‹ Essai sur lh́istoire de la formation et des progrès du Tiers État: suivi de deux fragments du (volume 2)Chapitre 6 sur 124 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

histoire sociale. C'est là que se termine la grande période historique durant laquelle on voit marcher d'accord , se développer ensemble et se fortifier mutuellement le Tiers État et la royauté. Une seconde période va s'ouvrir où cet accord de six cents ans disparaît, où le Tiers État et la royauté se divisent, entrent en défiance Tun de l'autre et marchent dans des voies opposées, la royauté couvrant de son appui ce qui reste des privilèges nobiliaires, la bourgeoisie devenant y contre ses traditions, hostile au pouvoir royal. De ces deux séries de faits, si inégales quant à la durée et d'un caractère si différent, je donne ici la première, celle qui se prolonge à travers les siècles comme un sillon creusé par l'instinct et les mœurs de la France.

Pour prévenir des objections qui pourraient m'étre faites, j'avertis le lecteur que je n'ai point voulu tracer l'esquisse d'une histoire générale de la société française, mais propre^ ment, mais exclusivement celle d'une histoire spéciale du Tiers État. La noblesse et le clergé pouvant être et môme ayant déjà été l'objet de travaux analogues, je fais à peine mention du rôle social qu'ont Joué ces deux premiers ordres, je n'en parle que quand leur action se trouve mêlée à celle du troisième, soit en le combattant, soit en coopérant avec lui. L'influence des institutions ecclésiastiques sur les progrès de la société civile, antérieurement à l'époque de la royauté agissante et à celle des États généraux , est un grand fait que j'aurais pu exposer avec étendue; je me suis tenu à cet égard dans les plus étroites limites, afin de ne pas m'engager pour les époques ultérieures, et de maintenir intact le caractère de cet ouvrage, qui est l'histoire d'un ordre de personnes purement laïques

xu PRÉFACE.

Quant à la noblesse, je n'ignore pas davantage qu'elle eut sa part d'action morale sur la société française. La chevalerie lui appartient avec tout ce qu'il y a de vertu militaire, de gloire et d'honneur autour de ce nom ; elle savait mourir, elle s'en vantait, et c'était là son orgueil légitime. De plus, il y avait en elle un sentiment d'affection pour le royaume de France, pour la terre natale dans toute son étendue , à des époques où le patriotisme de la bourgeoisie ne s'était pas encore élevé au-dessus de l'esprit municipal. Douce France est une expression favorite de la poésie chevaleresque du xiT et du xiiT siècle % et ce ne fut guère qu'aux deux siècles suivants, durant la grande lutte contre les Anglais, qu'apparurent les signes d'un amour du pays commun à toutes les classes de la nation. Si je n'ai point mentionné ce fait ni d'autres du même genre, ce n'est pas que je les méconnaisse, c'est parce qu'ils étaient hors de mon sujet; je demande qu'on ne taxe pas de réticence malveillante ce qui n'a été, de ma part, qu'omission par rigueur de méthode.

Cette rigueur, utile dans toute composition littéraire, m'é-

i. De plusurs chofies à remembrer li prist

De dulce France, des humes de sui lign.

( La chanson de Roland [édit. de M. Géoin] chant m ^ vers 941.)

— Oi n'en perdrat France dulce sun los.

{IHd. , chant n, vers 550.) — Voy. aussi chant m, vers 548^ chant iv, vers 265 et 278.

•— Il est en douce France un boin roi Loeys.

{Aiolêt Mirahel, [M«. de la Biblioth. impér., fonds Lavallière, n« 80], f» 96, vers 17.)

— Et puis en douce France à Rarlemaine iras.

{Garin d$ Monglane, [Ibid.^ n« 78] f> 1, y«, vers 24.)

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