‹ Essai sur lh́istoire de la formation et des progrès du Tiers État: suivi de deux fragments du (volume 2)Chapitre 51 sur 124 · et · texte numérisé non relu

et

8. L'aflèction que nous portons à nos si^jets nous ayant fait préférer à notre gloire et à Tagrandissement de nos Étals la satisfacUon de leur donner la paix , nous avoni en même temps employé nos principaux soins pour leur faire recueillir les fruits d'une parfaite tranquillité; et comme le commerce , les manufactures et Tagriculture sont les moyens les plus prompts , les plus sûrs et les plus légiUmes pour mettre l'abondance dans notre royaume, aussi nous n'avons rien oublié de toutes les choses qui pourrolent obliger nos si^ets de s'y appliquer. (Édit de décembre 1663, portant réduction des rentes du denier dix-huit au denier vingt, Bee. det anciennei lois françaUei^ t. XVIII, p. 69. )

4. Ce traité fut signé le 3 mai 4668. — Voyez sur le droit ù.t dévolution invoqué par Louis XIV à la mort de Philippe IV, roi d'Espagne, et sur les événements de la guerre de 4667, l'ouvrage de 11. Mignet , IVéyociariof» relative* à la êuccetslon d^Espagne, t l^r, 3* parUe, sect. 4 et 9 ; t II , 3« partie, secU 3. — Les opposants à cette guerre, dans le conseil du roi, furent Colbert et le ministre des afTaires étrangères, de Lionoe. Fun des plus grands diplomates qu'ait eus la France , négociateur du traité de Westphalie, de la ligue du Rhin et du traité des Pyrénées. • Si , avant la guerre de Flant dre , on eût donné au roi Cambrai , ou même Bergues, il se serolt peut-être cqu- « tenté. Lionne, surtout, étoit au déssepoir de la guerre. » (Œuvros de Racine, t VI, p. 338.)

militaire ; la France , en acquérant plusieurs villes de la Belgique *, fit un pas considérable dans les voies de son agrandissement naturel. Mais dans ce premier coup de fortune j il y eut quelque chose de funeste. Une fois éveillée pour la gloire des armes , la passion chez Louis XIV ne se reposa plus ; elle attiédit en lui le zèle pour les travaux pacifiques; elle le fit passer^ de Tinfluence de Colbert^ sous celle du conseiller le plus désastreux^. Et non-seulement elle le rendit moins occupé de progrès au dedans que de conquêtes au dehors y mais encore y dans les affaires extérieures , elle le détourna de la vraie politique française , de cette politique à la fois nationale et libérale dont le plan avait été conçu par Henri IV et Tédifice élevé par Richelieu'.

Quelque embarras qu'on éprouve, comme patriote, à juger rigoureusement la politique d'un règne d'où la France sortit avec ses frontières fixées au nord et, en grande partie, à Test^, il faut séparer deux choses dans les guerres de Louis XIV : le résultat et l'intention ; les conquêtes raisonnables, qui à ce titre'subsistèrent, et les folles entreprises qui, tendant bien au delà du véritable but , purent s'y trouver ramenées plus tard , grâce à d'heureuses nécessités. La guerre de Hollande, par Fesprit de vengeance qui l'inspira et la manière dont elle fut conduite, eut ce caractère; si elle produisit les avantages territoriaux obtenus à la paix de Nimègue, ce fut parce que la cour de Madrid, en s'alliant aux ennemis du roi, lui fournit l'occasion d'attaquer de nouveau la Franche-Comté et les Pays-Bas espagnols'^. Un

I. Charleroi , Biach, Ath, Douai, Tournai, Oudeoarde, Lille, ArmenUères, Courtrai , Bergues et Furnes.

s. Le marquis doLouvois, fils du ministre Leteliier, d'abord auocié à son père dans le département de la {;uerre, puis chargé seul de ce portefeuille en 1666.

s. Voy. plus haut: chapitres vi et tiii.

4. Pour les compléter, 11 ne manquait plus que la Lorraine qui fut réunie sous Louis XV.

5. Le traité de Nimègue fut signé le 10 août 1678 ; la guerre avait commencé en 4678. Parce traité, U France rendit plusieurs villes qui lui donnaient dans les Pays-Bas une position offensive , notamment Charleroi, Ath, Binch, Oudenarde etCourtrai, Qu'elle possédait depuis 4668; elle acquit, avec la Franche-Comté, des territoires ot

Wi ESSAI SUR L'HISTOIRE

semblable accroissement de territoire ne résulta point de la guerre d'Allemagne ; tontes les conquêtes faites durant cette guerre de neuf ans furent rendnes par le traité de Ryswyk, celle, entre autres, qui donnait à la France sa frontière naturelle des Alpes ^ Enfin , dans la crise amenée par l'extinction de la maison royale d'Espagne', Louis XIY, ayant à choisir, aima mieux les chances d'une couronne pour son petit-fils qu'un agrandissement de ses Étals consenti par TEurope. Sa gloire personnelle et sa famille, voilà le double intérêt qu'il poursuivit de plus en plus aux dépens des intérêts nationaux, en brisant tout le système des anciennes alliances, en faisant quitter à la France le rôle de gardienne du droit public et de protectrice de petits États, pour la rendre aux yeux des peuples un objet de crainte et de haine , comme l'Espagne de Philippe U '.

Cette fatale guerre de Hollande , qui commença le naufrage de la politique de Richelieu, frappa du même coup le système financier de Colbert et faussa toutes ses mesures. U lui fut impossible de pourvoir pendant six ans aux dépenSes d'une lutte armée contre l'Europe sans se départir de Tordre admirable qu'il avait créé, sans retourner aux expédients de ses devanciers et sans compromettre les nouveaux éléments de prospérité intérieure. De 1672 à 1678, tout fut arrêté ou recula en fait d'améliorations économiques ; et, quand la paix fut venue, quand il s'agit de réparer les pertes et de recommencer le progrès, la pensée et la faveur du roi avaient cessé d'être avec Col-

des villes Importantes dans l'Artois, la Flandre et le Hainaut, qui régularisèrent ses limites au nord et lui firent , à l'aide du génie de Vautmn , une puissante ligne de défense. — Voyez, sur l'invasion des Provinces -Unies et sur les traités qui lasuivf r4nt,le tome IV des Négociations rêlativeA à lasuccettion d'Btpagne,

4. Le traité de Ryswyk fut signé le SO septembre 1697. La Savoie et Nice avaient été occupées par suite de l'adhésion du duc Victor-Amédée à la ligue d'Augabourg.

SL A la mort de Charles 11, en 1700.

5. Louis XIV eut Tambition d'être élu empereur ou de faire nommer son fils roi des Romains. Il négocia dans cette vue avec plusieurs des princes d'Allemagne; des traités secrets furent conclus par lui, en 1670 avec l'électeur de Ravière, en 1679 avee l'électeur de Rrandebourg, et dans la même année avec l'éieeleur de Saxe. Voyez sur ces négociations une notice de Lemontey, dans sed OBuvres, t. V, p. 3â3 etsuiv.

bert. Un homme doué d'un génie spécial pour l'administration militaire, mais esprit étroit, âme égoïste, flatteur sans mesure, conseiller dangereux et détestable politique , le marquis de Louvois s'était emparé de Louis XIV en servant et en excitant sa passion de f^oire et de conquêtes. Cette confiance sans bornes qui avait fût du contrôleur général des finances presque un premier ministre , se retira de Iuî> et c'est au secrétaire d'État de la guerre que fut transportée , avec les bonnes grâces du roi , la prépondérance dans le conseil.

Réduit dès lors à la tâche ingrate d'opposer la voix de la raison à un parti pris d'orgueil , de violence et d'envahissement au dehors, de garder le trésor appauvri contre des demandes toujours croissantes pour les fêtes, les bâtiments de plaisance, l'état militaire en pleine paix, Colbert fléchit par degrés sous la fatigue de cette lutte sans fruit et sans espoir. On le vit triste et on l'entendit soupirer à son ancienne heure de joie , à Thenre de s'asseoir pour le travail * ; il se sentait à charge dans ce qu'il voulait de bien , dans ce qu'il empêchait de mal , dans sa franchise de langage, dans tout ce que le roi avût jadis aimé de lui*. Plusieurs fois, après des signes trop certains de disgrâce, la forte trempe de son âme et le sentûnent du devoir patriotique le relevèrent encore et le soutinrent contre ses dégoûts;

4. Nous remarquions que jusqu'à ce temps, quand M. Colbert entrait dans son cabinet, on le Toyait se mettre au travail aree un air content et en se frottant les mains de joie, mais que depuis il ne se mettait guère sur son siège pour travailler qu'avec un air chaRrin et en soupirant tf. Colbert , de facile et aisé quli était, devint cUfQcile et dlfAcoitoeux, en sorte qu'on n'expédiait pas alors tant d'aSkirea, k beaucoup près , que dans les premières années de sa surintendance. (Mémoires de Charles Perrault, liv. IV, p. 84, édlL de Mh Paul Ucroii ZiUT\. )

t. M. Mansard prétend qu'U y a trois ans que Colbert étoit à charge au roi pour les b&timents; jusque-là, que le roi lui dit une fois : « Mansard, on me donne trop do dégoûts , je ne veux plus songer à bftlir. • ( ORuvres de Racine, t. VI, p. 3S5.)« Voici Sire, un métier fort difQcile que je vais entreprendre; il y a près de six mois que je balance à dire les choses fortes à Votre Majesté que je lui dis hier et celles que je vais encore lui dira.... Je me confle en la bonté de Votre Majesté , en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas qu'elle allât trop vile, et en la liberté qu'elle m'a souvent donnée de lui dire mes sentiments. (Mémoires de Colbert au roi C^eee^ , cilé par Monthyon, ParticularUés sur lu minUirtê dêê finances t p. 7Z.)

204 ESSAI SUR L'HISTOIRB

mais enfin il y eut un jour où Tamertume de cette situation déborda et où le cœur du grand homme fut brisé.

Telle est Thistoire douloureuse des dernières années de Colbert^ années remplies , d'un côté , par des accès d'activité fébrile , et de Tautre, par ces alternatives d'éloignement et de retour, de rudesses blessantes et de froides réparations qui marquent la fin d'une grande faveur. La tristesse, qui, sans nul doute, abrégea sa vie, se nourrissait de deux sentiments, du chagrin de Thomme d'État arrêté dans son œuvre, et d'une souffrance plus intime. Golbert aimait Louis XIV d'une affection enthousiaste; il croyait à lui comme à Tidée même du bien public; il Tavait vu autrefois associé de cœur et d'esprit à ses travaux et à ses rêves, et, supérieur pour le rang, son égal en dévouement patriotique; et maintenant il lui fallait se dire que tout cela n'était qu'illusion , que l'objet de son culte , ingrat envers lui , était moins patriote que lui. C'est dans ce désenchantement qu'il mourat*; au lit de la mort, l'état de son ftme se trahit par une sombre agitation et par des mots amers. Il dit en parlant du roi : a Si j'avois fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme^à, je serois a sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir^. » Une lettre de Louis XIV, alors malade, lui ayant été apportée avec des paroles d'amitié, il resta silencieux comme s'il dormait. Invité par les siens à faire un mot de réponse, il dit : a Je ne veux plus entendre parler <i du roi, qu'au moins à présent il me laisse tranquille ; c'est au Roi a des rois que je songe à répondre^. » Et quand le vicaire de Saint- Eustache, sa paroisse, vint lui dire qu'il avertirait les fidèles de prier pour sa santé; a Non pas cela,» répondit brusquement Golbert , a qu'ils prient Dieu de me faire miséricorde ^ b

Page 1