De 1661 h
3. Colbert, fidèle observateur des maximes de Richelicn jusqu'à s'en attirer des plaisanteries de la part du feu roi.... Quand il s'agissait d'une affaire importante, le feu roi disait souvent : i Voilà Colbert qui va nous dire .- Sire, ce grand cardinal de Richem lieu, etc. » (Mém. de M. de Valincourt, sur la marine, joint au Méni. du marquis de Villette, publié par M. de Uonmerqué pour la Société de l'ilistoire de France
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DU TIBRS ÉTAT. 493
les voies pour la réorganisation intérieure du royaume. Par la diplomatie et par la guerre , lui et son habOe successeur avaient assuré à la France une situation prépondérante parmi les États européens; il s'agissait de lui donner un degré de richesse et de bien-être égal à sa grandeur au dehors, de créer et de développer en elle tous les éléments de la puissance financière y industrielle et commerciale. C'est ce qu'entreprit un homme qui n'avait ni le titre ni les droits de premier ministre ; serviteur d'un monarque jaloux de son autorité personnelle , et ombrageux en ce point jusqu'à la manie '. Richelieu avait fait de grandes choses dans sa pleine liberté d'action ; Colbert en fit de non moins grandes sous la dépendance la plus étroite, avec la nécessité de plaire dans tout ce qu'il lui fallait résoudre, et avec la condition de nejamais jouir extérieurement du mérite de ses propres actes, de prendre pour soi dans le pouvoir les soucis, les mécomptes, les injustices populaires, et de porter sur autrui le succès, la gloire et la reconnaissance publique.
Rien de plus étrange que le contraste des figures et des caractères dans cette association au même travail qui liait Tun à Taulre Louis XrV et Colbert. Le roi, jeune et brillant , fastueux, prodigue^ emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré Fairet les goûts d'un gentilhomme; le ministre, joignant aux fortes qualités de la classe moyenne, à l'esprit d'ordre, de prévoyance et d'économie ,
f . Qaant aux penonnes qui dévoient seconder mon travail Je résolus, sur tootee choses, de ne point prendre de premier ministre ; et, si vous m'en croyez, mon fUs, et tons f os successeurs après tous, le nom en sera pour Jamais aboli en France, rien n*élant plus Indigne que de voir d'un côté toute la fonction, et de l'autre le seul titre de roi. Pour ce dessein, il étoit absolument nécessaire de partager ma confiance et l'exécution de mes ordres, sans la dgnner toute entière à pas un. {OEuvru de Louis Xtr, 1. 1, p. 37.) ~ Nul ne partage votre travail sans avoir un peu de part à votre puissance. N'en laissez à autrui que ce qu'il vous sera Impossible de retenir ; car quelque soin que vous puissiez prendre, il vous en échappera toujours beaucoup plus qu'il ne seroit à souhaiter. (Ibid., p. 450.) ^L'ambassadeur de Portugal luy dit un Jour : « Sire\ J'accommoderay cette aflàlre avec vos ministres. Monsieur l'ambassa- « denr, répliqua le roy, vous voulez dire nos gens d'affaires. • {Us portroitê de la tour. Archives curieuses de l'histoire de Frioee, » série, t VIII, p. 871 .>
4% ESSAI SUR L'fllSTOIRE
et la valeur des offices, afin que la bourgeoisie, moins empressée à leur poursuite y tournât son ambition et ses capitaux vers le commerce, et il attirait du môme côté la noblesse, en combattant le préjugé qui, hors du service militaire et des hauts emplois de l'État, lui faisait un point d'honneur de la vie oisive ^ L'émulation du travail, tel était Tesprit nouveau qu'il se proposa d'infuser à la société française, et selon lequel fut conçu par lui l'immense projet de remanier la législation tout entière, et de la fondre en un seul corps pareil au code de Justinien'.
C'est à ce dessein qu'il faut rapporter, comme des fragments d'un même omTage, les grandes ordonnances du règne de Louis XIV^ si
reure et gens de Journée. (Projet d'une révision générale des ordonnances, discours prononcé par Colberi dans le conseil du 40 octobre 1665, Kevue rétrospective^ !• série, l. IV, p. 257 el sulv.)
I. Comme le commerce, et particulièrement celui qui se fait sur mer, est la source féconde qui apporte ra!)ondance dans les États et la répand sur les sujets à proportion de leur industrie et de leur travail, qu'il n'y a point de moyen pour acquérir du bien qui soit plus innocent et plus légitime .-aussi a- 1- il toujours été en
grande considération parmi les nations les mieux policées Comme il importe au
bien de nos si^ets el à notre propre satisfaction d'effacer entièrement les restes d'une opinion qui s'est universellement répandue que le commerce maritime est incompatible avec la noblesse, et qu'il en détruit les privilèges, nous avons esltmé à propos de faire entendre notre intention sur ce siijet , et de déclarer le commerce de mer ne pas déroger à noblesse, par une loi qui fût rendue publique et généralement reçue dans toute l'étendue de notre royaume. (Édil d'août 1669, Kec. des anciennes lois françaises^ t. XVIII, p. 317.)— Voy. Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, I. Il, p. 450 et 363 ; t. III, p. 357.
S. Mais si Votre Majesté s'est proposé quelque plus grand dessein, comme seroit celui de réduire tout son royaume sous une même loi» même mesure et même poids, qui seroit assurément un dessein digne de la grandeur de Votre Majesté, digne de son esprit et de son fige, et qui lui attireroil un abtme de bénédictions et de gloire, dont toutefois Votre Mainte n'auroit que l'honneur de l'exécution , vu que le dessein en auroit été formé par Louis Xl«, qui a été , sans contredit, le plus habile de tous nos rois, (Projcl d'une révision générale des ordonnances , Revue rétrospective, to série, L IV, p. 2Le ] -^ Après avoir avancé ce travail, peut-être que Sa Majesté voudra que Von poursiiLvu pour achever le corps entier de ses ordonnances, el que l'on examine dL* m^mc ceiti!8 qui concernent les domaines de la couronne, les finances, les eaux et foH^t?, L'a m irai] lé f la connétablie, les fonctions de toutes les charges et offices du
royaume, il généralement, afin de rendre ce corps d'ordonnances, aussi complet
que celui do JitsUnien pour le droit romain. ( Ibid., p. 358. )
admirables pour Tépoque, et dont tant de dispositions subâstent encore aujourd'hui, Tordonnance civile, Tordonnance criminelle, l'ordonnance du conunerce, celle des eaux et forêts et celle de la marine ' . Colbert, d'abord simple intendant, puis contrôleur général des finances^ avait, par l'ascendant du génie, contraint le roi à élever ses fonctions dans le conseil jusqu'à celles de régulateur de tous les inté* rôts économiques de l'État. De la sphère spéciale où son titre d'emploi semblait devoir le renfermer, il porta du premier coup la vue aux plus hautes régions de la pensée politique, et, enveloppant toutes choses dans cette synthèse, il les considéra, non en elles-mêmes, mais dans leur accord avec l'idéal d'ordre fécond et de prospérité croissante qu'il se formait. II lui parut qu'une grande nation, une société vraiment complète devait être à la fois agricole , manufacturière et navigatrice , et que la France , avec son peuple né pour l'action en tout genre, avec son vaste sol et ses deux mers, était destinée au succès dans ces trois branches du travail humain. Ce succès , général ou partiel , fut à ses yeux le but suprême et le seul fondement légitime des combinaisons financières. Il s'imposa la tâche d'asseoir l'impôt, non sur les privations du peuple , mais sur un accroissement de la richesse commune, et il réussit, malgré df énormes obstacles, à augmenter le revenu de l'État en réduisant les charges des contribuables*.
Dans ses plans formés surtout en vue de la prospérité matérielle , Colbert fit entrer pour une large part le soin des choses de l'intelligence, n sentit qu'au point de vue de l'économie nationale, des liens existent entre tous les travaux, entre toutes les facultés d'un peuple ;
4. Ordonnance eivUe touchant la réformation de la JusUce (avril 4607); ordonnance pour la réformation de la justice, faisant continuation de celle d'avril 1667 (août 1669); édit portant règlement général pour les eaux et forêts (août 1669) ; ordonnance criminelle ( août 4670 ); ordonnance du commerce ( mars 4673 ); ordonnance de la marine (août 4681). Recueil des aneiennei lois françaiteè, t XVIII, p. 403, 341, S19 et374;t. XIX, p.9icti6S.
9. Voy. les Recherches de Forbonnais sur les finances de la France et l'ouvrage de IL Pierre Qément sur l'adminiatraUon do ColberL
il oomiffit le pouvoir de la science dans la production des richesses^ l'influence du goût sur rindustrie, des arts de l'écrit sur ceux de la maia. Parmi ses créations célèbres on voit l'Académie des sciences, rAcadémie des inscriptions et belles-lettres , les académies de peinture » de sculpture et d'architecture , Técole de France à Rome, Fécole des langues orientales « TObservatoire, l'enseignement du droit à Paris. U institua , comme partie du sei'vice public et de la dépense ordinaire y des pensions pour les littérateurs, les savants et les artistes, et ses bienfaits envers eux ne s'arrêtèrent pas aux limites du royaume. Quant aux mesures spéciales de ce grand ministre pour la régénération industrielle de la France , leur détail dépasserait les bornes où je suis tenu de me renfermer. Les changements qu'il opéra dans toutes les branches de Tadministration financière, ses travaux pour accroître ou pour créer le capital national sous toutes ses formes*, ses encouragements de tout genre distribués à toutes les classes d'hommes concourant à Tœuvre de la production, depuis le chef d'entreprise jusqu'au simple ouvrier, ce vaste et harmonieux ensemble de lois, de règlements, de statuts, de préceptes, de fondations, de projets, se trouve habilement exposé dans des publications récentes^. Il me sufBra d'y renvoyer le lecteur et de dire que c'est à l'impulsion donnée par Colbert, à ce principe de vie nouvelle répandu en nous il y a près de deux siècles, que nous devons de compter dans le monde comme puissance maritime et commerciale.
Ck)lbert eut cela de commun avec d'autres hommes doués du génie organisateur qu'il fit des choses nouvelles par des moyens qui ne l'étaient pas, et se servit comme instrument de tout ce qu'il avait
I Les routes, les canaux, les b&ttments civils et militaires, les arsenaux, la marine marchande et la marine de l'État
9. Voy. le tome XIV de YHUioire de France de M. Henri Martin , l'ouvrage de M. Pierre Clément cité plus haut , et VUistoire de V administration en France, depuis le règne de Phllippe-Augutte jusqu'à la mort de Louis XIV ^ i>ar M. Dareste de la ChA* vanne.
sous la main. Loin de lutter contre les habitudes et les pratiques anciennes, il eut l'art d'en tirer des forces^ vivifiant par une volonté inspirée et par des méthodes d'application originales , ce qui semblait inerte et usé. C'est ainsi que, pour les finances et le commerce, il transforma une accumulation de procédés empiriques en un système profondément rationnel. De là sa puissance et ses merveilleux succès dans son temps , dont il ne choqua point les doctrines; de là aussi la faiblesse de quelques parties de son ouvrage aux yeux de Texpérience acquise et de la science formée après lui. A-t-il eu tort de ne tenir aucun compte du vœu des états généraux de 1614 pour radoucissement du régime des jurandes^ et de marcher, dans ses règlements , au rebours de cette première aspiration de la France vers la liberté du travail * ? La réponse à cette question et à d'autres du même genre que soulève Tadministration de CkA' bert ^ ne peut se faire isolément. Tout est lié dans les actes du grand ministre de Louis XIV, et^ sur cet ensemble systématique, deux faits dominent : le premier, c'est qu'il fit découler tout du principe de Fautorité , qu'il ne vit dans la France industrielle qu'une vaste école àf(»rmer sous la discipline de l'État' ; le second, c'est que les résul-
4. Voy. plus haut, chap. tii.— Édit de mare 4673, portant que ceux qui foot profes< sion du commerce, denrées ou arts, qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes , et qu'il leur sera accordé des statuts. B«c. des anc, lois françaises, t XIX, p. Oi.
2. Notamment celle des tarifs des douanes. Voy. Fédit de septembre 1864, portant réduction et diminution des droits de sortie et d'entrée» avec la suppression de plusieurs droits ( Reehsrches de Forbonnais sous cette date), et l'analyse faite par M. Pierre Clément de l'ordonnance de septembre 1667, Histoire de la vie et de Vadminisiration de Colbert^ p. 93i et 816.
3. Les arts étaient nouveaux ou presque totalement oubliés par l'interruption du commerce. Nous ignorions les goûts du consommateur étranger; nos manufacturiers, pauvres, écrasés sous les taxes et la honte de leur état, n'avaient ni les moyens ni le courage d'aller puiser au loin les lumières; il s'agissait d'imiter et non d'inventer. Lk ministre donna aux ouvriers des iostruclions, et la plupart furent bonnes, parce qu'elles étaient rédigées par des négociants ou des personnes expérimentées soit dans l'art, soit dans le commerce étranger. Chaque règle était appuyée de son motif. ( Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, L II, p. 366.)
tats immédiats lui donnèrent pleinement raison , et qu'il parvint à pousser la nation en avant d'un demi-siècle ^
Il avait fallu de longues années de guerre pour que Tœuvre de Richelieu s'accomplit; pour que celle de Colbert, complément de l'autre , se développât librement et donnât tous ses fruits^ il fallait de longues années de paix. Après le traité de Westphalie et le traité des Pyrénées^, un repos durable semblait assuré à l'Europe et à la France, mais ce que promettaient ces deux grands pactes, Louis XIV ne l'accorda pas. Au moment où le jeune roi paraissait livré tout entier aux soins de la prospérité intérieure', il rompit la paix du monde pour courir, sous un prétexte bizarre, les chances d'un agrandissement extérieur. Il entreprit, au nom des prétendus droits de sa femme , Tinfante Marie-Thérèse , et contre Tavis de ses meil* leurs conseillers, la guerre d'invasion que termina le traité d'Aix-la- Chapelle^, guerre injuste, mais dont l'issue fut heureuse pour le roi et pour la France. Le roi y gagna un renom d'habileté politique et
I. Voyei, dans l'ouvrage de M. Dareate de la Chavanne, Hiitoire de l'adminiitro' tion en France, etc., t 11, p. 991, un tableau des manufactures créées par Colbert.