LE TIERS ÉTAT SOUS CHARLES Y, CHARLES YI, CHARLES TU, ET LOUIS XI
Sommaire : La France du nord et la France méridionale. — Double esprit et double tendance du tiers état. — B61e de la bourgeoisie parisienne. — Résultat du règne de Charles V. — Question de Timpôt régulier. — Révolte des maillotins. — Abolition de la municipalité libre de Paris. — Son rétablissement. — Démagogie des cabochiens. — Alliance de réchevinage et de l'université. — Demande d'une grande réforme administrative. — Ordonnance du 25 mai 1413. — État des paysans, communes rurales. — Patriotisme populaire; Jeanne d'Arc— Règne de Charles VII, ses conseillers bourgeois. — Règne de Louis XI, son caractère.
Les états généraux, que j'ai mentionnés jusqu'ici n'étaient pas toute la représentation du royaume; il y en avait une pour la France du nord et du centre y pour le pays de langue d'Oïl et de droit coutumier, et une pour la France méridionale , pour le pays de langue d!Oc et de droit écrit*. Quoique réunies simultanément
f . Ce partage du royaume en deux régions administraUves dura jusqu'au xvic siècle; leur limite commune était marquée de Touest à l'est par la Gironde, la Dordogne et les frontières méridionales do TAuvergne et du Lyonnais. Quoique cette division répondît en général à celle des dialectes romans du nord et du midi et à celle de
par la même autorité , et quoique générales d'une part comme de l'autre, ces assemblées ne jouèrent point le même rôle politique, et l'histoire ne peut leur accorder une égale importance. Le nord et le midi de la France n'étaient point, au moyen âge, dans la même situation sociale; le midi était plus civHisé, plus prospère, et gouverné moins directement; là, subsistait, mieux conservée, l'empreinte romaine dans les mœurs comme dans la langue; Tesprit municipal soutenu par le nombre et la richesse des villes y gardait mieux sa force et sa nature. Les révolutions administratives , les créations de la royauté se faisaient au nord et n'arrivaient que par contre-coup dans le midi. Il en était de même pour les courants de l'opinion publique nés dans la France coutumière du conflit des classes rivales ou ennemies et des grands corps de l'État. Toujours d'un côté et de l'autre , il y avait une sorte de dissonance dans les sentiments et dans les actes , et la trace s'en est conservée jusqu'au sein de l'unité moderne. De là résulte la nécessité de borner le théâtre de cette histoire qui doit être une et simple pour être claire , d'omettre des faits considérables , mais sans portée ultérieure , et de négliger le pays où règne plus de liberté , un droit plus équitable, une moins grande inégalité des condi-
Tancienne France en deui zones juridiques, il y avait, sous chacun de ces rapports, au moins une exception, car TAuvergne était pays de langue méridionale, et le Lyonnais pays de droit éciit
dons et des personnes, pour celui où le désordre social est excessif, mais où se jettent les fondements de Tordre à venir, et où se passent les faits qui marquent la série de nos progrès civils et politiques.
Le tiers état puisait sa force et son esprit à deux sources diverses : Tune multi{de et municipale, c'étaient ies classes commerçantes; l'autre unique et extraie, c'était la classe des ofiiciers royaux de justice et de finance, dont le nombre et le pouvoir augmentaient rapidement, et qui^ sauf de rares exceptions, sortaient tous de la roture. A cette double origine répondaient deux catégories d^idées et de sentiments politiques. L'esprit de la bourgeoisie proprement dite, des corporations urbaines, était libéral, mais étroit et immobile, attaché aux franchises locales, aux droits héréditaires, à l'existence indépendante et privilégiée des municipes et des eonmmnes; l'esprit des corps judiciaires et administratifs n'admettait qu'un droit, celui de l'État, qu'une liberté, celle du prince, qu'un intérêt, celui de l'ordre sous une tutelle absolue, et leur logique ne faisait pas aux privilèges de la roture plus de grâce qu'à ceux de la noblesse. De là vinrent, dans le tiers état français, deux tendances divergentes, toujours en lutte, mais répondant toujours à un même objet final, et qui se tempérant l'une par l'autre, se combinant sous l'influence d'idées nouvelles plus hautes et plus gênéi^uses, ont donné à nos révolutions, depuis le xni^siècle j
n ESSAI SUR L'HISTOIRE
leur caractère de marche lente ^ mais toujours sûre, vers Tégalité civique , Funité nationale et l'unité d'administration. Un autre fait non moins caractéristique et aussi ancien dans notre histoire^ c'est le r6Ie particulier de la bourgeoisie parisienne. Paris était la ville du grand commerce et des grandes institutions scientifiques , Factivité intellectuelle s'y déployait plus largement que dans aucune autre ville du royaume; l'esprit public s'y montrait à la fois municipal et général. On a vu le peuple de Paris figurer comme chef de Fopinion militante dans les tentatives démocratiques de ^ 357 ; on le retrouvera de même à toutes les époques de crise sociale, sous Charles VI, au temps de la Ligue et dans nos révolutions modernes, donnant l'impulsion au progrès et au désordre fatalement mêlés ensemble.
Je reprends le fil du récit au règne de Charles Y, Ce prince recouvra une à une les portions démembrées du royaume; il rendit la France plus forte au dehors , et au dedans plus civilisée; il fit de grandes choses en dépensant beaucoup , et trouva le moyen de lever plus d'argent que ses prédécesseurs, sans recourir aux états généraux et sans soulever de résistances; tout resta calme tant que sa main fut là pour tout concilier et tout régler. Il établit, sous le nom d'aides ordinaires, la permanence de l'impôt, violant du môme coup les fran-> chises féodales et les franchises municipales; il le fit avec décision, mais, à ce qu'il semble, avec scru*
pule, et il e)i eut du regret à son lit de mort '• C'était , en effet, quelque chose de grave et de triste : la royauté se trouvait pour la première fois en opposition avec la boui^eoisie; le nouvel ordre monarchique était divisé contre lui-même par la question de Timpôt régulier, question vitale qu'il fallait résoudre, et qui, à Tavénement de Charles YI mineur, ne pouvait Tétre ni dans un sens ni dans l'autre.
L'émotion qu'avait produite la nouvelle des paroles de repentir attribuées au roi défunt ne permettait pas de continuer d'autorité la levée des subsides généraux, ni d'en espérer la concession par les trois états réunis. Les tuteurs du jeune roi essayèrent, comme moyen terme, des convocations de notables et des pourparlers avec l'échevînage de Paris; mais il n'en résulta rien qu'un surcroît d'effei*vescence populaire et des menaces d'émeute, en présence desquelles Téchevinage prit de grandes mesures d'armement pour le maintien de l'ordre public et la défense des libertés de la ville'. Cette atti-
l< De ces aides du royaume de France dont les povres gens sont tant travaillés et grevés, usez-en en rostre conscience et les ôlez au plus tôt que TOUS pourrez ; car ce sont choses, quoique je les aie soutenues, qui moult me grèvent et poiscnt en couraige. (Paroles de Charles Y mourant, Chron. de Froîssart, liv. H, chap. lxx.)
S. Cependant les princes et ducs cognoissans la pauvreté du domaine et qu'il ne pouvoit suffire aux choses urgentes et nécessaires, assemblèrent une partie des plus notables de Paris; et furent assez contents qu'on mîst douze deniers pour livre. Et fut à Paris et à Kouen crié et à Amiens; mais le peuple tout d'une volonté le contre-^ I. 7
tude de \sk bourgeoisie parisienne parut quelque chose de si redoutable aux princes gouverns^nts^ que çeMx-ci redirent une ordonnance abolissant à pa*ptétuité les impôts établis, sous quelque noim que ce fùi^ depuis le temps de Philippe le Bel ^ Il leur f^ut dès lors admi* nistrer avec les seuls produits du domaine royal, et bien* tôt, H bout de ressources, ils se décidèrent timideiQenV à frapper d'une taxe les march^dises de toute sorte* Ce fut le signal d'une rébellion armée. Le bas peuple et les jeunes gens de Paris, forçant Tarsenal de la ville ^ s'emparèrent des maillets de combat qui s'y trouvaient en g^and nombre; et coururent sus au)^ {ermleiça de la taxe, aux collecteurs et aux officiers royaux, massacrant les uns et forçant les autres à s'enfuir. L'exemple de Paris fut imité , avec plus ou moins de violence,
dirent, et ne fut rien levé ne exigé. (Hist. de Giiarles VI, par Juvénal des Ursins, nouvelle collection de Mémoires poar servir à Fflistotre de France, 1. 1^ p. 343.) •><- Lesquelles démonslrances ils prenoient ea grande impalience, et réputoient tous ceux qui en parloient ennemis dé la chose publique^ en concluant qu'ils garderoient les libertez du peuple jusques à l'exposition de leurs biens, et prindrent armures ei habUleœens de guerre, firent dixeniers, ciaquanteniers, quarte-^ niers, mirent chaisnes par la ville, fii*eBt £slre guet et garde aux portes. Et ces choses se faiaoient presque par toutes les villes de c& royaume^ et à c&£aire commencôreniceux de Paris. (Ibid., p. 34&)
I. Avons quictlé, remjs et annullé, et par ces présentes quiclons, remettons et annulions et mettons du tout au néant touz aides ci subsides quelxconques qui, pour le fait desdictes guerres» ont esté imposez, cuilliz et levez depuis 908tre prédécesseur te roy Philippe, que Dieu absolue, jusques aujourd'hui. (Ordonn. du i6 nov. 1380, reo. dfig Ordonn. des rois de France, t. VI, p. sa?.)
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dans les principales villes des proTÎnces du cenfre et du nord*.
Cet esprit de résistance de la bourgeoisie française était encouragé par des événements extérieurs, par Texemple de là ville de Gand, qui , à la tête d'un parti formé dans les communes de Flandre , soutenait la guerre contre le souverain du pays, au noiti des libertés municipales. Entre les bourgeois de France et les Flamands insuiçés, il y avait, non-seulement sympathie, mais correspondance par lettres, avec promesse d'efforts mutuels pour le succès d'une même cause, et, dans cette cause, étaient comprises la défense des privilèges locaux contre le pouvoir central , et l'hostilité des classes roturières contre U noblesse^. La question
I Bttantoflt par toute la tU]6 le menu peuple l'esmeut..... Ile
Bceurent que en Thostel de VUle avoit des harnois, ils y allèrent et rompirent les huis où esioient les choses pour la défense de la ville, prindrent les harnois et grande foison de maillets de plomb et s'en allèrent par la \ille, et tous ceux quils trouvoient fermiers des aydea ou qui en estoient soupçonnez tuoient et mettoient à mort bien cruellement. (Ilist. de Charles Vt, par JuVénal des Ursins, Mémoires, etc., t. II, p. 848.) — Famosiorem clTitatem regni sequntur cetere....^ (Chron. du religieux de Saint-Denis, édit. de M. Bellaguet, 1. 1, p. 130.)
S. 6ie temerarium ausum malighandi f^re totus populus Fran-
de assumpserat, necminori agitabatur fùHa, et, ut foma publioA referebat, per Flamingos, qui peste similis rebelitonls laborabant,
nunciia et apieibus excitatus (Chron. du religieux de Saiut-Denis,
1 1, p. 132.)— Et en ladite ville (Courtray ) furent trouvées lettres que oeux de la ville de Paris àvoient esefit aut FJlamens très mauVaites et séditieuses. (Hist de Charles VI, par Juvéhal des Ursins, Mémoires, etc. , t. II , p. 356.) — Pareillement àBeims , à Ghaione eh Champagne
ainsi posée réunit dans un intérêt commun la royauté et le baronnage , mal disposés à s'entendre sur le fait des impôts levés sans demande préalable et sans octroi. Un grand coup fut frappé en Flandre par Fintervention d*une armée française et de Charles YI en personne ; cette campagne victorieuse , qui eut l'aspect et le sens d'un triomphe de la noblesse sur la roture, amena au retour, contre les villes coupables de mutinerie, une suite de mesures violentes , où la vengeance du pouvoir fut mêlée de réaction aristocratique.
L'armée royale fit son entrée à Paris comme dans uneviile conquise, brisant les barrières, et passant sur les portes abattues de leurs gonds. Le jour même trois cents personnes, l'élite de la boui^eoisie, furent arrêtées et jetées en prison, et, le lendemain, les libertés immémoriales de la ville, son échevinage, sa juridiction, sa milice, l'existence indépendante de ses corps d'arts et métiers furent abolis par une ordonnance du roi *. n y eut de nombreuses exécutions à mort, et entre autres celle d'un riche marchand, qui, jeune, avait figuré dans les émeutes de 1358; puis un acte
et sur la rivière de Marne, les yilains se rébeUoient et menaçoient
Jà les genUlshommes et dames et enfants , aussi bien à Orléans, à
Blols, à Rouen, en Normandie et en BeauToiais leur élbit le diable entré en la tête pour tout occire. (Gbron. de Froissart, liv. Il, cb. cuLxxyiii.)
4. Chron. du religieux de Saint-Denis, t I«r, p. 290 et suiv. — Ordonn. du S7 janvier 4983 C4383, vieux 8tyle3, rec. des Ordonn. des rois de France, t. VI, p. 685.
de clémence, commuant, pour le reste des détenus, la peine criminelle en peine civile, frappa la haute bourgeoisie parisienne d'amendes équivalant presque à la confiscation des biens. Rouen, Amiens/Froyes, Orléans, Reims, Châlons et Sens furent punies de même par la suppression de leurs droits municipaux, par des supplices , des proscriptions et des exactions ruineuses. L'argent levé ainsi montait à des sommes immenses , mais les princes et les gens de cour pillèrent de telle sorte qu'il n'en vint pas le tiers au trésor royal *,
Vingt-neuf ans se passèrent durant lesquels, aux désordres d'une administration sans règles, aux dilapidations de tout genre , on vit se joindre la folie du roi, les querelles des princes, la guerre civile et bientôt Finvasion étrangère. La réaction de 1383 avait fait à la haute bourgeoisie des plaies beaucoup plus profondes que celle de 4359. Celle-ci l'avait frappée simplement dans ses ambitions politiques, l'autre l'avait appauvrie , dispersée , privée de son lustre et de son influence héréditaire. La ville de Paris, entre autres, se trouvait déchue de deux manières : par la perte de ses franchises municipales et par la ruine des familles qui l'avaient gouvernée et conseillée dans le temps de sa liberté. Cet abaissement de la classe supérieure , com-
4. Ghron. du religieux de Saint-Denis, t. I«r, p. 340 et euiv. -* Chron. de Froissart, Uv. II, ch. ccT.~Hi»t. de Charles. VI, par Ju vénal des Ursins, Mémoires , etc., t. II, p. 357 et suiv.
posée du haut négoce et du barreau des cours Souveraines, avait fait monter d'un degré la classe intermédiaire, celle des plus riches parmi les hommes exerçant les professions manuelles, classe moins éclairée, plus grossière de mœurs, et à qui la force des choses donnait maintenant Finfluence sur les affaires et l'esprit de la cité. De là vint le caractère de démagogie effrénée que montra tout d'un coup la population parisienne, lorsqu'en Tafanée 4412, ayaîit recouvi'é ses franchises et ses privilèges, elle fut appelée de nouteau par les événements à jouer un rôle politique '.
L'un des princes qui se disputaient à main armée là garde et le pouvoir du roi privé de sens, lé duc de Bourgogne , pour accroître ses forces, s'était fait l'allié de la bourgeoisie et le défenseur des intérêts populaires. Cette politique lui réussit; il devint maître dès affaires, et le rétablissement dé la vieille constitution libre de Paris fut soft ouvrage. Reprises après une suspension de plus d'un quart de siècle, les élections municipales