour eux une sorte de noblesse nontransmissible qui ne les enlevait pas au tiers état. Us étaient exempts de divers impôts ou péages, et pouvaient acquérir des terres nobles sans payer les droits exigés dans ce cas de tout acheteur roturier * . Pour ceux qui occupaient les premiers postes, de grands émoluments accumulés parTéconomie, grâce à la simplicité des mœurs bourgeoises^ produisaient des fortunes bientôt réalisées en possessions territoriales. L héritage du gentilhomme ruiné par ses prodigalités, passait ainsi entre les mains de Tofficier royal enrichi par son emploi^. Il j )vait u^eux chemins pour parvenir aux offices : celui de la nominal '^ lirecte obtenue par le mérite, seul ou aidé de faveur, et

« ma (rAtit-hise accoustamée. Je ne nieray point que Je n'aye souTent exhorté les pria* e eea, aues, pain, officiers de la couronne et autres seigneurs d*illustre eitraction , et « que J'ay reconnus aToir bon esprit, de quitter les cajoleries, fainéantises et bague- « nauderies de oourt, de s'appliquer aux choses vertueuses, et, par des occupaUons « sérieuses et Intelligence des allisires,se rendre dignes de leurs naissances, et capables « d'estre par tous honorablement employez; et que, pour fociliter ce dessein, Je n'aye « conTié ceux de ces qualités qui ont des breTels,de se rendre plus assidus es conseils « que nous tenons pour Testât et les finances, les asseurant quils y seroient les mieux « Tenus, moyennant qu'ils en usassent arec discrétion, et ne s'y trouvassent point plus « de quatre ou cinq à la fois, afin de tenir place de pareil nombre de soutanes qui ne m foisoientque nous importuner sans cesse, chose qui m'a semblé bien plus selon la « dignité de Vostre Majesté et de son estât, que de voir en ce lieu là un tas de maislres « des requestes et autres bonnets cornus, qui font une cobfie de vostre conseil, et vou- « drolent folonUers réduire toutes le^ affaires d'estat et de finance en cbiquanerie. {Mémolreê de Sully, année 1607, collection Michaud et Poujoulat, t. II, p. 185.)

I. Fra gll uomini dl robba lunga, ogn'uno che ha grado dl présidente o consegliero kllro slmiie s* intende noblle e priviieglato, e vien traltato corne nobiie In vita sua. (Relûtions det ambatiadeurt vénitiens, t. I , p. 484.) — Le royaume est composé de plusieurs pièces divisées en ecdésiasUques, noblesse et peuple... Le peuple est divisé en officiers royaux, aucuns qui ont des seigneuries., en artisans et villugeois. (Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, coUect Michaud et PoiiiJoulat,

9. L'on void tous les Jours les officiers et les ministres de la JusUce acquérir les héritages et seigneuries des barons et nobles hommes , et yceulx nobles venir à telle pauvreté et nécessité, qu'ils ne peuvent entretenir l'estat de noblesse. ( La Monarchie de France, par Gaude de Seyssel , ii« partie, chap. xx.) *

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celui que frayait aux candidats la vénalité des charges , abus passé en coutume par la connivence des rois , mais qui , à cause des conditions de grades et d'examen préalable, ne dispensait pas de tout mérite. La riche bourgeoisie profitait de cette voie , pendant que Tautre s'ouvrait, au prix de fortes études , à toutes les classes , jusqu'aux dernières du tiers état*. Un envoyé de Venise, observateur sagace, remarque dans les familles de cet ordre , comme un trait caractéristique , le soin des parents à faire que quelqu'un de leurs fils reçoive Finstruction littéraire, en vue des nombreux emplois et des hautes dignités qu'elle procurait*. Il attribue à cette ambition le grand nombre des universités que la France possédait alors, et, dans rUniversité de Paris, le grand nombre des étudiants, qu'il porte à plus de quinze mille*. Un autre ambassadeur vénitien observe que ces étudiants pour la plupart sont très-pauvres et vivent des fondations faites dans les collèges, témoignage certain, pour le xvi« siècle, de cette aspiration des classes inférieures vers les lettres et le savoir

I. El 8i peolt chascuQ dudict dei'nier esUt parvenir au second par yertu et diUgence, sans autre moyen de grâce ne de privilège. [La Monarchie de France^ if parUe, chap. XTii.)' L'auteur, mellanl à part l'ordre ecclésiastique, compte trois élau dans la population , savoir : la noblesse, le peuple moyen et le peuple menu.

t. Onde restando in mano del populo tutU quesU ofllzii con cbe si acquista reputalione e ricfaezze, e toccandone sempre due agli uomini di leftere o di robba lunga, quel di gran cancelUero, e il maneggio délia giusUzia ciie è amplisslmo e ha luoglii inûniti, ogni padre cerca di métier quaicuno de suoi flgii allô studio per questo effetto. (Biche! Suriano , Relationt des ambassadeurs vénitiens , 1. 1, p. 486.) — Jérôme Lippomano, ambassadeur en 1577, répète la même chose dans les termes suivants : Onde li padrl di questo ordine hanno questa cura particolare di disciplinare li loro flgliuoU nelle lettere, per farli uomini di roba lunga e per abilitarli aile dignità sopradette. (Ibid, t.II,p. 500.)

8. Che dl quà nasce tanto numéro dl scolari in Francia , che non ne sono altro tanti in aicuu altro regno di Cristiani : e Parigi solo n'ha più di quindicimila. (Michel Suriano, ibid., t.I, p. 486.)~La relaUon de JérOme Lippomano donne un chiffre beaucoup plus élevé : Causa che fer il regno si veggono tante unlversitàj e quelle lutte cos\ pi^ne di scolari^ e specialmente in quella di Parigi, nella quale ve ne sone sempre venticinque o trentamila per ordinario. (ibid. , t II, p. 496.) — En 1560, il y avait en France dix-huit universités. Voyez THistoire de Tinstruction publique en Europe, par M. Vallet de Viriville, p. 193.

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qui se marque par tant de signes dans les deux siècles suivants ' . Tandis que les jeunes gens du tiers état qui se livraient à Tétude avaient devant euxTespoir d'arriver aux plus hautes fonctions publiques f pour ceux qui s'en tenaient à suivre la profession de leurs pères , les métiers de changeur, d'orfèvre, de mercier, de drapier, de fileur de soie, ou d'autres inférieurs à ceux-là, mais non moins lucratifs, la perspective s'agrandissait. Grâce au progrès des relations commerciales, et au développement ou, pour mieux dire, à la naissance du crédit, il se formait dans la bourgeoisie marchande, pour y prendre le premier rang , une classe nouvelle, cette classe d'hommes qui accumule des capitaux en même temps pour son profit et pour le service des autres, qui, par l'esprit d'économie joint à l'esprit de spéculation , remplit incessamment le vide que font dans la richesse publique, d'une part, les dépenses nécessaires au travail producteur, et de l'autre les consommations improductives. Le système des fermes générales importé dltalie en France , et les opérations de crédit auxquelles s'essaya d'une façon plus ou moins heureuse la dynastie des Valois , commencèrent à fonder l'importance de plus en plus grande des capitalbtes qu'on appelait alors financiers'. Chargés de faire , soit comme fermiers soit comme régisseurs, le recouvrement des impAts, banquiers du trésor et dépositaires des recettes opérées par les comptables, avançant des fonds pour toutes les entreprises de guerre ou de paix, ils eurent, dans les affaires d'État , une part indirecte mais considérable. Suivant leur degré de richesse et d'habileté, ils furent accueillis,

I. Ustadio è di fone sedlci in ylntimila fcolaii, mamolto mlseri per llpiù; f i?endo neUI collegii che sono staU fondati a queato. ( Relation de Marine GaraUi envoyé en 4616, ibid., U I, p. S61.) — Vers 1550 , Il y arait à Paris soixante-douze collèges, la plapart fondés spécialement pour des villes et des provinces de France, dont ils portaient le nom. Queiques-uns , comme ceux des Allemands, des Lombards, des Écossais, de Suède et de Cornouaille étaient des fondaUons étrangères. Voyez l'ouvrage d^à cité de M. Vailet de Vlrivllle, p. 166.

S. Voyez les Rechtrches sur les finances de France » par Forbonnals, il, p. 16 et tuiv.

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recherchés , distingués y même à la cour ; ils firent des alliances de famille avec la haute magistrature , et apportèrent au tiers état , non des vertus comme celle-ci y mais de la puissance , cette puissance que donne l'argent'. On peut suivre, depuis le milieu du XVI* siècle jusqu'aux derniers temps du xviu*, le progrès de leur influence vainement combattue», leur carrière semée de faveur et de haine , de gains énormes et de cruelles avanies. Toujours maudits et toujours nécessaires , ils étaient en butte à une accusation perpétuelle , et parfois à des représailles plus monstrueuses que ne pouvaient Tétre leur avidité et leurs fraudes*. Le jugement porté sur eux en général ne fut jamais parfaitement juste, parce qu'il s'y mêlait de cette envie qu'excite l'opulence rapidement acquise , parce qu'en supputant le profit de leurs traités forcément usuraires, on ne tenait pas compte des hasards qu'ils avaient courus, et qu'en regardant l'immense et prompte fortune de quelques-uns d'entre eux, on oubliait la chute non moins rapide et la ruine complète de beaucoup d'autres.

I. Li mercanti, per essere a qaesti tempf patroni dei daoari, bodo farorlU e accarcxzati, ma non hanno niuna preeminenia dl dignilÀ... perô anco questo ordlne d'uomini va col reeto del populo minuto e délia plèbe, e paga la sua gravexza corne faono gli ignobili et 11 yillaDl. (Commentaires sur le royaume de France, par Michel Suriano, Relations des ambattadeurs vénitien$t 1. 1, p. 48S.)

a Voyez ci-après, cbap. ni, et Forbonnais, Recherches sur les financest 1. 1» p. 290 et 339, et les tomes suivants pai«im.

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