CHAPITRE PREMIER
KimiCTlO!! DE L'bSCLATAGB ANTIQUE. ~ FUSION DES BACB8. — RAISSAHCB DE LA B0UBGE0I8IE DU MOYEN AGE*
SoMMAiBE : Rôle historique dn tiers état — Origine de notre civilisation moderne. — La société gallo-romaine et la société barbare. — Les villes et les campagnes ; déclin des unes, progrès dans les antres. ~ Réduction de resclavage antique an servage de la glèbe. — Fin de la distinction des races. — Réaction des classes urbaines contre le régime seigneurial. — Formes de municipalité libre. — Naissance de la bourgeoisie. — Influence des villes sur les campagnes.
L n'y a plus de tiers état en France . le nom et la chose ont disparu dans le renouvellement social de 4789; mais ce troisième des anciens ordres de la nation , le dernier en date et le moindre en puissance y a joué un rôle dont la grandeur, longtemps cachée aux regards les plus pénétrants, apparaît pleinement aujourd'hui. Son histoire, qui désormais peut et doit être faite , n'est au fond que Thistoire même du développement et des progrès de notre société civile ,
depuis le chaos de mœurs, de lois et de conditions qui suivit la chute de Fempire romain, jusqu'au régime d'ordre, f unité et de liberté de nos jours*. Entre ces deux points extrêmes, on voit se poursuivi^ ^ travers les siècles la longue et laborieuse carrière par laquelle lei classes Inférieures et opprimées de la société galloromaine , de la société gallo-franke et de la société française du moyen âge, se sont élevées de degré en degré jusqu'à la plénitude des droits civils et politiques, immense évolution qui a fait disparaître successivement du sol oi) noua vivons toutes les inégalités violentes ou illégitimes, le maître et l'esclave, le vainqueur et le vaincu, le seigneur et le serf, pour montrer enfin à leur plaoe un même peuple, une loi égale pour tous, une nation libre et souveraine.
Tel est le grand spectacle que présente notre histoire au point où la Providence l'a conduite, et là se trouvent pour nous, hommes du XIX* siècle , de nobles sujets de rétlexion et d'étude. Les causes et les phases diverses de ce merveilleux changement sont de tous les problèmes historiques celui qui nous touche le plus; il a été depuis vingt-cinq ans Tobjet de recherches considérables; et c'est à en préparer la solution qu'est destiné un recueil que je commence', mais dont retendue exige une suite d'efforts trop longue pour la vie d'un seul honune. Venu le premier de ceux qui mettront la main à cette œuvre , je n'ai vu qu'une partie des innombrables documents que j'ai pour tâche de rassembler; il serait téméraire à moi de vouloir deviner quelle signification doit avoir leur ensemble aux yeux de la science à venir, et je ne l'essaierai pas. Je me bornerai
4. Je ne veux pas dire que la société civile en France n'ait reçu des deux autres ordres auciili élément de progrès. Je veux dire seulement que la série de ses progrès se marque, avant tout, par les changements successifs arrivés dans la condition des différentes classes d'hommes qui, du xiv* siècle à 1789, ont porté ensemble le nom ooliectirde tiers état.
9. Le Recueil des monuments inédits de Vhittolre du iiert état , faisant partie de la Collection de documents inédits sur l^Bistoire de France, publiée par les soins du Ali* nisUre de rinitraction publique. Voyes oi-aprèt Appendice !•'.
à présenter quelques aperçus provisoires, à marquer, selon mes propres études ft l'état de la science contemporaine, les époques les plus distinctes et les points de vue les plus saillants de ce qui sera un jour Thistoire complète de la formation, des progrès et du rôle social du tiers état.
C'est de la dernière forme donnée aux institutions civiles et politiques de FEmpire , de celle qui eut Constantin pour auteur, que procède ce qu'il y a de romain dans nos idées ^ nos mceurs et nos pratiques légales; là sont les origines premières de notre civilisation moderne. Cette ère de décadence et de ruine pour la société antique fut le berceau de la plupart des principes ou des éléments sociaux, qui, subttstant sous la domination des conquérants germains, et se combinant avec leurs traditions et leurs coutumes nationales, créèrent la société du moyen flge , et, de là, se transmirent jusqu'à nous. On y voit la sanction chrétienne s'ajoutant à la sanction légale pour donner une nouvelle force à l'idée du pouvoir impérial, type de la royauté des temps postérieurs * ; l'esclavage attaqué dans son principe, et miné sourdement ou transformé par le christianisme; enfin le régime municipal, tout oppressif qu'il était devenu, s'imprégnant d'une sorte de démocratie par l'élection populaire du Défenseur et de l'évéque. Quand vint sur la Gaule le règne des Barbares^ quand l'ordre politique de l'empire d'Occident s'écroula, trois choses restèrent debout, les institutions chrétiennes, le droit romain à l'état d'usage, et l'administration urbaine. Le christianisme s'imposa aux nouveaux dominateurs, le droit usuel maintint parmi les indigènes les mœurs et les pratiques de la vie civile, et la municipalité, gardienne de ces pratiques, les entoura en leur prô»
I. Sdonle droit romain, la souveraineté des empereure dériTait du peuple par délégation perpétuelle ; selon le christianisme, elle venait deDiea. C'est ce dernier principe qui, depuis le règne de Constantin , fit prévaloir Thérédi té dans les succès* sions impériales. Voyex le Mémoire de mon frère Amédée Thierry sur l'Administration êêmtrûlê étmêirmiipim r^maUt» Bavue de légisiaUon et de Jurlsprudenee ; septembre 4843.
tant; comme une garantie de di^rée, la force de son organisation. Après la fin des grandes luttes du iv« et du v« îiècle, soit entre les conquérants germains et les dernières forces de Fempire, soit entre les peuples qui avaient occupé différentes portions de la Gaule y lorsque les Franks sont restés* seuls maîtres de ce pays > deux races d'hommes, deux sociétés qui n'ont rien de conmiun que la religion ^ s'y montrent violemment réunies ^ et conmie en présence, dans une même agrégation politique. La société galloromaine présente, sous la même loi, des conditions très-diverses et très-inégales; la société barbare comprend ^ avec les classifications de rangs et d'états qui lui sont propres , des lois et des nationalités distinctes. On trouve dans la première des citoyens pleinement libres, des colons, ou cultivateurs attachés aux domaines d'autruî, et des esclaves domestiques privés de tous les droits civils ; dans la seconde, le peuple des Franks est partagé en deux tribus ayant chacune sa loi particulière * ; d'autres lois , entièrement différentes , régissent les Burgondes, les Goths et les autres populations teutoniques soumises de gré ou de force à Tempire frank, et, chez toutes aussi bien que chez les Franks^ il y a au moins trois conditions sociales : deux degrés de liberté et la servitude. Entre ces existences disparates, la loi criminelle du peuple dominant établissait, par le tarif des amendes pour crime ou délit contre les personnes, une sorte de hiérarchie , point de départ du mouvement d'assimilation et de transformation graduelle qui, après quatre siècles écoulés du v* au X*; fit naître la société des temps féodaux. Le premier rang dans l'ordre civil appartenait à l'homme d'origine franke et au Barbare vivant sous la loi des Franks; au second rang était le Barbare vivant sous sa loi originelle; puis venait Pindigène libre et propriétaire, le Romain possesseur, et, au môme degré, le Lite ou colgn germanique; puis le llomain tributaire, c'est-à-dire
I. La loi des Frank» sallcns ou loi tallquo » el la loi dei Franks ripoalret, ou loi det Bipuairei.
le colon indigène; puis enfin Tesclave sans distinction d*origine '.
Ces classes diverses que séparaient, d*un côté, la distance des rangs ; de l'autre^ la différence des lois^ des mopurs et des langues, étaient loin de se trouver également réparties entre les villes et les campagnes. Tout ce qu'il y avait d'élevé, à quelque titre que ce f&t, dans la population gaOo-romaine, ses familles nobles, riches, industrieuses, habitaient les villes, entourées d'esclaves domestiques; et, parmi les hommes de cette race, le séjour habituel des champs n'était que pour les colons demi-serfs et pour les esclaves agricoles. Au contraire, la classe supérieure des hommes de race germanique était fixée à la campagne, où chaque famille libre et propriétaire vivait sur son domaine du travail des lites qu'elle y avait amenés, ou des anciens colons qui en dépendaient. Il n'y avait de Germains dans les villes qu'un petit nombre d'officiers royaux et des gens sans famille et sans patrimoine, qui, en dépit de leurs habitudes originelles, cherchaient à vivre en exerçant quelque métier.
La prééminence sociale de la race conquérante s'attacha aux lieux qu'elle habitait, et, comme on l'a déjà remarqué, passa des
I. Si quia ingenuQS homlDem Franeam aut Barbarnm occiderit , qui lege ullca ▼lYit , THi H. den., qui faciunt sol. ce, culpabills judfcetur. ( Leg. salle., lit. ZLni, g i, apud Sciipt. rer. gallie. et francic. , t IV, p. tso. ) — Si quit ingenuus hominem ingenuum Ripuarium intfrfeeerit, ce. sol. culp. Jud. (Leg. Bipuar., tiU tii, ibid., p. 937. ) — Si quia Bipuarius advenam Franeum interfecerit, ce. sol. culp. Jud. — Si quis Bipoarius advenam Alamannum seu Fresionem Tel Bajuvarium aut Saxonem interfecerit, CLX sol. culp. Jud. (n>id., tit. xixTi, $ I, II et it, p. t41. ) — Si Bomanus bomo posseseor, id est qui res la page ubi oommanet proprias possidet, oecisus fuerit, is qui eum occidisse eonvincltur it m. den.^ qui faciunt sol. c, culp. jud. (Leg- salie, t. zuii, $ TII, ibid.. p. no.) — Si quis Bipuarius adTenam Bomanum Interfecerit, c. soi. multetur. (Leg. Blpoar., tit xuti, $ m , ibid., p. Ui .) — Si Tero Bomanus Tel Lidus... ocdsus fuerit... (Leg. salie, tit. xliii, $ nr, ibid., p. S90.) — Qui Lidum occiderit c. sol. componat... (Caroli Magni capitul., anni ncccziii, ibid. , t. V, p. 688.) — Si quis Bomanum tribuiarium ooeiderit, ■ nccc den., gui faciunt sol. xlt, culp. Jud. (Leg. salie, tit xMii, $ Tiii, ibid., t IV, p. MO. ) — Si quis serTum aiienum occiderit, aut Tendiderit Tel Ingenuum dimiserit, h ggcc den., qui faciunt sol. zzxt, calp.Jud. (Ibid., tit XI, 9 m, p. 109.)
villes aux campagnes*. 11 arriva même que, par degrés, celles-ci enlevèrent aux autres la tête de leur population, qui, pour s'élever plus haut et se mêler aux conquérants, imita autant qu'elle put leur manière de vivre. Cette haute classe indigène, àTexception de ceux qui parmi elle exerçaient les fonctions ecclésiastiques, fut en quel-* que sorte perdue pour la civilisation^ elle inclina de plus en plus vers les mœiurs de la barbarie^ Foisiveté, la turbulence, Tabus de la force, Faversion de toute règle et de tout frein. 11 n'y eut plus de progrès possible dans les cités de la Gaule pour les arts et la richesse; il n'y resta que des débris à recueillir et à conserver. Le travail de cette conservation, gage d'une civilisation à venir, fut, de ce moment , la tÂche commune du clergé et des classes moyenne et inférieure de la population urbaine.
Pendant que la barbarie occupait ou envahissait toutes les sommités de Tordre social, et que, dans les rangs intermédiaires, la vie civile s'arrêtait ou déclinait graduellement, au degré le plus bas, à celui de la servitude personnelle, un mouvement d'amélioration, déjà oonunencé avant la chute de Tempire , continua et se prononça de plus en plus. Le dogme de la fraternité devant Dieu et d'une même rédemption pour tous les hommes, prêché par TÉglise 4UX fidèles de toute race, émut les cœurs et frappa les esprits en faveur de Fesclave, et de là vinrent soit des affranchissements plus nombreux, soit une conduite plus humaine de la part des maîtres. Gaulois ou Germains d'origine. En outre, ces derniers avaient apporté de leur pays, où la vie était rude et sans luxe, des habitudes favorables à un esclavage tempéré. Le riche barbare était servi par des personnes libres , par les fils de ses proches, de ses clients et de ses amis, le penchant de ses mœurs nationales, contraire à celui des mœurs romaines, le portait à reléguer l'esclave hors de sa maison, et à Fétablir, comme laboureur ou comme artisan, sur une portion
1. BUtoire de la civiUtation en France, par M. Guitot, 3« é4lt, t. lY, p. lU.
DU TIBRS ÊTÀT. *ï
de terre à laquelle il se trouvait fixé, et dont il suivait le sort dans rhérîtage et dans la vente*. L'imitation des mœurs germaines par les nobles gallo-romains fit passer beaucoup d^esclaves domestiques de la ville à la campagne , et du service de la mmson au travail des champs* Ainsi easés^ comme s'expriment les actes des vm* et n* siècles^, leur condition devint analogue, bien que totijours inférieure , d'un côté à celle du lite germanique, de Vautre à celle du colon romain.
L^esclavage domestique faisait de la personne uûe chose, et une chose mobilière ) Tesclave attaché à une portion de terre entrait dès lors dans la catégorie des inuneubles; en même temps que cette dernière classe , celle des serfs proprement dits s'accroissait aui dépens de la première, la classe des colons et celle des lites durent s'augmenter simultanément, par toutes les chances de ruine et de mauvaise fortune qui, à une époque de troubles continuels, affectaient la condition des honunes libres. De plus, ces deux ordres de personnes > que distinguaient non-seulement desdifiérences légales, mais encore la diversité d'origine, tendirent à se rapprocher Tutt de l'autre , et à confondre par degrés leurs caractères essentiels. Ce ftit, avec le rapprochement opéré dans les hautes régions sociales entre les Gaulois et les Germains, le premier pas vers la fusion des races, qui devait^ après cinq siècles, produire une nation nouvelle.
Au cœur même de la société barbare , ce qui avait primitivement fait sa puissance et sa dignité, la classe des petits propriétaires, diminua et finit par s'étdndre en tombant sous le vasselage ou dans une dépendance moins noble qui tenait plus ou moins de la servi-*
I. Voyei ]• Rapport de V . V i^elet tur le eonewiri du prix dliiitiiir» i^rtnt p9iir
rajet cette question : Causa qui ont amené l'abolition de Vesclavage (Mémoires do rAeodémie des sdences morales et politiques» t. Ut, p. 6B5). — Voyez aussi les DisserlaUons jointes par H. Pardessus à son Beeuell des textes de la loi salique^ dissertations iy« et tu*.
S. Voyei la nouvelto éditton d« Glossaire de Da Cange , par M. Hensehd , t n, p. il 4, au mot Caeaii,
tude réelle. Par un mouvement contraire^ les esclaves domiciliés sur quelque portion de domaine et incorporés à Timmeuble , s'élevèrent^ à la faveur de cette fixité de position et d'une tolérance dont le temps fit un droit pour eux , jusqu'à une condition très-voisine de Tétat de lite et de l'état de colon devenus eux-mêmes^ sous des noms divers^ à peu près identiques. Là se fit la rencontre des hommes libres déchus vers la servitude , et des esclaves parvenus à une sorte de demi-liberté. Il se forma ainsi ^ dans toute l'étendue de la Gaule ^ une masse d'agriculteurs et d'artisans ruraux, dont la destinée fut de plus en plus égale, sans être jamais uniforme, et un nouveau travail de création sociale se fit dans les campagnes pendant que les villes étaient stationnaires ou déclinaient de plus en plus. Cette révolution lente et insensible se lia, dans sa marche graduelle, à de grands défrichements du sol exécutés sur Fimmense étendue de forêts et de terrains vagues qui , du fisc impérial , avaient passé dans le domaine des rois franks, et dont une large part fut donnée par ces rois en propriété à l'Église et en bénéfice à leurs fidèles.
L'Église eut l'initiative dans cette reprise du mouvement de vie et de progrès; dépositabe des plus nobles débris de l'ancienne civilisation, elle ne dédaigna point de recueillir, avec la science et les arts de Tesprit, la tradition des procédés mécaniques et agricoles. Une abbaye n*était pas seulement un lieu de prière et de méditation , c'était encore un asile ouvert contre l'envahissement de la barbarie sous toutes ses formes. Ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, et ses dépendances formaient ce qu'aujoui^ d'hui nous appelons une ferme modèle * ; il y avait là des exemples d'industrie et d'activité pour le laboureur, l'ouvrier, le propriétaire. Ce fut, selon toute apparence, l'école où s'instruisirent ceux des
I. Voyei le Mémoire de M. Vignet sur ceUe quesUon : Comment Vandênne Ger^ manie *i$t entrée dans la société civilitée de CEitrope occidentale. Mémoire» de l'Académie des sciences moruira et politiques, 1. 111, p. 67S.
conquérants à qui Fintérét bien entendu fit faire sur leurs domaines de grandes entreprises de culture ou de colonisation^ deux choses dont la première impliquait alors la seconde.
Sur chaque grande terre dont l'exploitation prospérait , les cabanes des hommes de travail^ lites^ colons ou esclaves ^groupées selon le besoin ou la convenance^ croissaient en nombre^ se peuplaient davantage^ arrivaient à former un hameau. Quand ces hameaux se trouvèrent situés dans une position favorable^ près d'un cours d'eau ^ à quelque embranchement de routes^ ils continuèrent de grandir, et devinrent des villages où tous les métiers nécessaires à la vie commune s'exerçaient sous la même dépendance. Bientôt^ la construction d'une église érigeait le village en paroisse^ et par suite la nouvelle paroisse prenait rang parmi les circonscriptions rurales ^ Ceux qui Thabitaient ^ serfs ou demi>serfs attachés au même domaine^ se voyaient liés Tun à l'autre par le voisinage et la communauté d'intérêts; de là naquirent^ sous l'autorité de l'intendant unie à celle du prêtre^ des ébauches toutes spontanées d'organisation municipale^ où l'Église reçut le dépôt des actes qui^ selon le droit romain^ ^'inscrivaient sur les registres de la cité. C'est ainsi qu'en dehors des municipes^ des villes et des bourgs^ où subsistaient^ de plus en plus dégradés^ les restes de l'ancien état social ^ des éléments de rénovation se formaient pour l'avenir^ par la mise en valeur de grands espaces de terre inculte^ par la multiplication des colonies de laboureurs et d'artisans^ et par la réduction progressive de l'esclavage antique au servage de la glèbe.
Cette réduction^ déjà très-avancée au ix« siècle , s'acheva dans le cours du x«. Alors disparut la dernière classe de la société gallofranke^ celle des hommes possédés à titre de meubles ^ vendus^ échangés ; transportés d'un lieu à l'autre comme toutes les choses mobilières. L'esclave appartint à la terre plutôt qu'à l'homme; son
1. Voyei trois dlMertaUons de H. le comte Beuiznot sur les Municipalités ruralet en Franfe. Re? ue française, août, septembre et octobre 1838. ^
(0 ESSAI SDA L'HISTOIRE
service arbitraire se changea en redevances et en travaux réglés; il eut une demeure flxe^ et^ par suite, un droit de jouissance sur le sol dont il dépendait ^ Ce fut le premier trait par où se marqua dans Tordre civil Tempreinte originale du monde moderne; le mot «er/ prit de là son acception définitive; il devint le nom générique d'une condition mêlée de servitude et de liberté , dans laquelle se confondirent Tétat de colon et Tétat de lite, deux noms qui, au X* siècle , se montrent de plus en plus rares et disparaissent totalement. Ce siècle où vint aboutir tout le travail social des quatre siècles écoulés depuis la conquête franke , vit se terminer par une grande révolution la lutte intestine des mœurs romaines et des mœurs germaniques. Celles-ci l'emportèrent définitivement, et de leur victoire sortit le régime féodal, c'est-à-dire une nouvelle forme de TÉtat, une nouvelle constitution de la propriété et de la famille, le morcellement de la souveraineté et de la juridiction, tous les pouvoirs publics transformés en privilèges domaniaux, Tidée de noblesse attachée à l'exercice des armes, et celle d'ignobilité à l'industrie et au travail.
Par une singulière coïncidence, rétablissement 'complet de ce régime est Fépoque où finit dans la Gaule franke la distinction des races, où disparaissent, entre Barbares et Romains, entre dominateurs et sujets, toutes les conséquences légales de la diversité d'origine. Le droit cesse d'être personnel et devient local; les codes germaniques et le code romain lui-même, sont remplacés par des coutumes; c'est le territoire, non la descendance, qui distingue les habitants du sol gaulois; enfin, au lieu de nationalités diverses, on ne trouve plus qu'une population mixte à laquelle l'historien peut donner dès lors le nom de Française. Cette nouvelle société, fille de la précédente, s'en détacha fortement par sa physionomie et ses
4. Voyez le Mémoire de MM. Wallon elYano»ki«ir les causes qui ont amené taboHtion de l'esclavage ^ travail couronné en 48^» par l'Académie des sciences morales et poHUques.
instincts; son caractère Ait de tendre au fractionnement indéfini sous le rapport politique ^ et à la simplification sons le rapport social. D'un côté, les seigneuries, Ëtats formés au sein de l'État, se multiplièrent; de l'autre il y eut effort continu et en quelque sorte systématique pour réduire toutes les conditions à deux classes de personnes : la première, libre, oisive^ toute militaire, ayant, sur ses fiefs grands ou petits, le droit de commandement, d'administration et de justice ; la seconde , vouée à l'obéissance et au travail, soiunise plus ou moins étroitement, sauf l'esclavage, à des liens de sujétion privée *. Si les choses humaines arrivaient toujours au but que marque leur tendance logique , tout reste de vie civile se serait éteint par Tinvasion d'un régime qui avait pour type la servitude domaniale. Mais ce régime, né dans les campagnes sous l'influence des mœurs germaniques, rencontra dans les villes, où se continuait obBcurément la tradition des mœurs romaines , une répugnance invincible et une force qui plus tard ^ réagissant elle-même, éclata en révolutions.
La longue crise sociale qui eut pour dernier terme Tavénement de la féodalité, changea, dans toutes les choses de Tordre civil et politique, la jouissance précaire en usage permanent, Tusufruit en propriété, le pouvoir délégué en privilège personnel, le droit viager en droit héréditaire. Il en fut des honneurs et des offices comme des possessions de tout genre; et ce qui eut lieu pour la tenure noble se fit en même temps pour la tenure servile. Selon la remarque neuve