Voy. le Testament politique du cardinal de Riobelleu
Digiti
rétrograder. Après le règne de Philippe le Bel, la royauté avait reculé dans sa lâche révolutionnaire et fléchi sous une réaction de l'aristocratie féodale ; après Charles V, il s'était fait de même un retour en arrière; l'œuvre de Louis XI avait été près de s'abîmer dans les troubles du xvi* siècle, et celle de Henri IV se trouvait compromise par quinze ans de désordre et de faiblesse. Pour qu'elle ne périt pas, il fallait trois choses : que la haute noblesse fût définitivement contrainte à l'obéissance au roi et à la loi , que le protestantisme cessât d'être un parti armé dans l'État, que la France pût choisir ses alliés librement dans son intérêt et dans celui de l'indépendance européenne. C'est à ce triple objet que le ministreroi employa sa puissance d'esprit , son infatigable activité , des passions ardentes et une force d'âme héroïque ^ Sa vie de tous les jours fut une lutte acharnée contre les grande , la famille royale , les cours souveraines, tout ce qu'il y avait de hautes existences et de corps constitués dans le pays. Pour tout réduire au même niveau de soumission et d'ordre , il éleva la royauté au-dessus des liens de famille et du lien des précédents; il l'isola dans sa sphère conmie une pure idée, l'idée vivante du salut public et de l'intérêt nationale Des hauteurs de ce principe , il fit descendre dans l'exercice de
4. Lorsque Votre Majeslé se résolut de me donner en même temps et l'entrée de ses conteils et grande part en sa confiance pour la direction de sts affaires , je puis dire avec vérité que les huguenots partageoient l'Étal avec elle; que les grands se conduisoienl comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs des
provinces comme s'ils eussent été souverains en leurs charges Je puis encore dire
que les alliances étrangères étoient méprisées; les intérêts particuliers préférez aux publics; en un mot. la dignité de la majesté royale étoit tellement ravallée et si différente de ce qu'elle de\oit être, par le défaut de ceux qui avoicnt lors la principale conduite de nos afluireii, qu*il éloit presque impossible de la reeonnoitre. (Testament politique de Richelieu, ir« partie, p. 5, Amnerdam^ 1788.)
5. Les intérêts publics doivent être l'unique On du prince et de ses conseillers. (Ibld.^ t« partie, p. 332.) — Croire que, pour être fils ou frère du roi ou prince du sang, on puisse impunément troubler le royaume, c'est se tromper. I] est plus raisonnable
d'aséurer le royaume et la royauté que d'avoir égard à leurs qualités Les Olit, frères
et autres parents des rois sont sujets aux lois comme les autres, et principalement quand il est question du crime de lèse-majeslé. (Méïu. du cardinal de Richelieu , col lect Michaud, S» (éi le, t. VIII, p. 407.)
Digiti
rautorité suprême une logique impassible et des rigueurs impitoyables. Il fut sans merci comme il était sans crainte y et mit sous ses pieds le respect des formes et des traditions judiciaires. Il fit prononcer des sentences de mort par des conunissaires de son choix ^ frappa y jusque sur les marches du trône , les ennemis de la chose publique , ennemis en même temps de sa fortune y et confondit ses haines personnelles avec la vindicte de l'État. Nul ne peut dire s'il y eut ou non du mensonge dans la sécurité de conscience qu'il fit voir à ses derniers moments * y Dieu seul a connu le fond de sa pensée. Nous qui avons recueilli le fruit lointain de ses veilles et de son dévouement patriotique, nous ne pouvons que nous incliner devant cet homme de révolution par qui ont été préparées les voies de la société nouvelle. Mais quelque chose de triste demeure attaché à sa gloire ; il a tout sacrifié au succès de son entreprise ; il a étoufië en lui-même et refoulé dans de nobles âmes les principes étemels de la morale et de l'humanité *. A la vue des grandes choses qu'il a faites, on l'admire avec gratitude, on voudrait, on ne saurait l'aimer.
Les novateurs les plus intrépides sentent qu'ils ont besoin de l'opinion; avant d'exécuter ses plans politiques, Richelieu voulut les soumettre à l'épreuve d'un débat solennel, pour qu'ils lui revinssent confirmés par une sorte d'adhésion nationale. U ne pouvait songer aux états généraux; membre de ceux de 1614, il les avait vus à l'ceuvre, et, d'ailleurs» son génie absolu répugnait à ces
I. Le curé lui demandant s'il ne pardonnoii pointa ses ennemis, Il répondit qu'il n*en avoU point que ceux de l'État. (Mém. de Montglat, collect Mlchaud, 3« série, I. V, p. 433.) — Voy. aussi mém. de Montchal, Rotterdam, 4748, p. S68.
S. Le cardinal de Richelieu a fait des crimes de ce qui falsolt dans le siècle passé lei rerlus des Miron, des Hurlay, des Marillac, des Plbrac et des F.iye. Ces martyrà de l'Estat, qui, par leurs bonnes et saintes maximes, ont plus dissipé de factions que l'or d'Espai^ne et d'Angleterre n'en a faict nalstre, ont esté les défenseurs de ladoclrine pour la conservation de laquelle le cardinal de Richelieu confina M. le préiident Barillon à Amboise, et c'est lui qui a commencé à punir les magistrats pour avoir advancé des vérilés pour lesquelles leur serment les oblige d'exposer leur propre via. (Méui. du card. de Retx, collect. Michuud et Poujoulat, p; 50.)
Digiti
grandes réunions; Tappui moral qu'il désirait, il le chercha dans une assemblée de notables. Il convoqua au mois de novembre 1626 cinquante-cinq personnes de son choix : douze membres du clergé , quatorze de la noblesse , et vingt-sept des cours souveraines, avec un trésorier de France et le prévôt des marchands de Paris. Gaston, frère du roi , fut président, et les maréchaux de la Force et de Bassompierre vice-présidents de l'assemblée; mais les nobles qui y siégèrent, conseillers d'État pour la plupart, appartenaient à Tadministration plutôt qu'à la cour; il ne s'y trouva ni un duc et pair, ni un gouverneur de province * •
Devant cette réunion d'élite» dont les honunes du tiers état formaient plus de la moitié, Richelieu développa lui-même tout le plan de sa politique intérieure^. L'initiative des propositions partit du gouvernement, non de l'assemblée; une même pensée pénétra tout, les demandes comme les réponses, et, dans le travail d'où résulta le cahier des votes, on ne saurait distinguer ce qui fut la part du ministre et ce qui fut celle des notables. Des principes d'administration conformes au génie social et à l'avenir de la France furent posés d'un commun accord : l'assiette de l'impôt doit être telle que les classes qui produisent et qui souffrent n'en soient pas grevées ; — c'est dans l'industrie et le conunerce qu'est le ressort de la prospérité nationale, on doit faire en sorte que cette carrière soit de plus en plus considérable et tenue à honneur: — il faut que la puissance de l'État ait pour base une armée permanente où les grades soient accessibles à tous, et qui répande l'esprit militaire dans les classes non nobles de la nation. Quant aux mesures promises ou réclamées, les principales eurent pour objet l'abaissement des dépenses de l'État au niveau des recettes, et la réduction des dépenses improductives au profit des dépenses productives ; l'aug*
I. La séance d'ouverture eut lieu le S décembre, dans la grande salle des Tuileriest. Yoyes son diseours et celui du garde des sceaux Mariliac , dans le procH-verbtU de l'assemblée de 1636. Dti étalé généraux^ etc., t XVIU, p 207 et suiv.
Digiti
mentation des forces maritimes en vue du trafic lointain; rétablissement de grandes compagnies de conmierce et la reprise à Tintérieur des grands projets de canalisation; la sécurité des gens de travail garantie contre Tindiscipline des gens de guerre par la sévérité de la police et la régularité de la solde; enfin, la démolition^ dans toutes les provinces, des forteresses et châteaux inutiles à la défense du royaume'. .
L'assemblée des notables se sépara le 2i février 1627, et aussitôt une commission fut nommée pour rédiger en un môme corps de lois les réformes nouvellement promises et celles qui devaient répondre aux cahiers des états de 1614. En même temps la plus matérielle, et non la moins populaire de ces réformes, la démolition des forteresses, cantonnements de la noblesse factieuse et de la soldatesque des guerres civiles, commença de s'exécuter. A chaque époque décisive du progrès vers T uni té nationale, ce genre de destruction avait eu lieu par l'autorité des rois . Charles V, Louis XI et Henri IV s attaquèrent aux donjons pour mater Tesprit féodal; en cela comme en tout, ^Richelieu fit faire un pas immense à Tœuvre de ses devanciers. Les mesures à prendre pour ce qu'on pourrait nommer Taplanissement politique du sol français furent confiées par lui à la diligence des provinces et des municipalités, et, d'un bout à l'autre du royaume, les masses plébéiennes se levèrent pour abattie de leurs mains les murs crénelés, repaires de tyrannie ou de brigandage, que, de génération en génération , les enfants apprenaient à maudire. Selon la vive expression d'un historien distingué, a les villes coururent aux citadelles, les campagnes aux châteaux, chacun à sa haine ^.» Mais l'ordre qui souvent marque la profondeur des sentiments populaires présida à cette grande exécution que le pays faisait sur
1. Voyez dans les RecAerc/ie« de Forbonnais, 1. 1, p. t03, les extraiU qu'il donne des résolutions de l'assemblée; voyez aussi la dôcluralioo du roi du 4«r mars 1627; De* é:ats généraux, elc , l. XVII I, p. 393 et suiv.