‹ Essai sur Marc-AurèleChapitre 16 sur 16 · L. LV · texte numérisé non relu

L. LV

(3) J. Capitolin, Vie de Pertinax, c. 2.

(4) C.CAESONIO.C.F.QVIR.MACRO RVFINIANO CONSVLARI. . ,. TRIB . LEG . I . ADIVTRIC . DONATO BONIS MELITARIB . A . DIVO. MARCO [GruL, p. 381,1).

(5) Voy. Borghesi, Annali delC InsL, 1839, p. 141.

que, revint ensuite dans la Germanie, ainsi que le démontrent plusieurs inscriptions du Rhin recueillies par Steiner (1). Quant à la première légion Italien^ créée par Néron et qui prit part sous Trajan aux guerres daciques , elle était cantonnée, ainsi que nous l'apprend Ptolémée, dans la Mœsie inférieure, où elle se trouvait encore au temps de Dion Cassius(2). Ëtle était donc assez voisine de la Sarmatie pour que nous devions croire qu'elle a joué un rôle dans la guerre. La seconde légion, n^vamfy^ Adjuirix comme Tune des premières, et créée par Yespasien, avait fait ses premières armes dans la guerre contre Civilis (3). Elle fut aussi employée probablement sous Trajan dans les guerres daciques, et nous en aurions une preuve directe si l'inscription donnée par Orelli, n« 799, et répétée n'^ 3048, n'était pas suspecte. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle resta longtemps dans la Pannonie inférieure, où nous trouvons plusieurs inscriptions qui en font mention, et on ne peut guère douter qu'elle n'ait pris part aux campagnes de Marc-Aorèle (4). La quatrième légion, qui portait les surnoms de Flas^ia felixy se trouvait aussi dans ces provinces septentrionales attaquées sur tant de points par les barbares. Une inscription donnée par Steiner, et trouvée sur les bords duRhin,

(1) Voy. Cod.Inscr. Rom. Me»i,n-61S,723,76a, 784,786,786, 788, 880, 9i0, 962, 964.

(2) Lv, 24.

(3) Tacite, y^nn,, iv, 68 ; v, 14, 16, 20.

(4) Voy. Orelli, 1234, 1645, 1921.

SUR MARGWLURÈLE. Tt

mentionne UD de ses soldats qui prit part à l'expédition contre les Germains (1), et un autre monument épigra* phique cite encore un membre de la légion, deux fois ré^ compensé par l'empereur Marc-Anlonin dan$ la guerre qu'il fit en Germanie(2). La cinquième léf^on, surnommée Macedonica^ et qui contribua sous TrsyaQ à la soumis^ sion de la Dacie, avait continué d'occuper cette nouvelle conquête, de telle sorte que nous pouvons très-probable^ ment la compter au nombre des troupes que Marc-Aurèle avait alors à sa disposition (3). Il en est de même de la huitième légion Jagusta : on a trouvé dans le Wurtemberg plusieurs monuments qui prouvent la résidence de cette légion dans le pays jusqu'au règne de Com-» mode (4); elle y était donc sous Marc-Aurèle. La dixième

(1) D.M.AVRL.VITALI.MIL.LEG. im.FL.STIP.VU.VIXIT AN. XXV.AGENS EXPEDITIONE GERMANIAE {Codex Inscrîptionum Rûmanarum Bheni, Steiner, n* 477).

(2) L. PETRONIO L . F . PVB . SABINO. , . .DONIS DON . AB . IMP. MARCO ANTONINO.IN.BELLO GERM.BIS.HASTAPVRA ET CORONIS VALLARI ET MVRALI (Murat., p. 730, 1).

(3) M. Borghesi a prouvé^ dans son Mémoire ^ur Saloin» UberalUf que la cinquième légion^ Macedonica, après avoir assisté aa siège (^ Jérusalem, fut envoyée par Titus pour garder la Mœsiç, d'ou> suivant Dion (l. Lv^ ch. 23)^ elle passa dans la Dacie. Ehe y était comii>an4ée par Pompeus Falco dans une des guerres daciques de Trajan^ e( ce chef y obtint les récompensea militaires (Voy. \e Mém, sur Burbu*. IHus, Borghesi» p. 24). L'Itinéraire d'Antonin la place dai^ la Moasie inférieure, fait confirmé par deui; inscriptions de Gruter (p. cciQCux»^ 1> et ccccxc, 2).

(4) Voy. le fVurtembergische JahrhUchery 1835, 1,, p, \^, 39, 43, 46, 48, 50, 54, 93. — Cf. Steiner, Çgd, Inscr. Rom,. RhenU »"' 1»» 27, 65, 86, 91,, 125, 153, 165, 247, 254, 272, 317, 339, 375, 386„ 613,

légion Geminaj après avoir résidé tour à tour en Espagne et dans la Germanie inférieure, se trouvait dans la Pannonie supérieure sous le règne d'Antonin le Pieux, ainsi que nous l'apprend Plolémée, d'accord en cela avec ritiuéraire d'Antonio, qui lui donne pour garnison la ville de Vindobona (1). Une inscription, rapportée par Gruler, prouve qu'elle y était encore au temps de Septime-Sévère (2). Ces deux termes extrêmes nous donnent donc pour la dixième Gemina^ comme pour la huitième Augusta, la preuve qu'elle s'était trouvée sous Marc- Aurèle au fort de l'action. La onzième légion Claudia est encore une de celles qui, sans fournir de monuments précis pour l'époque dont nous nous occupons, a cependant de grandes chances en sa faveur, quand on veut faire le recensement des corps militaires composant l'armée de Germanie. Elle s'était distinguée dans ces contrées sous Domitien , et plusieurs inscriptions y prouvent son long séjour (3). Quant à la douzième

627,753. — Cette légion reçut, sous le fils de Marc-Aurèle, les nomade Pia, Fidelis^ ConstanSy Commoda, ainsi que nous l'apprend Tinscription de Fabretti, p. 665, n<» 517.

(1) Ptol., 1. n, c. 15.

(2) On a trouvé à Vienne, en Autriche, une inscription consacrée à , Jupiter Sérapis pour en obtenir la santé de Septime-Sévère et de son fils Caracalla, sous l'invocation de L.QVIRINALIS MAXIMVS TRIB. MIL.LEG.X.GEM. (Gruter, p. xxii, 7). — Cf. une autre inscription du même recueil, p. lxhv, 6, qui prouve qu'en l'an de Rome 1002 (de J.-C. 249), sous le règne de Philippe, la dixième légion Gemina était encore à Vienne.

(3) Neuf inscriptions sur marbre et plusieurs terres cuites ont été recueillies par Steiner dans ses inscriptions rhénanes : Mommsen en a

SUR &L\RG-AURËLE. 81

légion Fulminata ^ que Marc-Aurèle avait appelée de Cappadoce pour lui faire prendre part à son expédition contre les Quades, nous aurons l'occasion d'y revenir tout à Theure, à propos d'un des événenaents de la guerj'e, sur lequel elle aurait eu une grande in fluence, à ce que nous apprend Xiphilin, l'abréviateur de Dion. Vient ensuite la treizième légion Gemina, qui, après avoir pris part, en Iialie, aux guerres civiles dont fut suivie la mort de Néron, occupa la Pannonie. Trajan la conduiisiten Dacie (1), où elle paraît élre resiée jusqu'au temps de Gallien, ayanl évidemment sa part d'action dans tous les mouvements militaires opérés sur les rives du Danube. La Pannonie supérieure se trouvait, au

inséré onze dans ses inscriptions de rHelvétie, presque toutes trouvées sur remplacement de Tancienne Vindonissa, près du confluent de rAaravec le Rhin, dans Tàrgovie. Aucun de ces monummts épigraphiques ne porte de date consulaire. Un d'eux, où Ort-lli avait cru lire (n'* 439) : M.APRONIVS M.F.VAVIVS.SEG. . ..M S.M.AV.CO. AVG.MILES.LEG.C.P.F., a paru à M. Borghesi devoir être expliqué ainsi : M. Aproniiis, etc., qui Milita oit Sub Marco AVrelio COmodo AYGusto (voy. Borghesi, Inscrizioni del Reno, Ann. de Tlnstitut archéol., 1839, p. 155-156); mais une meilleure lecture du texte épigraphique, donnée par Mumuisen {Inscript iones helveticx^ n® 251), ne permet plus cette conjecture, et nous laisse dans Tincertitude sur l'époque jusqu'à laquelle la onzième légion Claudia resta sur les bords du Rhin. Nous la retrouvons ensuite dans la Mœsie inférieure (Dion Cassius, 1. lv, 23), et une inscription relative à un membre de la légion a même été trouvée près de Khcrson, vers lembouchure du Dnieper : D.M.AVR.SALVIAKVS TVB/ccw LeGXI.CL.QVI MUilTA- VIT ANKOS XIIU VIXIT ANNOS XXXVI (Marquardt , Mm, aUerthum, t. m, 108).

(1) Voy. Gruter, 329, 1.

MAECAUEiLB. 6

temps des Antonins^ occupée par la quatorzième légion Gemina Mariia Victrix; un de ses légats, nommé L. Urinatius Quintianus , y obtint des récompenses militaires sous le règne du fils de Marc-Aurèle (1). Nous n'avons plusàmenlionnerquedeuxlégions :1a vingt-deuxième P/*/migenia^ qui se trouvait en Germanie, où une quantité d'inscriptions prouveraient son séjour depuis Tan A» Rome 931 jusqu'à 985 (2), quand même Spartien ne nous dirait pas qu'elle y était, sous Marc-Aurèle, commandée par Didius Julianus (3), puis la trentième Vlpia Victrix , dont les inscriptions nous indiquent la résidence sur les bords du Rhin pour l'époque qui nous occupe (4).

 ces légionf^, qui formaient un ensemble de près de cent mille hommes, il faut ajouter les troupes auxiliaires qui devaient doubler ce nombre; car à chaque légion composée de six mille soldats, nous trouvons joint en général un nombre à peu près égal d'auxiliaires, de telle sorte que toute légion, soutenue par des cohortes faisant partie des auxilia^ peut être regardée comme un

(1) Voy. Grut., mxxix^ 4, et Maffeî, Mus. Feron, p. cxiii, 2.

(2) Voy. Sleiner, Cod. Inscr. Rom. Rheni. La vingt-deuxième légion avait son quartier général à Mayence, où ont été trouvées un grand nombre d'inscriptions qui la mentionnent.

(3) Spartien, Fie de Didius Julianus, c. u

(4) Voyez Steiner, /. c, qui a recueilli vingt-six inscriptions, parmi lesquelles celles qui sont de date certaine vont de Tan 935 à 992. La plus grande partie de ces monuments ont été trouvés dans la province de Clèves et à Cologne.

petit corps d'armée dont refTectif montait à environ 13,000 combattants (1).

(1) On peut résumer ainsi la composition de Tarmée romaine à répoque de Marc-Aurèle : des corps d'élite formaient la garde impériale sous le nom de cohortes prétoriennes, recrutées le plus souvent dans les légions, et d' Equités singulares qu'on choisissait en général dans dans les rangs de la cavalerie auxiliaire (voy. Henzen, Sngli equiti singulari, Ann, de V/nst, arch., 1850, p. 1 et suiv.) : à ces corps d'élite on peut join 're les cohortes urbaines et les vigiles, formant une espèce de garde municipale plus particulicn ment destinée au maintien de Tordre et aux mesures de police dans Rome. Le corps de l'armée était composé de trente légions, dont nous venons de voir la plus grande partie prendre part à la guerre d'Orient et aux longues campagnes qui retinrent pendant dix ans Marc-Aurèle sur les frontières du Nord. Trois légions défendaient alors la Bretagne, qu'elles ne paraissent pas avoir quittée pendant tout le siècle des Antonins : la seconde légion Avguxta, la sixième légion Fictrix^ et la vingtième légion FcUeria victrix, La troisième légion .4iigusta tenait à la même époque garnison dans la Numidie, la deuxième Trajana, en Egypte, la septième Gemina, en Espagne. Quant à la troisième division de l'armée romaine, composée des troupes auxiliaires, les inscriptions nous ont fourni presque tout ce que nous savons sur elles, et par conséquent ces documents authentiques mais concis ne nous donnent pas de développements sur la constitution, Torganisation ou^ie recrutement de cette partie essentielle des forces de l'empire. Nous savons que, pendant la période républicaine, on donnait le nom d'auxiliaires aux troupes fournies par les rois ou les peuples alliés, tandis qu*on appela du même nom, sous les empereurs, tout corps en dehors des légions qui stationnait dans les provinces, qu'il fût composé d'étrangers, peregrini, ou pris parmi les populations qui avaient obtenu le droit de cité romaine. Ces cohortes levées, soit en Italie, soit dans les provinces impériales ou sénatoriales, avaient, selon leur origine, les armes et la discipline des Romains, ou les armes particulières à la contrée dont elles étaient originaires. De là, des sagitta^ réî, des scvtafi, des contarH, des cafa/racfi^ des fiindf tores, etc.

Un diplôme de congé nailitaire accordé par Marc-Aurèle aux troupes auxiliaires qui se trouvaient en Pan- Donie après les premiers succès qui signalèrent les commencements de la guerre, et les inscriptions éparses sur le soi, nous font connaître une partie des cohortes et des alœ ou corps de cavalerie appelés à la défense de la

Composées de cinq cents hommes^ qulngenariœ , ou de mille , miliariœ^ les cohortes auxiliaires ne comptaient que des fantassins et s'appelaient alors pedifatœ, ou avaient un certain nombre de cavaliers et se distinguaient par le nom d'equitatœ. Les corps composés uniquement de cavalerie portaient le nom d'alas. Distingués par noms ethniques et par numéros d'ordre, tels que cohors 1 Thracum, Il Ligurum, 111 Nerviorum, IV Haetorum, etc., les cohortes ou les alœ auxiliaires portaient encore quelquefois un surnom qui paraît avoir désigné souvent le Ifgat de la province auquel le corps devait son organisation (voy. Henzen, Dlplomi militari deçt imperatori Trajano ed Jntonino, p. 8 et 9), puis certains titres honorifiques^ tels (\\ï'Àugustay FiciriXy Pla, Fidelis, Nous avons recueilli en Angleterre plusieurs inscriptions où des alx prennent le surnom d'^Mgusta en récompense du courage dont elles ont fait preuve : ÂLA AYGusta OB VlRTVÏe/Ai APPELLATA (voy. Lysons Magn, Britan., vol. IV, p. cl). Le commandant d'une cohorte auxiliaire porte ordinairement le titre de prœ/ectys. On rencontre cependant quelques coHbites auxiliaires qui^ au lieu d'avoir à leur tète des prœfecti^ ont des tribu nSy comme les cohortes prétoriennes. M. Grotefend a cherché la cause de ce itu apparente anomalie, et a cru reconnaître que le tribun commandait les cohortes lorsque ces cohortes étaient miliarias, M. Henzen a combattu cette opinion comme trop absolue : ce qu'on peut conclure de Tcxamen des monuments épigraphiques, selon lui, c'est que le plus souvent le nom de tribun se trouve accolé comme officier commandant à des cohortes auxiliaires compo-ées de mille hommes ou portant le chiffre 1 , quand il y avait plusieurs cohortes du même nom déi^i^s'iiées par des numéros d'ordre (voy. Henzen^ Ann,, 1858^ p. 17 et suiv.). Le prœ/ectus cohortis arrivait le plus souvent à

frontière du Nord (1). On y constate la politique suivie constamment par Rome, qui, après avoir soumis les plus belles contrées du monde alors connu, opposait les unes aux autres les forces qu'elle empruntait aux nations subjuguées, de la même manière que quelques Etats modernes composés de nationalités différentes envoient les Italiens en Allemagne, les Hongrois en Vénétie, les Tartares en Livonie ou les Finlandais en Crimée.

Nous avons déjà dit combien peu nous connaissons Tordre des événements qui se passèrent en Pannonie pendant plusieurs années. La guerre se poursuivit avec des chances diverses, et plus d'une fois les Marcomans virent fuir les Romains. Une fois même ils les poursuivirent jusque dans Aquilée, qui eût été prise sans le courage et Thabilelé déployés par la garnison. L'armée romaine se trouvait alors affaiblie et découragée : affaiblie par cette peste d'Orient qui n'avait cessé d'exercer

cette position après avoir passé par le grade de primipile d'une légion. L'avancement le portait du grade de préfet d'une cohorte auxiliaire au tribunat d'une légion, d'où il pouvait passer au commandement d'un corps de cavalerie comme prœfectm equUum d'une ato, grade le plus élevé que pût atteindre dans la cairière des armes quiconque n'avait pas le rang de sénateur.

(1) Voy. Steiner, Codex Inscr, Rom. Rheniy passîm, — Dacien aus den Ueberresten des Klassichen Âlterthums, par le docteur Neigebaur. — Voy. encore le diplôme inséré sous le n° xxiii des Dîplomi imperialiy de Caniinali ; les trois diplômes X, XI et XIl donnés par Arneth [Zwôlf Rômisch militar., diplôme , fVieriy 4843, p. 64-72) et le Diploma militare inséré par Henzen dans les Annales de r Institut archéologique^ 1854, p. 29 et suiv.

ses ravages depuis la fin de la guerre parthique; découragée par l'insuccès. C'est alors probablement que Marc-Aurèle créa deux légions nouvelles qui auraient été composées d'éléments bien hétérogènes, s*il faut croire les hisloriens lorsqu'ils nous disent qu'on fut obligé d'enrôler des gardes de police, des gladiateurs, des exilés et jusqu'à des esclaves. L'épuisement du Irésor public y sans doute occasionné par les distributions gratuites qu'avait amenées une longue disette, força Tempereur à des sacrifices personnels qu'il accepta sans regret. Il donna l'ordre de vendre aux enchères, dans le forum de Trajan, les ornements impériaux, les coupes d'or ou de crislal, les vases murrhins, les vêtements de soie, les joyaux qu'il avait trouvés dans le trésor particulier d'Adrien. Cette vente dura deux mois, dit Jules Capitolin, et remplit de nouveau le trésor. Désormais Marc-Aurèle pouvait reprendre l'offensive : il en était temps. Les Germains qui habitaient les bords du Rhin s'étaient joints aux riverains du Danube; toutes les dissensions^ si fréquentes entre ces petits Étals barbares, étaient oubliées. Jamais peut-être la résistance de ces peuplades à la bravoure et a la discipline des Romains n'avait été plus opiniâtre. On trouvait des femmes tout armées parmi les morts tombés sur le champ de bataille : l'hiver même ne pouvait arrêter l'ardeur des combattants. Dion Cassius nous a laissé le récit d'une sanglante action entre les Romains et les lazyges, dont la scène fut le lit glacé du Danube. Habitués à leurs rudes saisons, les troupes barbares supposaient que les Romains ne sauraient résister sur cette surface

polie OÙ chaque mouvement imprévu exposait à une chute. Aussi leur attaque avait-elle eucore été plus im« pétueuse que de coutume : ils se croyaient sûrs de la victoire, et l'auraient remportée complète, en effet, si les légionnaires n'eussent eu Tidée de poser sur la glace leurs boucliers. Appuyant le pied sur cette surface solide, ils ne craignaient plus de s'attacher à l'ennemi, de l'attirer à eux, de le renverser, sauf à tomber avec, car ils étaient mieux armés, et dans ce combat corps à corps, ils reprirent leur supériorité habituelle : les lazyges furent vaincus après avoir éprouvé de grandes pertes (i). Perlinax,légatdela première légion ^^^Wr/j;;PompeianuSy auquel Marc-Aurèle avait donné en mariage sa fille Lucile, veuve de L. Vérus, reprirent plusieurs des provinces danubiennes (2). L'empereur donnait l'exemple de la longanimité, de la persistance et de ce froid courage qui consiste plus encore à braver les rigueurs du climat ou les ennuis d'une longue campagne qu'à défier les périls du combat. Juste avec les soldats, il les récompensait quand ils l'avaient mérilé, mais n'accordait rien à leurs exigences. Nous avons plusieurs exemples sous le règne de Marc-Aurèle d'une récompense nouvelle qui fut accordée par ce prince aux consulaires ayant ob-

(1) Dion Cassius, L lxh^ § 7.

(2) Le mariage de Lucile avec Claudius Pompéianus avait eu lieu vers la fin de 169, moins d'une année après la mort de Vérus. Voyez sur Pompéianus et sur Cn. Claudius Sevérus^ autre gendre de Marc- Aurèle, une dissertation de M. Borgbesi^ publiée dans le Bulletin napolitain cTarcMologiey t. ni, p. 121 et suiv.

tenu les succès qui à une époque antérieure leur auraient valu les ornements du Irioraphe, ornanienta triumphalia. Ce sont des décrets du sénat par lesquels ce corps de rÉtat, sur la proposition de Tempereur, vote une ou plusieurs statues dans le forum de Trajan, ou dans quelqu'un des temples de Rome, au chef qui s'est distingué par sa conduite ou bien est mort sur le champ de bataille. Ainsi, par exemple, Dion nous apprend que Vindex, préfet du prétoire, ayant succombé dans un combat où les Marcomans furent vainqueurs, l'empereur lui fit ériger trois statues; et une inscription en l'honneur de Bassaeus Rufus, qui avait succédé à Yindex comme préfet prétorien, nous apprend qu'en récompense de sa conduite dans la guerre contre les Germains et les Sarmates, le sénat lui a également décrété par Tordre de Marc-Aurèle trois statues. Tune dorée au forum de Trajan, l'autre, avec la toge, dans le temple d'Antonin ; la troisième, avec la cuirasse, dans le temple de Mars Vengeur (1). Il ne faut pas supposer toutefois queMarc- Aurèle soit l'auteur du changement qui remplaça, par l'érection d'une ou plusieurs statues, la haute récompense qui consistait à accorder a un général les ornements du triomphe. Les derniers exemples des ornOr

(1) Huic «^naTUS AVCTORIBVS IMPP.ANTONINO.ET ||commoDO AVGG STATVAM . AVRATAM . IN . FORO || DM TrajaM ET ALIAM aVILI AMICTV.IN.TEMPLO || Dlvi PU TERTIAM LORICATAM . IN . TEM\\ plo Mariis ultoris poNENDAS CENSVIT. Voyez Kellermann, FigiUs, n« 42, etBorghesi, Inscrizioni di Fuligno, Ann. de l'Inst. arcbéol., 1846, p. 347.

menta triumphalia que peut offrir Tépigraphie datent du règne de Trajan. On pourrait supposer, il est vrai, que le manque d'expéditions militaires pendant les longs règnes d'Adrien et d'Antonin le Pieux est la cause pour laquelle les monuments épigraphiques datés de ces règnes pacifiques ne font pas mention de cette haute récompense qu'on avait instituée pour les généraux vainqueurs, alors que lès empereurs seuls avaient le droit de monter en triomphateurs au Gapitole. Toutefois il parait plus naturel, ainsi que l'avait déjà fait Boulenger et comme Borghesi le confirme, d'attribuer la suppression des ornemenis triomphaux, longtemps récompense spéciale des généraux, à l'usage qui en fut accordé à tous les consuls. Restera maintenant à déterminer quelle fut l'époque où, ainsi que le dit Asconius, la toge brodée de palmes était devenue le vêtement du consul pendant la paix comme celui du triomphateur après la victoire (2). Ce qu'il y a de certain à cet égard, c'est que du temps de Juvénal, et par conséquent au plus tard sous Adrien, ainsi que nous le voyons par la dixième satire du poëte, les consuls avaient déjà la toga picta^ la couronne d'or et le sceptre surmonté de l'aigle éployée pour présider aux jeux du Cirque (2). C'étaient bien là les insignes qui n'avaient longtemps été pris qu'à l'heure du triomphe, et il est probable qu'en les accordant ainsi à la grande magistrature cu-

(1) « Iste habitus (palmalae vestis) ut in pace consulis est^ sic in Victoria triumphantis. [Ascon* de Grat. act. post consul,) »

(2) Voy. Javénal, sat. i, vv. 36-43.

rule, les empereors les remplacèrent par d'autres récompenses purement militaires, telles qu'étaient la statua armata ou loricata dont nous voyons plusieurs exemples dans les inscriptions du règne de Marc-Âurèle.

A peine la guerre des lazyges était-elle terminée par la bataille livrée sur le lit glacé du Danube, que l'empereur entreprit une autre expédition contre les Quades, dans laquelle, ainsi que le veut Xiphilin , les Romains furent visiblement protégés par la grâce divine. On était alors en l'an de J.-C. 174 (de Rome 927); les chaleurs de l'été avaient rapidement succédé à un long hiver, et les Romains, engagés dans l'intérieur du pays, se trouvèrent acculés, après des marches fatigantes, dans une impasse où ils se virent tout à coup enveloppés par l'armée ennemie. Accablés de chaleur, dévorés par une soif ardente et brûlés par le soleil, les soldats romains recevaient, sans avoir la force de les rendre, les coups de l'ennemi, et ils auraient péri jusqu'au dernier si on n'eût vu tout à coup les nuées s'assembler, se condenser et verser sur les légions une pluie abondante. Tandis que les soldats , rafraîchis par la bienfaisante ondée ^ tendent leurs boucliers et leurs casques pour recevoir l'eau du ciel et apaiser leur soif, les ennemis les attaquent avec une fureur toujours croissante. Le danger eût été plus pressant que jamais si la foudre et la grêle, tombant sur les Quades, ne les eussent mis en complète déroute; de telle sorte que l'orage, qui rafraîchissait les Romains et leur donnait une vigueur nouvelle, brûlait leurs ennemis des feux du ciel et les forçait à fuir ou à se réfugier, humbles et désarmés^ dans le

SUR MARC-AURÈLE. il

camp des lé^onnaires. Cette victoire valut à Tempereur la soumission partielle du pays et sa septième salutation impériale(l). Tel est le récit de Dion Cassius, qui attribue le prodige à un magicien de TÊgypte attaché à l'armée deMarc-Aurèlc, et dont les puissantes incantations surent évoquer l'eau et la foudre par l'intervention des dieux de roiympe. En effet, la colonne Antonine représente dans cette longue histoire des campagnes de l'empereur, qui s'y déroule sculptée sur le marbre, un Jupiter Plu-

vius, gigantesque figure dont les bras, les cheveux et la barbe ruissellent d'une eau que les Romains s'empressent de recueillir, tandis que les barbares sont frappés et renversés par le tonnerre. Toutefois, Xiphilin, l'abréviateur de Dion , attribue le miracle aux prières des chrétiens , dont se trouvait composée une légioq tout entière venue de Mélitène, en Asie, et qui, en récompense du secours céleste qu'elle avait imploré pour l'armée romaine, reçut de Marc-Aurèle le surnom de fulminante, To xepauvoëoXov (2). Il ne peut s'agir ici que de la douzième légion, qui, après avoir pris part au siège de Jérusalem sous Vespasien, avait été envoyée en garnison à Mélitène, sur les bords de TEuphrate, où elle resta long-

(1) Voy. Dion^ 1. lxxi, c. 10^ et les monnaies ffappées dans Tannée de cette victoire^ c'est-à-dire portant le chiffre de la vingt-huitième puissance tribunitienne. Des médailles de cette même année, avec la légende ADVENTVS AYGusfi, semblent indiquer que l'empereur revint alors pour quelque temps à Rome^ bien que ses biographes, dont le récit est d'ailleurs si laconique^ ne parlent pas de ce voyage (voy. Eckhel,D.N.V., t. VII, p. 61).

(2) Voy. Dion, 1. lxxi, § 8-11.

temps et d'où elle ne fut probablement rappelée que momentanément en Europe, si elle le fut, pour les besoins de la guerre du Danube (1). Mais en tout cas, et bien que le récit de Xiphilin ait été célébré par saint Apollinaire^ par Ter tul lien, par Eusèbe, par saint Jérôme, par saint Grégoire, par la chronique d'Alexandrie et par tous ceux qui, depuis, ont suivi ces autorités ecclésiastiques, il faut bien reconnaître que le danger couru par l'armée romaine chez les Quades, et la manière dont elle en fut délivrée, n'ont eu aucune influence sur le surnom donné à la douzième légion. Déjà une inscription rapportée par Gruter nous avait prouvé que, dès le temps de Nerva, ce corps militaire portait l'appellation à laquelle Xiphilin donne une origine si miraculeuse (2). Depuis

(1) Voy. sur les exploits de la douzième légion au siège de Jérusalem, ainsi que sur son envoi à Mélitène, Josèphe, BeU. Jud.y vii^ 1, 3. Une monnaie frappée sous Adrien à Césarée de Cappadoce^ et une autre monnaie frappée à Ancyre sous Antonin le Pieux, mentionnent toutes deux la douzième légion, et nous apprennent ainsi que, pendant le règne de ces princes, elle n'avait pas quitté l'Asie (Sestini, Lc^tere, etc., vi, 71, 72). Ce serait donc Marc-Aurèle qui aurait appelé à la défense des frontières du Nord une des légions destinées à protéger l'Orient alors pacifié, et cette légion serait retournée plus tard dans son ancienne garnison, où nous la retrouvons sous Alexandre Sévère (Dion Cassius, lv, 23). M. Grotefend va jusqu'à ne pas admettre le témoignage de Xiphilin sur la présence en Pannonie de la légion Ful^ minatay et suppose qu'elle n'avait pas quitté l'Asie. Le récit de l'abréviateur de Dion ne serait, d'après lui, qu'une fable (Voyez Geschichte der einzelnen rôm. Legionen in der Kaiserzeit in Pauly^s Rea^ lencycl. iv, p. 868-901).

(2) Q. PETROiNIVS.C.F.PVB.MODESTVS Primi Pilus .LEG . XH. FVLM. Voy. Grut., cxcui, 3. Cf. Kellermann, Fig. Rom. Lot. y p. 36.

SUB MARC-AURËLE. 93

lors, on a trouvé gravé sur le piédestal de la statue de Memnon, en Egypte , le nom d'un centurion de celle même légion (1), et une autre inscription de la mémo province nous montre un Aulus Instuleius Tenax primrpilaris leg. XII Fulminât œ (2). Ce dernier monument épigraphique est daté de la onzième année du règne de Néron, au xvi des kalendes d'avril. Nous acquérons donc ainsi la preuve qu'un siècle avant le règne de Marc-Aurèle, la douzième légion était déjà en possession du surnom de Fulminata, et non pas de Fulminatrix^ ainsi qu'on avait expliqué les abréviations avant d'avoir rencontré le mol écrit tout entier. Ce dernier fait a été confirmé par la récente découverte, à Tarquinies, d'une base de statue consacrée à P. Tullius Yarron, consul qui vécut au temps de Trajan, et qui s'intitule légat de la douzième légion Fulminaia : LEGatus LEG/onis XII FVLMINATAE(3).

Traités faits et rompus, paix partielles, nouvelles attaques, occupaient et retenaient Marc-Aurèle dans la Pannonie, lorsqu'il apprit tout à coup qu'un chef habile, dans lequel il avait eu la plus grande confiance pour la conduite des affaires d'Orient, venait de prendre le titre d'Auguste et de faire soulever toutes les provinces de son gouvernement. Ce chef était Avidius Cassius, descendant du meurtrier de César, et dont les vieilles traditions

(1) Letronne, Statue vocale de Memnon, 149.

(2) Hamilton, jEgyp,, p. 173; — Letronne, /. c, p. 119.

(3) Kellermann, Fig., n° 243, et Bull, de l'inst, archéoL, 1830, p. 198.

républicaines n'avaient pas résisté à Tattrait du rang suprême (i). C'était du reste un général habile, et nous avons vu que les victoires parihiques, qui avaient signalé Tavénement du règne de Marc-Aurèle et de Vérus, lui étaient dues en partie : « Le tribun que tu as envoyé, a lui écrivait alors Fronton, vient d'apporter à Rome des a lettres couronnées de lauriers, et il a été partout le paa négyriste empressé de tes opérations, de ton habileté, « de ta vigilance. J'ai obtenu de lui les récits les plus

a intéressants de tes marches, de ta fermeté dans le coma mandement, de la discipline rétablie sur l'ancien pied, ff de ta valeur dans Taction, de la sâreté et de la promptt titude de ton coup d'œil (2). » Ces brillantes qualités cachaient-elles déjà, au commencement du règne de Marc-Aurèle, l'ambition du pouvoir à tout prix? on serait tenté de le croire en lisant , dans Vnicatius Gallicanus, une lettre de Yérus, par laquelle il engage son collègue à ne pas laisser à la tête des armées un homme dont les desseins secrets peuvent être dangereux pour la paix publique ou pour la famille de l'empereur. Marc- Aurèle, dans sa réponse, donne une nouvelle preuve de ce renoncement aux intérêts personnels, de ce détachement des affections les plus légitimes que se proposait

(t) C'est Vulcatius Gallicanus qui fait d'Avidius Cassius un descendant du complice de Brutus. Dion Cassius, au lieu de le rattacher ainsi à Tune des plus anciennes familles de Rome, dit qu'il était né en Syrie, oii il avait eu pour père un certain Héliodore, qui, d'habile rhéteur, était devenu préfet de l'Egypte (1. lxxi, § 22).

(2) FrontonU epistulœ ad amlcoi, éd. Cassan, t. U, p. 242-245.

le Stoïcisme, épuré par la doctrine d'Épictète, comme le but final de la philosophie : « J'ai lu, dit-il, la lettre a par laquelle vous me maaifestez des craiotes qui (c ne sauraient convenir à un empereur ou à un gou- « vernement tel que le nôtre. Si les dieux destinent f< Tempire à Cassius, nous ne pourrons nous opposer à a leur volonté : jamais prince, ainsi que le disait votre cr aïeul I n'a fait périr son successeur : si son règne n'est « pas écrit dans le ciel, les tentatives qu'il pourrait faire <c seraient sa perte... Pourquoi nous priver, sur de sim- « pies soupçons, d'un excellent général nécessaire à la « république? Sa mort, dites- vous, assurerait la sécurité f< de mes enfants : ah! périssent les enfants de Marcce Aurèle si Cassius mérite plus qu'eux d'être aimé, si « plus qu'eux il doit faire le bonheur du peuple (1). n Non-seulement l'empereur repoussait ainsi les soupçons de Yérus, mais, après la guerre parthique, il confia à Avidius Cassius le commandement supérieur des forces romaines en Orient, en lui conservant la légation de Syrie, poste dans lequel ce général se montra pendant plusieurs années dévoué aux intérêts de l'empire et fidèle à la personne de l'empereur. Une révolte qui avait éclaté en Egypte fut apaisée par lui (2), et Dion nous

(1) Vulcat. Gallic., f^ie dAvid. CassiuSy c. 2.

(2) Une partie de la populution nomade de l'Egypte avait été soulevée^ à ce que nous apprend Dion^ pai* les efforts d'un prêtre du pays et d'un autre chef nommé Isidore. Ayant revêtu des habits de femme, ils s'étaient introduits auprès d'un centurion romain, sous prétexte de traiter de la rançon de quelques prisonniers, avaient tué cet officier

apprend qu'il avait guidé jusque dans l'Arabie Taigle des légions romaines(l). Dut-il à la fatale inspiration de Faustine, comme le pense Dion Casàius, le projet de s'emparer du trône, ou la fausse nouvelle de la mort de Marc-

el dévoré ses entrailles dans un horrible festin^ où ils s'étaient engagés à combattre Rome par les serments les plus solennels. Isidore avait un grand talent militaire. 11 remporta des avantages éclatants sur les Romains, et était près de s'emparer d'Alexandrie lorsque Cassius vint de Syri(* s'opposer à ses progrès. Il n'osa tout d'abord hasarder le combat contre des ennemis nombreux et dont le désespoir doublait le courage; mais il sut^ par d'habiles intrigues, jeter parmi eux la division et ruiner en peu de temps cette ligue formidable (Dion, 1. Lxxi, § 4). La place assignée au récit de la révolte des Bucoles (c'est ainsi qu'on appelait ces hordes de pasteurs) par Capitolin et Dion Cassius^ a engagé Tillemont à assigner à cet événement la date de l'an de Jésus-Christ 170 (de Rome 923), alors que MarcAurèle venait de retourner en Allemagne, après avoir accompagné à Rome le corps de L. Vérus (Tillemont, liUt. des Kmp., t. II, p. 366).

(1) Tout Tenseuible des opérations de Cassius en Orient prouve quUl y exerçait un commandement plus important que la légation de Syrie, quoique cette province fût déjà une des plus considérables dans la hiérarchie des légations consulaires. Dès que Pompée eut réduit la . Syrie sous la domination romaine, dit à ce propos M. Borgbesi dans son savant mémoire sur le consul Burbuleius (p. 58), cette province fut considérée comme la principale de la république, tant à cause de ses richesses que de sa position qui en faisait le boulevard de l'empire contre les Parthes, ses plus redoutables ennemis. Auguste la conserva lorsqu'il partaga l'administration des provinces avec le sénat, et elle fut toujours confiée à un personnage ayant déjà exercé le consulat : encore fallait-il qu'il eût donné dans d'autres gouvernements des preuves de son habileté, ce qui fait que Tacite l'appelle /?rot;/nc/am majoribus réserva tam (Agric, 40). Agrandie plus tard par la réunion de la Judée, de la Comagène et d'autres petites principautés, elle continua longtemps à dépendre d'un seul gouverneur; mais Néron, après la révolte des Juifs, en détacha la Judée, à laquelle il nomma un gou-

SUR MAHC-AURÈLE. 97

Aurèle lui inspira-t-elle Tambitiou de se porter héritier de Tempire? Le fait est qu'il fut acclamé par les légions qu'il commaDdail et soutenu dans sa révolte par une partie des provinces orientales. MarcAurèle a sincèrement voulu le bonheur de ses sujets; mais a-t-il toujours réalisé les couceptions de sa philosophie? il est permis d'en douter. Les agents qu'il employa ne se sont pas toujours montrés dignes de le comprendre. Son indulgence même pour les coupables et sa répugnance à sévir ont laissé trop longtemps à la tête des provinces des chefs

verneur particulier en la personne de Vespasien. Les successeurs de ce général destiné à l'empire : Tibcrianus^ Lusius Quiétus, Martius Turbon, Tinéius Rufus^ Flavius Boétus, s'intitulèrent légats de Palestine^ ou de la Syrie Palestine, ainsi que nous le voyons pour C. Julius Sévérus dans une inscription grecque d'Ancyre (Murât., 332,1), tandis que les gouverneurs de la grande province continuèrent à s'intituler simplement légats de Syrie. Il faut faire attention à cette différence pour ne pas se trouver dans l'embarras de placer deux légats à la fois dans la même province, ou se rendre compte de l'existence de légats n'étant pas consulaires. Adrien, irrité de la turbulence des habitants d'Antioche, voulut séparer la Phénicie de la grande Syrie : Ne tôt chitatum metropolis Antiochia diceretur (Spart. Adr., c. iv); mais Tillemont a prouvé (note 23 sur Adrien) qu'il ne mit pas son projet à exécution, et qu'à l'époque où Ptolémée écrivait sa géograjibie, c'est-à-dire sous Antonin, il n'y avait encore dans toute cette région que deux provinces, la Syrie et la Palestine. Avec le rogne de Marc- Aurèle et la guerre parthique, le gouvernement de la Syiie, loin d'être divisé, vit réunir à sa circonscription la Judée d'abord, et même d'autres provinces. 11 s'agissait de concentrer entre les mains d'un chef habile des forces militaires suffisantes pour prévenir toute attaque que les Parlhes auraient pu tenter, dans l'espoir de rétablir leur puissance déchue. Dion Cassius va jusqu'à dire qu'on donna à Avidius Cassius le commandement de toute l'Asie (1. lxxi, c. 3), ce qui màrg-auréle. 7

avides qui les irailaieni en pays conquis. Il serait injuste sans doute de s'en rapporler aux appréciations d'un rival : cependant les historiens nous représentent Avidius Gassius comme un homme qui, tout en combattant Marc- Aurèle, n'avait jamais parlé de lui qu'avec justice et modération ; or il disait de l'empereur : « Marc-Aurèle est sans doute un homme de bien ; mais, pour faire louer sa clémence, il accorde l'impunité à ceux dont il blâme la conduite. Où est Gaton ? où sont les vertus de nos ancêtres? Elles ont disparu depuis longtemps, et on ne songe guère à les faire revivre. Marc-Aurèle fait son métier de philosophe, disserte sur la clémence, sur la nature de Tâme, sur le juste et l'injuste; mais que sentil pour la patrie? Que dire de ceux qu'il envoie gouverner les provinces? Faut-il les appeler proconsuls et

ne saurait être, puisque nous sayons qu'à Tépoque où il gouvernait la Syrie^ Martius Vérus était légat de la Cappadoce^ province dans laquelle il avait succédé à Statius Priscus. On ne saurait même entendre par Asie^ dans le texte de Dion, la province qui portait ce nom^ puisque Aristide {Oration.) prouve que vers la même époque plusieurs proconsuls s'y étaient succédé. On comprendra parfaitement au contraire que Dion ait voulu désigner ainsi tout le pays que les Romains appelaient, d'une manière générale, TOrient ; c'est-à-dire les vastes régions situées entre l'Ëuphrale, la chaîne du Taurus et 1 Egypte, telles qu'Ammien Marcellin les décrit au huitième chapitre de son quatorzième livre : Orient is vero limes in longum protentus et rectum^ ab Euphratis fluminis ripis adusque supercilia porrigitur Nili , Ixca saracenis conterminans gentibus^ dextra pelagi fragoribus patens. En etTet, si le gouvernement d' Avidius Cassius n'avait pas confiné avec l'Egypte et ne s'était étendu en un certain point sur ce pays, si ce général n'avait eu sous sa juridiction la Palestine, qui sépaiait les deux contrées^ il

gouverneurs, ces hommes qui croient que de tels postes leur sont confiés par le sénat ou l'empereur pour qu'ils y vivent dans la débauche et s'y gorgent de richesses! On le connaît, le préfet du prétoire de noire empereur philosophe : c'était un mendiant trois jours avant sa no* mination; tout à coup il fut riche. Comment? je le demande , si ce n'est en dévorant les provinces et rÉtat (1). » Tou» en faisant la part de l'exagération dans ces récriminations, inspirées sans doute par le désir de justifier son usurpation, on ne peut admettre que Cassius ait ( ntièrement calomnié le gouvernement de Marc- Aurèle. La profonde corruption des classes élevées demandait plus de sévérité que de clémence, et les guerres

n'aurait pu réprimer la sédition des Bucoles. L'action du gouverneur de la Syrie jusqu'à l'embouchure pélusiaque du Nil est eucore prouvée plus tard^ par un passage de Sparticn où^ parlant de la sévérité de Pescennius Niger, légat de Syrie, il lui fait dire à ses soldats : « Eh quoi! vous avez le Nil, et vous demandez du vin ? » (Pesc. Niger, c. vu.) L'in<cription trouvée en Palestine et consacrée par un tribun de la troisième légion gallica ( Boeck, Corpus Inscr. gr,^ n* 4544) aux empereurs Marc-Aurèle et Vérus, sous le gouvernement d'un légat dont le nom a été effacé, ne peut se rapporter, ainsi que l'a supposé M. Cavedoni(/4/in. delP Inst. arch,, 1847, 168), qu'à la légation d'Avidius Cassius. Après sa révolte et sa mort, son nom aura été rayé des monuments oîi il avait été gravé.

(1) Vulcat. Gallican. Fie d'Avid, Cassius, c. xin. Il nous semble encore résulter d'un passage de Spartien que, sous le règne de Marc-Aurèle, les provinces ont eu souvent à se plaindre de leurs administrateurs : « Pescennius Niger, dit ce chroniqueur, jouissait d'une telle autorité que, voyant les provinces ruinées par suite des fréquents changements opérés dans l'administration , il en écrivit d'abord à Marc-Aurèle, puis à Commode. » (Fie de Pescen. Niger y c. vu.)

OU les rébellions qui occupèrent constamment le règne du meilleur des Antonins indiquent un malaise dont il faut chercher la cause dans son entourage. Jamais, en effet, il n'eut la force d'en réprimer les funestes penchants. Ne (Jevail-il pas un jour faire rendre les honneurs divins à une épouse qui déshonorait son nom, et laisser pour successeur le plus cruel des tyrans !

La nouvelle de la révolte d'Avidius Cassius avait causé à Rome les plus vives inquiétudes. Marc-Aurèle était au fond de la Pannonie : on craignait la prompte arrivée d'un prétendant connu par sa sévérité, et les sénateurs se voyaient déjà proscrivant, à regret, sans doute, mais conTormément à leurs habitudes, le prince déchu pour acclamer le vainqueur. L'épée d'un légionnaire leur épargna cette nécessité à laquelle on était toujours sûr de les voir obéir. Avidius, qui, après avoir soumis rÉgypte, la Syrie et une partie de l'Asie antérieure, avait trouvé de la résistance dans la Gappadoce, commandée par Marlius Vérus, et dans la Bithynie, où Claude Albin était légat, fut tué par un centurion de sa propre armée , et sa mort mit fin à la révolte. Marc- Aurèle, en entrant à Rome, où il s'était hâté de revenir , n'aurait eu qu'à punir ceux qui s'étaient laissé détourner de leur devoir, si son cœur, alors comme toujours, ne lui avait conseillé la clémence. Déjà, dans la proclamation qu'il avait adressée à ses soldats, il avait amèrement déploré la nécessité de soutenir une guerre civile, et de tourner ses armes contre son peuple. Sa plus grande crainte était , disait-il , que Cassius , soit honte ou remords, ne mit fin à sa vie^ ou ne tombât sous

SUR MARCAURËLE 101

les coups de quelque sujet loyal. Son plus grand désir était d'accorder un pardon absolu, paroles sincères, in:pirées par les plus nobles sentiments. Quand on lui apporta la tête de Cassius, il rejeta avec horreur la sanglante offrande et refusa d'admettre les meurtriers en sa présence : « Qu'on ne verse pas de sang, » écrivait-il au sénat à l'occasion du procès intenté aux complice s d'Avidius; «queles déportés soient rappelés; que ceux don tles biens ont été confisqués les recouvrent. Plût aux dieux que je pusse rappeler aussi ceux qui sont dans le tombeau ! rien n'est moins digne d'un souverain que de venger ses injures personnelles. Vous accorderez donc un plein pardon aux fils d'Âvidius Cassius, à son gendre, à sa femme. Et pourquoi parler de pardon? Ils ne sont pas criminels. Qu'ils vivent en sécurité, dans la tranquille possession de leur patrimoine; qu'ils soient riches et libres d'aller où ils voudront; qu'ils porteot en tout pays des témoignages de ma bonté, des preuves de la vôtre. Mais pardonner aux femmes ou aux enfants de ceux que la mort a frappés, Pères conscrits, est-ce là de la clémence? Je demande encore que les complices d'Avidius, qui appartiendraient à Tordre du sénat ou des chevaliers, soient à l'abri de la mort, delà confiscation, de la crainte, de la hnine, de l'injure. Ménagez cette gloire à mon règne, qu'à l'occasion d'une révolte où il s'agissait du trône, la mort n'ait frappé les rebelles que sur le champ de bataille (1). » Marc-Aurèle fut obéi

(1) Vulcatius Gallicanus, Fie d^Àvid, Cassius, c. xii.

t02 ESSAI

dans son désir de clémence, et l'on rapporte que Martius Vérus, qui se trouvait en Syrie, ayant pris possession de toute la correspondance de Cassius, la jeta au feu en disant qu'il croyait répondre ainsi au vœu de l'empereur. D'autres prétendent que ce fut Marc-Aurèle qui brûla ces lettres sans les ouvrir (1).

Tertullien a remarqué que pas un chrétien n'avait pris part à la révolte de Cassius : « Car, dit-il à ce propos, un chrétien n'est l'ennemi de personne , et moins encore de son souverain : sachant que c'est de Dieu qu'il tient sa puissance, il se croit obligé de l'aimer, de l'honorer , de souhaiter sa conservation et celle de rÉtat (2). » Comment se fait-il donc que Marc-Aurèle, si indulgent pour des coupables, se soit montré si implacable pour ces chrétiens auxquels il aurait dû tendre la main comme à des frères, en retrouvant dans leur morale divine des préceptes plus sublimes encore que ceux de la plus pure morale du stoïcisme? La seule explication possible à ce contraste est l'inquiétude que faisait naître dans l'esprit du chef de l'empire la diffusion rapide du christianisme, diffusion dont les fouilles continuées depuis quelques années dans les catacombes conGrment l'action sur la société romaine, bien que cette action ait été niée ou affaiblie par ceux qui croyaient à l'exagération des écrivains ecclésiastiques, avant que les monuments ne se fussent montrés d'accord avec

(1) Voy. Dion, 1. lxxi, c. 29. — Amm. Marc.^ 1. xxi.

(2) Tertull. ad Scap., c. 3.

SUR MARC-ALRÈLE. 103

eux. C'est à Tépoque même donl nous nous occupons, c'est-à-dire au siècle des Antonins, que l'auteur de l'épître à Diognèle parle du culte des chrétiens répandu dans toutes les cités du monde romain (1); que saint Justin afGrme qu'il n'y a pas un coin de la terre, même chez les peuples barbares , où Ton ne prie au nom de Jésus-Christ mort sur la croix (2); que saint Irénée croit à l'expansion de l'Église dans l'univers entier (3j; que Terlullien dit : « Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous peuplons votre empire, vos villes, vos conseils, vos camps^ vos tribus, le palais, le sénat, le forum, nous ne vous laissons que vos temples. Sans recourir aux armes, nous pourrions vous combattre en nous séparant de vous : vous seriez effrayés de votre solitude (4). » Paroles inspirées sans doute par le pressentiment d'un avenir prochain et qu'il ne faut peut-être pas prendre à la lettre, mais qui prouvent toutefois l'élan des populations vers une lumière plus pure que celle dont les reflets douteux éclairaient à peine le monde païen. D'ailleurs, et dès les premières années du second siècle , Pline n'écrit-il pas à Trajan en le consultant sur les procès que l'on fait aux chrétiens : « L'affaire m'a paru digne de vos réflexions par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril : car un très-grand nombre de personnes

(1) Ch. VI, vol. I, p. 482 de Téd. des Œuvres de saint Justin , par Otto.

(2) Dîal, av. Tryph., § 17.

(3) Àdvers. Hxres,, m, 4, 2.

(4) ^polog.y ch. 37.

t04 ESSAI

de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours impliquées dans celte accusalion (1). »

Nous avons trouvé des preuves nouvelles de cette vaillante aspiration depuis que les cryptes du cimetière de Sainl-Caliste, ouvertes sous la direction habile du chevalier de Rossi, ont donné accès aux parties les plus anciennes delà Rome souterraine. Le style des peintures et de rornementation, le choix des matériaux, la paléographie, les inscriptions, ont guidé le savant archéologue par les soins duquel s'est opérée cette résurrection historique (2). Il a pu assigner ainsi un ordre chronologique aux galeries sans nombre où les chrétiens plaçaient leurs morts sous l'invocation des martyrs, et démontrer la diffusion de la foi à Rome dès la fin du second siècle de noire ère. Quelques historiens modernes supposent trop facilement que les empereurs qui se sont trouvés en face du christianisme naissant n'eurent que du dédain pour les dogmes nouveaux. Sans doute la religion païenne ne se crut pas d'abord sérieusement menacée, et le pouvoir s'alarmait peu d'un mouvement qui agitait surtout les esprits dans les classes les plus humbles de la société. Cependant l'antagonisme se révéla plus promplement qu'on ne le suppose. Rome n'avait jamais eu la tolérance qu'on lui a souvent prêtée pour ce qu'elle appelait les superstitions étrangères. Elle admit au droit de cité les dieux

(1) Epîst,,\. X, lettre 97.

(2) Voy. ma Lettre à M. J. de Witte sur les fouilles dans les catacombes de Rome, Athenxum français^ 1854, p. 662-663.

des nations vaincaes, à la condition que ces dieux, satisfaits d'occuper une petite place dans le Panthéon romain, se contenteraient d'encens et de prières. Toute tendance religieuse qui se montrait exclusive, et ne s'inscrivait pas ouvertement pour prendre rang dans le polythéisme de l'État, était poursuivie par les rigueurs de la loi romaine.

Déjà, sous la république, le consul Posthumius disait au sénat : « Combien de fois, au temps de nos pères et de nos aïeux, les magistrats n'ont-ils pas été chargés d'interdire les cultes étrangers, de chasser les prêtres ou les devins, de brûler les livres prophétiques, d'abolir tout rit, tout sacrifice qui s'écartait de la discipline romaine (1)! » C'est ainsi que, sous le règne de Claude, les juifs ont été chassés de Rome (2) ; que, dans la Bretagne et dans les Gaules, le druidisme fut persécuté par cet empereur, alors que sous tout autre rapport il se montrait si favorable aux Gaulois. Les druides, en effet, caste sacerdotale et politique, voulaient commander nonseulement à la foi, mais aux actes : ils se regardaient comme les interprètes de la loi divine, et imposaient en son nom la loi humaine à leurs sectateurs. Les Romains abattirent leurs autels, abolirent leur culte, les poursuivirent, le fer à la main, jusque dans les forêts de la Bretagne et les îles sauvages de la mer d'Irlande (3). Les noms de Claude et de la Bretagne nous ramènent à

{{) Tite-Live, 1. xxxix, \6.

(2) Suétone, Fie de Claude , c. xxv.

(3) Tacite, Ànn., l. xiv, 29 et suiv.

l'une des premières femmes chrétiennes qui ait excité les soupçons d'un gouvernement jaloux. Tacite nous apprend que Pomponia Graecina , matrone de haute naissance, femme d'AuIus Plautius, qui sous Claude avait mérité l'ovation comme conquérant de la Bretagne, fut accusée, pendant le règne de Néron, de se livrer â des superstitions étrangères, superstifionis externœ rea. Le jugement de l'affaire fut remis entre les mains du mari ; après avoir, selon l'ancienne coutume, instruit en présence des parents ce procès, d'où dépendait, ajoute Tacite, l'honneur et la vie de sa femme, il la déclara innocente. Depuis cette époque elle vécut dans la retraite; pendant quarante ans elle ne porta que des habits de deuil, et s'éloigna des plaisirs, quoiqu'elle fût recherchée et honorée de tous (1). Cette vie d'abnégation, cette solitude volontaire au milieu de la capitale du monde, cet abandon de toute vanité dans les soins de la personne, ont fait supposer que Graecina était chrétienne (2), convertie, sans doute, par quelqu'une de ces esclaves d'Orient qui avaient entendu la parole des apôtres et s'étaient pénétrées de cette religion d'amour et de charité dont la morale parle si haut au cœur tendre et dévoué de la femme.

Dès le temps de Domitien, nous savons par Eusèbe qu'une idée vague des dogmes du christianisme et du judaïsme, alors confondus par les Romains, préoccupait

(0 Tacite, Annal,, \. xm, 32.

(2) Cf. Baronius {Ann. eccL ad annum HI Neroni8).-*De sanctis^ Del Sepolcro dei Plauzi, Ravenne, 1784^ p. 6.

SUR MARC-AUBÈLE. lOT

le chef de l'État (1). Ce règne glorieux qu'on attendait, cet avènement d'un Messie qui devait régner sur la Jérusalem éternelle, faisait craindre que les nouveaux prosélytes ne cherchassent un changement de dynastie; et cependant le successeur de saint Pierre pouvait alors répondre avec vérité que son royaume n'était pas de ce monde. SousTrajan, les mêmes appréhensions se renouvelèrent (2). Les confréries, les sociétés secrètes étaient surveillées avec soin ou dissoutes (3), le refus de sacri-

(i) Eusèbe, Hist. EccL^ m, 20.

(2) Id., «6., m, 82.

(3) La correspondance de Pline et d^ Trajan fait connaître avec quelle défiance le gouvernement voyait se former tout collège ou toute association, alors même que de telles institutions semblaient avoir pour but l'intérêt public dans ce qu'il a de plus pressant, la conservation des personnes ou des propriétés. Un terrible incendie ayant consumé, faute de secours, un grand nombre de maisons particulières et des édifices publics à Nicomédie, Pline, alors gouverneur de la Bythinie, s'adressa à l'empereur pour être autorisé à former une confrérie de cent cinquante artisans qui seraient prêts à se porter au feu dans de pareilles occasions. Trajan refusa : a N'oublions pas, écritil à son légat, que ces prétendues sociétés de secours n'ont été le plus souvent que des occasions de désordres. Quelque nom que nous leur donnions, quelle que soit la cause de leurs réunions, quelque courtes que soient leurs séances, il y a toujours un danger dans l'existence de ces confréries. » (Pline le Jeune, Lettres^ 1. x, 43.) Ailleurs c'est avec peine que l'empereur consent à laisser les habitants d'Amise, ville du Pont, recueillir entre eux des cotisations sous la condition qu'elles seront employées au soulagement des classes pauvres, et nullement à soutenir des assemblées illicites, illicitos cœttcs. (Ibid,, 94.) Puis, une autre fois, Pline craint qu'à l'occasion des solennités de famille on n'in • vite tant de monde que ces fêtes ne dégénèrent en attroupements, et Trajan lui répond que, cette crainte étant légitime, il s'en rapporte à

fier à Tempereur semblait confirmer ces aspirations vers un changement de pouvoir contre lequel protestait encore saint Justin au temps des Antonins : a Si vous entendez dire que nous attendons un royaume, écrit-il, et que vous supposiez qu'il s'agit d'un royaume terrestre,

lui pour réformer de tels abus. (76., 407, 108.) En un mot les restrictions au droit d'association semblent avoir été Tune des préoccupations de l'empire. Dès Tavénement de Jules César à la dictature, il détruisit ou dispersa toutes les communautés, à Texception de celles dont rinstitution remontait aux premiers âges de Rome (Suétone, César, xui) ; et comme il s'en était probablement formé de nouvelles pendant les guerres civiles, Auguste renouvela les mêmes ordonnances. [lbid,y Augusto, xxxu.) Dès lors l'établissement de tout collège dut être autorist^ par la permission du prince ou par un sénatus-consulte. Nous lisons dans le Digeste : « 11 est défendu aux gouverneurs de province d'autoriser de nouveaux collèges ou de nouvelles confréries, et de permettre aux soldats de former dans les camps des associations. Les gens du peuple peuvent cependant s'imposer une cotisation mensuelle; mais sous la condition de ne se réunir qu'une fois par mois et de ne former sous aucun prétexte une association illicite. » (D., lib. XLvn, tiL Sa. i.) Si quoique collège se formait contre la loi, il devait être dissous : « CoUegia si qua fuerint iiliciia, mandatis et constitutith nibns et scitis dissoiruntur, » (D., xlvii, t. 22, 3.) Mais latdissolution du ci^lège non autorisé ne suflisait pas; les membres en étaient poursuivis et punis comme coupables de lèsenonajesté : « Quisquis Ulicitnm coHeginm ^surpaverit, ea pœna tenetur qua tenentur qui homiHibtts armaiis loca pMica reitempia occupasse judicati sunt.i^ v/^., 2.) Aussi les inscriptions nous prouvent-elles avec quel soin les membres d*un citllège savaient se pitèvaloir de l'autorisation do séc.at ou du priiHV« en employant la formule : Ql'IBUS EX S.G.GOUŒ UCKT. ou bien : QUBIS EX SX.œUŒ PERMISSllU EST {Mém. des ùHtiq. de Frauce, \x, p. 7$\ ou bien encore: QUIBCS EX KR- MIS81' IHYl ni ARCWI H.VBERE PERMIS. .Gniter, 424, 12), etc. On a recherché quels étaient les collèges privilégiés qui aviient obtenu

VOUS êles dans l'erreur : nous n'attendons que le royaume de Dieu. » (Apolog. I, g 2.)

Cependant chaque jour la prédication ou l'exemple faisaient des prosélytes au nom du Christ. Cette morale, si consolante pour les misères de la vie, qui pénétrait tout d'abord dans la partie souffrante de la société, puis

Tautorisation d'existrr sous l'empire, malgré la défiance qu'inspiraient alors de telles réunions ; quels étaient leur constitution, leur emploi, leur raison d'être, et malheureusement les notions que l'on peut recueillir à ce sujet ne sont ni bien nombreuses ni bien précises. Parmi les collèges approuvés par l'autorité se trouvent quelques corporations d'artisans indiquées par Gaïus : « U n'y a qu'un petit nombre de mo- « tifs, dit-il, qui puissent autoriser l'existence des corporations. Telles « sont le recouvrement des impôts, l'exploitation des mines d'or ou a d'argent, la fabrication du sel, la navigation. 11 y a aussi certains colci légesàRomequedeséditsdes princes ou dessénatus consultes ont vali- « dés,telsque celui desboulangers et quelques autres.» (Di^.,1. m, tit. iv, l.)Les inscriptions nous ont déjà fait connaître et nous font connaître de plusen plus chaque jour quels étaient les corps de métiers qui avaient ainsi obtenu grâce devant l'autorité et se trouvaient réunis en corporations par la permission du prince ou du sénat. Outre les collèges si connus des Centonarii, des Dendropkori , des Fabri, des Fabri Tignuarii, des Finarii, dont on trouve des mentions fréquentes dans tous les grands recueils d'inscriptions, il y a plusieurs autres corporations d'artisans dont les traces se révèlent par un examen attentif des documents dont dispose aujourd'hui l'épigraphie. La navigation y est représentée par les Nautœ ou les Navicularii (passim), les Caudicarii (Orelli, 4072), les Nauticarii (Henzen, 7205), les Scapharii (Orelli, 4109), les Lenmcularii (Orelli, 1300, 4054 ; Henzen, 6029), les Saburrarii (Donati, p. 458, 5) : on y trouve des collèges à*Aquaru (Mommsen, I. R. N., 744), d'.^renane (Murât., 51 1 ,i%),d*/irgentarii (passim), d'yErarii (Gruter, 477, 1), à'Aromatarii (Orel., 4064), de Fabricensés (Horsley, Tab., 70, 1), de Balistarii (Donati, 511, 12), de Muliones ou à*Asinarii (Momrasen, I. N., 391), de Jumentarii (Marini,

remontait dans les classes élevées, a eu, nous le croyons, une influence marquée sur les princes, alors même qu'ils redoutaient le christianisme et le combattaient par la Tîolence. Des maximes étranges pour le monde ancien circulaient de toutes parts. L'esclavage n'était plus de droit commun; la pauvreté était mise en relief; l'égalité^

Fr. arv.y p. 775), de Fcenaril (Fabretti, col. TraJ., p. 251), de Fuilones (Orelli, 4056), de Fidicines (Mommsen, I. N., 6845), de Liticines Cornicines (Gudius, 205, 2) , de Magnarii (Fea, Fa^ti^ 49), de Coqui (Gard. Dipl, 410, p. 221), de Mensores Machinarii ow Frumentarii (Orel., 4420, Henzen, 7194), de Pistores (Grut., 81, 10), de Pastillarii (Murât., 527, 5), de Tabernaril (Henzen, 7215), de Piscatores (Orell., 4109, 4115), de renatores (Murât., 531, 2), de Medici (Fabreit., p. 232, 610), de Salarii (MarinijFr. arv,^ 1. 1, p. 294), de Salinatores (Orel., 749), de Lanarii Carmlnatores ou Pectinarii (Orel, 4103, 4207, Romanelli, Top. y U lU, 64),à'UtricularU (passim), etc., associations qui avaient saps doute, parmi les différents buts de leur institution, la répartition de secours mutuels dans les nécessités de la vie, et THSSurance qu'il serait pourvu aux funérailles des membres du collège, ainsi qu'on peut le présumer d'après la teneur de quelques monu ments épigrapbiques. Ainsi, par exemple, nous lisons dans une inscription donnée par Orelli , 4420 : D.M.C.TVRIVS C.F.LOLLIANVS QVITQVIT EX CORPORE MENSORVM MACHINARIORVM FVNERA- Tiai NOMINE SEQVETVR RELIQVVM PENES Hem Vublicam Supra Scriptam REMANERE VOLO EX CVIVS VSVRIS PETO A VOBIS COL- LEGaE VTl SVSCIPERE DIGISEMINI VT DIEBVS SOLEMNIBVS SA- CRIFICIVM MlHl FACIATIS ID EST IIILID.MART.DIE NATALIS MEl VSQVE AD X XXV PAREINTALIS X XÏTs FLOS ROSA X V SI FACTA NON FVERINT TVNC FISCO STACIONIS ANNONAE DVPLVM FVNERATIGIVM DARE DEBEBITIS. Dans une inscription de la Grande-Bretagne trouvée à Bath {/iqux solis), nous lisions qu'un ouvrier militaire de la vingtième légion appartenant au collège des Fabricenses a été inhumé aux frais de son collège : IVLIVS VITALIS FABRICIESIS (lisez FABRICËNSIS) LEGioni^lx Waleriœ \ictrici$

SUR MAROAURÈLE. 111

principe inconnu jusqu'alors, se trouvait proclamée par la religion Douvelle. 11 a dû se passer, à celte époque, un fait analogue à celui que nous avons vu de nos jours. On croyait à une expansion de théories sociales, dangereuses pour le salut de l'État, subversives de tout ce qui avait existé jusqu'alors. Oq était décidé à les re-

STIPENDIORVM IX ANNORwm XXIX. NATIONE BELGA EX COL- LEGIO FABRICE/i«itim ELATVS II. SE. Des inscrif)tions funéraires où on lit: METILIO.. .F.OVF.MESSORI COLLEGIVM IVMENÏARlO- RVM (Marini, Fr. arv.y p. 772), ou bien : ACCEPTO CIllAE SERVO LANARU PECTINARII SODALES POSVERE (Orelli , 4207), ou : D.M. HAEC LOCA SVNT LANARIORVM CARMINATORVM SODALICII QVAE FAaVNT IN AGRO P.C. AD VIAM.P.LV (Orelli, 4103), ou bien encore: LOCVM SEPVLTVRAE DONAVIT G. VALGIVS FVSCVS COxNLE- GIO IVMENTARIORVM PORTAE GALLICAE POSTERISOVE EORVM OMNIVM ET VXORIBVS CONCVBINISQ. (Fabretti, p. 157, 261), semblent prouver que les liens qui rattachaient Tun à Tautre les membres de ces différents collèges d'artisans n'étaient pas rompus par la mort et les unissaient jusqu'au lieu de Téternel repos. M. Mommsen a également conjecturé avec beaucoup de probabilité (de Collegiis et soda' liciis Romanorum, Kiliae, 1843) qu'un grand nombre des collèges qui portent le nom de quelque divinité^ et dont on rencontre d.ms les inscriptions des traces nombreuses, avaient moins pour objet le culte particulier de cette divinité que les soins apportés par les membres de l'association aux funérailles de quiconque venait à décéder en en faisant partie. On sait, en effet, quel respect on portait au culte des morts, dans l'antiquité, et quelle pieuse obligation c'était pour chacun de veiller à la sépulture de ses proches. Les riches familles élevaient d'immenses monuments à la mémoire de ceux qu'eUes avaient perdus^ et cette inégalité dans la mort aurait été plus choquante encore si le cadavre du pauvre ou de l'esclave avait dû être abandonné sans pompe et sans honneurs. Trois lois ou fragments de lois relatives à des confréries ont été retrouvées jusqu'à présent et appuient la conjecture de M. Mommsen. La loi du collège d'Esculape et d'Hygie

llî ESSAI

pousser à tout prix ; mais on comprenait qu'il fallait faire. quelque chose pour ces classes jusqu'alors déshéritées, chez lesquelles se développait rapidement l'espoir d'un meilleur avenir.

On ne put croire à l'abnégation qui ne leur faisait espérer cet avenir que dans une patrie céleste. On les

(Orelli, 2417), ledit du magister du collège de Jupiter Cerrienius, publié sous le règne de Marc-Aurèle et sous le consulat 4e L. Vérus et de Qiiadratus (de J.-C. 167, voy. Masmann, Ubellus aurarius, tabb. i, 2, et Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6087), la loi du collège des Guitares Dianss et Ântinoi, appartenant au règne d'Adrien et trouvée à Lanuviumenl8l6 (voy. Mommsen, de ColL /{om., p. 98 sqq. etHenzen, 6086), sont relatifs aux soins à prendre pour les funérailles d^s membres de Tassociation. Ce sont là ces confréries pour lesquelles la loi citée par le Digeste se désarma de ses rigueurs. Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre^ dum iamen semel in mense coeant ^ ne sub preiextu hujusmodi iilicitum collegium coeant. (D., 1. XLvu, 22, 1.) En effet, les membres du collège de Diane et d'Antinous ne doivent se rassembler qu'une fois par mois pour décider de ce qui avait rapjort aux inhumations : Ql-'IBUS œiRE CONVENIRE COLLEGIUMQLE UABERE UCEAT QUI STIPEM MENSTRUAM CONFERRE VOLEJNT LN FUNERA II IN œLLEGIUM COEANT NEQUE SUB SPEGIE EJUS COLLEGII NISI SEMEL IN MENSE COEANT CONFERENDI CAUSA UNDE DEFUNCTI SEPELIENTUR. Les règlements du collège décident de la quotité des contributions dues par chaque membre, de Tusage qui doit en être fait, Jes soins à prendre pour les funérailles de ceux qui meurent dans le pays ou dans un rayon de vingt milles, des repas qui réunissent à certiiines époques les membres du collège parmi lesquels les esclaves sont admis. Si quelque esclave appartenant au collège vient à décéder et que son maître ou sa maîtresse se refusent injustement à donner au corps la sépulture, un service funèbre n'en sera pas moins célébré en sa commémoration : QVISQVIS EX HOC COLLEGIO SERVAIS DEFVN- CTVS F\'ERrr ET CORPVS EIVS A DOMINO DOMINAVE INIQVI-

prenait pour des méconteDts, et sans se l'avouer on comptait avec eux. De là ces maximes plus humaines, cet adoucissement dans les mœurs publiques, cette législation moins rude^ qui signalent l'avènement du second siècle. La philosophie du Portique, répudiant ce qu'elle avait d'austère et de personnel, en arrivait sous

TAXE SEPVLTVRAE DATVM NON FVERIT El FVNVS IMAGBVARIVM FIET (Orel.^ éd. Henzen^ 6086). Il se passait alors quelque chose de semblable à ce que nous voyons aujourd'hui dans nos campagnes^ où^ sous l'invocation de saint Roch^ de saint Joseph^ ou de til autre saint du calendrier catholique, se forment des confréries dont les membres vont chercher solennellement la dépouille mortelle du compagnon qui a été appelé à une vie meilleure, le transportent sur leurs épaules jusqu'à Féglise du village et prient sur son cercueiL Voilà donc le droit à Tassociation que les empereurs consentaient le plus souvent à reconnaître au peuple romain : épargner chaque mois sur son salaire et mettre dans une bourse commune le denier qui devait procurer à l'artisan ou à l'esclave le bois du bûcher, l'urne modeste placée dans un colombaire et la plaque de marbre où son nom restait gravé. Desmagisiri, des quinquennales ^ des curateurs, quelquefois un, deux, trois, ou davantage, aidés de questeurs, ou sans le secours d'une questure, présidaient les collèges tolérés par l'État. Malgré l'ineertitude qui ressort de Texamen des inscriptions, relativement à la constitution de ces associations autorisées, nous sommt s conduits à ce rapprochement : de même que la constitution du municipe était modelée sur celle de TÉtat, l'administration particulière des collèges avait quelques rapports à celle des municipes. Ainsi, par exemple, les quinquennales des municipes nommés à l'imitation des censeurs, UVIRI IVVmi OVDVQVENNALES CENSORIA POTESTATE appelaient, comme ces derniers, du nom de lustre le temps compris dans leur magistrature, ainsi que nous le voyons par l'inscription d'un quinquennalis qui fit exécuter certains travaux intra lustrum honoris ejus (Henzen, Bull. Inst. arch., 1849, p. 103) : or l'ère de certains collèges dirigés par des magistri quinquennales se comptait par ius-

MARC-AURÉLE. 8

Marc-Anrèle jusqu'à une charité presque chrétienne. Les chrétiens eux-mêmes semblent avoir eu conscience du bien qu'ils faisaient à la société païenne par la-

tres^ comme nous l'apprennent les monuments épigraphiques (voyez entre autres plusieurs inscriptions du collège des charpentiers d'Ostie dont Tune est datée du xui* lustre^ une autre du xxi*^ une troisième du xxxuie^ une quatrième du xxxvi* lustre après la fondation du collège). (Orelli, 820 ; Henzen, 7200, 6520 ; Marini, Inscr. de la villa alb.^p. 232.) D'autres collèges expriment les dates^ non par lustres, mais par années, et, dans ce cas, on peut remarquer qu'ils sont présidés par de simples magistri n'ayant plus rien de commun avec la potestas censoria des quinquennales. Ainsi que l'État, tout collège autorisé était apte à posséder, à former une caisse commune, à la faire gérer par des agents de son choix : « Ceux à qui il a été permis de se réunir en corps, collège, société ou quel que soit le nom qu'ils se donnent, dit le Digeste, peuvent posséder en commun, à l'exemple de llËtat, avoir des fonds en propre et nommer un agent ou un syndic qui surveille Texécution des mesures arrêtées par la communauté. » (D., l. m, t. 4, i, § 1.) Plus d'une fois encore, dans le Digeste, les associations sont rapprochées du municipe relativement aux droits qu*elles peuvent exercer : « Hx^ reditas personœ vice fungitur sicuti municipium et decuria et s(h cietas, » (D., 1. xlvi, tit. 1, 22.) Puis encore : « Si quis tabulai instru* mentorum reip. municipii alicujtis surriptierit, Labeo aitfurti eum tenerL Idemqxie scribit et de cœteris rébus publicis et de societatibus, » (D., 1. xLvu, tit. 2, 31.) Les collèges jouissaient donc da^u^ p^sonXy et recevaient les dons qui leur étaient adressés. Ces dons étaient souvent offerts au dieu sous l'invocation duquel était placée la société et à la société elle-même : SOLI INVICTO ET SODALICIO EJUS (Gruter, XXXV, 5) ; lOVI OPTIMO MAXIMO ET COLLEGIO SANCTISSIMO (Marini, Fr. arv., p. 95); SILVANO ET COLLEGIO EIVS(i6k/.), etc. Ils avaient aussi des esclaves : a Servus municipum vel coUegii vel decuriœ hieres instituttis, manumissus vel alienatus adibit àssre^ ditatem, dit le Digeste. » (1. xxix, tit. 2, 25, § 1.) Ce fut Marc-Aurèle qui accorda le premier aux collèges le droit d'affranchhr, ainsi que nous rapprend Ulpien : « Divus Marcus omnibus collegiis quibus

quelle ils étaient persécutés avec tant d'aveuglement : ff Nous pourrions, D dit Saint-Justin s'adressant à Antonin et à Marc-Aurèle, « vous citer beaucoup de personnes

coeundijus est, manumittendipotestatem dédit, » (D., I. xl, t. 3, 1.) Ce fut encore lui qui autorisa les collèges à recevoir des legs : « Cum senatus temporibus DM Marci permiserit coUegiis legare nulla dubitatîo est qtwd si corpori cui licet coire legatum erif, debeatur : cui autem non licet ^ si iegefur non valebit, nlsi singuiis legetur : hi enim non quasi collegium sed quasi certi homines admittentur ad legatum, » (D., 1. xxxiv, lit. 6, 20.) On trouve en efftt dans les inscriptions de nombreux témoignages des Itgs faits aux collèges ; par exemple, ce testament trouvé à Sarsina, la [»atrie de Plante, et donné parGruter(cccxxu,4): CAPVT EX TESTAMENTO CETRANIAE SE- VERINAE COLLEGIIS DENDROPHORORVM FABRVM CEINTONARIO- RVM MVNiaP. SASSIwa//5 HSSENA M1L1a¥dARI VOLO FIDEIQVE VESTRAE COLLEGIALI COMMITTO; puis d'autres inscriptions en l'honneur de personnes qui ont légué leurs biens à des communautés : œiLegium FABRww SP. ATILiO CEREALI QVI REM SVAAI COLLEGIO RELIQVIT (Murât., 516, 1) : COLLEGmw FABRwm... VRSIONI SE- CVNDI V\Lio QVI FACVLTATES SVAS COLLe^io RELIQweV. (Orel., 4080.) Il est vrai qu'en accordant certains privilèges aux communautés, Marc-Aurèle restreignait le droit d'association en ordonnant qu'on ne pourrait appartenir à deux collèges. Celui qui se trouvait dans ce cas devait opter et recevoir du collège qu'il quittait ce qui pouvait lui revenir dans la communauté. (Constitution émanée a Dicis Fratribvs, D., 1. XLVu, tit. 22, i .) Se constituer en société par l'autorisation du prince ou du sénat, voter des règlements relatifs au but de l'institution, nommer pour surveiller leur exécution des chefs annuels ou quinquennaux, former une caisse commune du produit des cotisations mensuelles, posséder, recevoir, acquérir ou donner, se réunir au plus une fois par mois, éviter avec soin tout ce qui aurait pu éveiller les soupçons de l'autorité ou s'écarter du but avoué de la réunion, tels étaient donc les droits et les devoirs du collège au temps des Antonins, temps plus favorables à la liberté que ceux qui les précédèrent ou qui les suivirent, mais temps dangereux pour la vieille

« parmi les vôtres qui onl reaoDcé à leurs violences et « à leurs tyran uies, depuis qu'elles ont pu connaître « toute la patience et la force d'âme des chrétiens dont

constitution romaine, ébranlée par le travail incessant des idées nouvelles. L'autorité, tout à la fois défiante et bienveillante^ retient d'une main ce qu'elle donne de l'autre. Le fantôme des sociétés se* crêtes se lève devant elle et Feftraye. Si elle consent à dire que la religion peut être un but avoué d'association pour les gens du peuple^ elle en arrive de suite aux restrictions. « Religionis causa tenuiores coire non prohibent urydum tamenper hoc non fiât contra SCtum quo illicita coUegia arcentur^ » dit Marcieu (D.^ 1. xlvii, tit. 22^ § 1) ; puis Ulplen ajoute : « Sub pretextu religionU tel sub specie solvendi voti cœtus illicitos nec a veteranis tentari oportet. » (L. xlvu, tit. 11^ 2.) Aussi c'est en vain que les chrétiens , s'appuyant sur le caractère pacifique et religieux de leurs réunions^ les 'comparent aux assemblées autorisées par l'Etat : en vain Tertullien dit : « Nous prions pour les empereurs^ pour leurs ministres^ pour les puissants^ pour le repos du monde. Nous sommes présidés par des vieillards qui doivent cet honneur à leurs vertus et ne l'achètent pas à prix d'argent. Si nous avons une espèce de trésor, c'est que cliacun apporte une modique offrande au commencement de chaque mois^ ou quand il le veut, et sans que jamais on y contraigne personne^ pieux dépôt qui n'est pas dissipé en débauches de table, mais qui est employé à nourrir , à enterrer les pauvres^ à secourir les orphelins^ les vieillards, les naufragés^ les chrétiens exilés^ détenus ou condamnés aux mines. y> (Apolog., § xxa.) En vain saint Justin avait dit de même à Antonin et à Marc-Aurèle : « Ceux d'entre nous qui sont dans Tabondance font à leur volonté quelque offrande au chef delà communauté pour l'aider à secourbr les veuves^ les enfants privés de leur père, les malades^ les indigents^ ceux qui ont été jetés dans les cachots ou qui viennent des pays étrangers^ en un mot toutes les misères. )> (Apol., tit. i, p. 271^ éd. Otto.) Les assemblées des chrétiens n'en étaient pas moins sous le coup de la loi. Elles n'étaient et ne pouvaient être autorisées par les chefs de l'État^ souverains pontifes de la religion qu'elles venaient combattre^ par ces empereurs qui, le jour où ils recevaient le titre d'Au-

SUR MARC-AUKÈLE. in

« elles se sont trouvées rapprochées par le hasard oa des a relations d'affaires (1). »

Malheureusement Marc-Aurèle, dont les écrits offrent des préceptes moraux qu'on croirait inspirés par un esprit évangélique, ne vit jamais dans le christianisme que la doctrine d'une secte opiniâtre qui rêvait le renversement de l'étal. Ce reproche d'opiniâtreté est l'un de ceux que l'on rencontre le plus fréquemment formulé par les païens contre les prosélytes de la foi chrétienne. Pline, dans sa lettre à Trajan, insiste pour punir leur obstination inflexible y pen^icaciam certe et injlexibilem obstinationem debere puniri (2). Marc-Aurèle dit, dans ses Pensées , qu'il faut savoir braver la mort avec gravité et réflexion, mais non par pure opiniâtreté, comme les chrétiens (3). Tertullien fait plus d'une fois allusion à ce reproche, contre lequel il défend ses frères (4). Il semble que les polythéistes, n'ayant plus de conviction, n'aient pu l'accepter chez les autres. Il fallait, à leur avis, une mauvaise volonté bien persistante pour refuser la place qu'on aurait offerte au vrai Dieu dans ce Panthéon républicain où l'on admettait toutes les idoles.

guste ou de César se trouvaient , âux acclamations du sénats agrégés à tous les grands collèges de prêtres gardiens jaloux des superstitions du paganisme. La congrégation chrétienne n'était à leurs yeux qu'une de ces sociétés illicites contre lesqueUes la législation romaine s^était armée de ses plus grandes rigueurs.

(1) Apol., §16, p.42.

(3) Pensées^ 1. xi, 3.

(4) De spectac, ci; ad nation., i, il, 18; de patient, c. 2.

L'empefeur, qui avait horreur du sang versé et ne voulut assister aux combats du Cirque qu'après avoir fait donner aux gladiateurs des armes émoussées (1), était du moins loin des provinces où ses lieutenants égorgèrent de saints martyrs. A Lyon, Pothin, le chef de l'Église gauloise, Sanctus, Maturus, Attalede Pergame, Blandine, bien d'autres encore confessèrent la foi du Christ au milieu des tortures, et furent déchirés par des animaux féroces : les chrétiens qui étaient citoyens romains eurent, par privilège, la tête tranchée : tous scellaient ainsi de leur sang la première pierre de l'Église des Gaules. Une lettre, écrite sans doute par un des témoins qui avaieut échappé au supplice après avoir assisté à la persécution, nous a été conservée par Eusèbe(2). C'est Tune des pages les plus touchantes de l'histoire du christianisme. Joseph Scaliger déclare qu'il ne la lisait jamais sans devenir meilleur et se sentir transporté d'une ardeur immense pour la foi. La mort des courageux athlètes^qui lassent, sans faiblir, la cruauté des bourreaux ; le triomphe de l'esclave Blandine exposée dans un filet aux attaques d'un taureau furieux, encourageant ses compagnons et mourant la dernière de tous, semblable à une noble mère, dit lé chroniqueur, qui, après avoir exhorté ses fils durant le combat, les envoie en avant vers le roi comme des messagers de victoire; tout annonce, dans cette sainte légende, que la force morale va l'emporter sur la force

(1) Dion, 1. Lxxi, c. 29.

(2) Voy. Bist, eccles., 1. v, c. 1,

SUR MAROAURÈLE. 119

matérielle, qae les dieux s'en vonl pour faire place à un Dieu unique, et que le sang des martyrs sera la sève de sa religion. Eusèbe rapporte qu'on avait écrit à Marc-Aurèle tes circonstances du procès et que la réponse de César décida qu'il fallait renvoyer absous les accusés qui renieraient , mais punir selon la loi les opiniâtres qui persisteraient à se dire chrétiens. Sans doute qu'alors comme toujours on n'avait voulu faire voir à l'empereur, dans la secte nouvelle, qu'une de ces associations dangereuses recrutées parmi les déshérités des biens de ce monde et armées contre l'ordre social de toute la haine qu'inspire l'envie. Pourquoi faut-il que les passions religieuses ou politiques aient de si terribles entraînements, et que les meilleurs princes soient souvent détournés de la vérité par ceux-là même qui ont reçu d'eux la mission de la découvrir! Si Marc-Aurèle ne s'était pas laissé tromper par les hommes qui accomplissaient tant d'horreurs loin de ses yeux, il n'aurait pas à répondre de leurs actes devant la postérité (1).

(1) On a découvert, il y a peu d'années, dans un manuscrit syriaque de la bibliothèque du British Muséum, une partie de l'apologie adressée à Marc-Aurèle, en faveur des chrétiens, par Mélilon, évêque de Sardes, apologie dont quelques phrases seulement, les plus importantes, il est vrai, sous le rapport historique, nous étaient parvenues avec V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Le texte syriaque de ce précieux fragment a été publié à Londres par M. Cureton, qui l'a accompagné d'une traduction anglaise dans son Spicilegium Syriacum^ et à Paris par M. Renan, avec une traduction latine dans le Spicilegium Solesmense, t. II, p. xxxviu-li. Après avoir appelé l'attention de l'empereur sur les vérités du christianisme, après avoir exposé tout ce qu'il y a

L'empereur, après la mort d'Avidius Cassius, voulut apaiser par sa présence les derniers troubles de l'Orient, et parcourir ces belles provinces qu^il ne connaissait pas encore. Une lettre qui nous a été conservée par Philostrate semble d'ailleurs indiquer que, dans les périls de la guerre du Nord, Marc-Aurèle avait formé le vœu

de contraire à la saine raison dans un polythéisme ridicule^ sur lequel il donne de curieux détails à propos des divinités de l'Asie ou de la Grèce, Méliton se plaint des perfides conseillers ou délateurs qui cherchent à obtenir de nouveaux décrets pour persécuter en Asie des hommes pieux et s*enrichir aux dépens d'innocents indignement calomniés : « On peut être injuste en votre nom^ dit-il à Marc-Aurèle, mais on ne saurait l'être par vos ordres; car vous aimez la justice. Nous ne TOUS demandons que d'examiner par vous-même ce que sont ces hommes qu'on accuse d'une invincible opiniâtreté^ et de décider ensuite^ dans l'équité de votre jugement^ s'ils méritent la mort ou s'ils doivent être renvoyés absous. S'il est vrai cependant quecetédit, inouï jusqu'à présent et qu'on ne lancerait pas contre de barbares ennemis, ne vient pas de vous^ nous vous conjurons, à plus forte raison, de ne pas souffrir que nous soyons persécutés plus longtemps avec une si indigne violence. La religion que nous professons a pris naissance chez les barbares^ mais elle est née en même temps que l'empire romain^ comme un présage de sa gloire , sous le règne de cet Auguste qui fut l'un de vos ancêtres. Depuis lors, la grandeur du peuple romain^ confiée maintenant à votre haute sagesse, s'est accrue constamment, et la prospérité de l'empire s'étend et se développe avec nos doctrines sans avoir été troublée par aucune disgrâce, preuve évidente que ces doctrines sont loin d'être contraires à la félicité de l'État. De tous les empereurs, deux seulement, Néron et Domitien, entraînés par des imposteurs, ont accusé notre religion, et la calomnie se répandant parmi le peuple, toujoui's disposé à croire le pire, ces rumeurs mensongères ont obtenu quelque créance. Vos ancêtres cependant se sont efforcés de corriger l'erreur, et par des rescrits impériaux ont réprimé l'audace de ceux qui nous persécutaient. Parmi eux, votre aïeul Adrien a

d'aller se présenter à finitiatioa des mystères d'Eleusis (1). Son esprit élevé ne pouvait trouver aucune satisfaction dans le polythéisme romain. Ses aspirations

écrit en notre faveur à Fondanus, proconsul d'Asie, ainsi qu'à quelques autres légats. Votre père Antonin^ alors même que vous partagiez avec lui les soins du gouvernement, s*est adressé aux habitants de Larisse, de Thessalonique, d'Athènes, à tous les Grecs, en un mot, pour réprimer les séditions qu'on voulait exciter contre nous. Nous avons donc confiance en vous, dont la sagesse et l'humanité surpassent encore la leur, n Tertullien rend aux sentiments d'humanité de Marc-Aurèle une justice encore plus éclatante : o Consultez vos annales^ dit-il aux magistrats romains, vous y verrez que les princes qui ont sévi contre nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui ont connu les lois divines et humaines nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons même en citer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc- Aurèle. Qu'on lise la lettre où il atteste que la soif cruelle qui désolait son armée en Germanie fut apaisée par la pluie que le ciel accorda aux prières de ceux de ses soldats qui étaient chrétiens. S'il ne révoqua pas ouvertement les édits contre nos jfrères, il en détruisit l'effet par les peines sévères qu'il établit contre leurs accusateurs. » 11 est vrai qua la lettre de Marc-Aurèle, qui confirme le miracle de la pluie dans le pays des Quades, lettre qu'on trouve en grec après la première apologétique de saint Justin, puis en latin dans Baronius et Onuphre, a été généralement regardée comme apocryphe. (Voy. entre autres la note XV de Tillemont sur la vie de Marc-Aurèle, H, des emp., t. II, p. 560.) Mais le témoignage de Tertullien n'en est pas moins précieux et vient s'ajouter comme une preuve nouvelle à tout ce que nous savons du caractère humain de Marc-Aurèle. 11 nous confirme dans l'opinion qu'il faut rejeter la responsabilité des cruautés exercées contre les chrétiens pendant son règne sur les gouverneurs de provinces qui, dans leur zèle fanatique et leur terreur d'une révolution sociale, se servaient des anciens édits contre les sociétés secrètes comme d'une arme, et trompaient la justice du prince par de faux rapports. (1) Philost., De vit. sophiste 1. n, § 12.

allaient plus haut : « Servons Dieu et faisons du bien aux hommes, » disait-il ; et cette maxime l'amenait bien près du christianisme qu'il avait si cruellement méconnu. Combien de fois, sous le ciel brumeux de rAllemagne, alors que, retiré dans sa tente, il confiait à ses tablettes les pensées qu'il a datées du pays des Quades ou de Carnuntum, combien de fois, contemplant ce monde païen qui s'écroulait autour de lui, voyant que les temps du vieil Olympe étaient finis, et que l'humanité, revenue de son ivresse , n'éprouvait qu'angoisses et incertitudes, se sera-t-il demandé avec amertume quelles étaient donc les voies de la Providence : « Quelle est la nature de l'univers, dit-il, quelle est la mienne? Que sont les rapports de celle-ci avec l'autre, et quelle partie est-elle du tout, et de quel tout(l)!» Fatigué de chercher ainsi la vérité qui se dérobait à lui, il se sentait pris souvent d'une sorte de découragement, d'une lassitude d'esprit, et s'écriait alors comme le roi-prophète : « Mon àme, pourquoi étes-vous triste et pourquoi me troublez-vous? »

Marc-Aurèle était^il d'abord revenu à Rome, où il aurait élevé Commode à la puissance tribunitienne, Va&^ sodant ainsi au gouvernement de l'empire, puis serait-il parti de Rome pour l'Orient, où il conduisit avec lui sa femme et son fils? C'est ce qu'il est bien difficile de décider, dans la pénurie où nous sommes de documents qui puissent nous donner une date certaine pour les

(i) Pensées de Marc-Awrèie, L n, 9.

SUR MAROAURÈLE. 133

faits accomplis à cette époque. Ce qui parait avéré c'est que le voyage de Tempereur se prolongea pendant près d'une année, de l'an de notre ère 175 à 176. Faustine mourut au pied du Taurus , dans un bourg nommé Halala, où son mari fonda plus tard, en son honneur^ une colonie qu'on appela Faustinopolis. Dion hésite entre deux traditions, dont l'une attribue la mort de l'impératrice à un accès de goutte, tandis que, d'après l'autre, elle aurait mis elle-même fin à ses jours, dans la crainte qu'on ne découvrit la part qu'elle avait prise à la révolte de Cassius (1). Marc-Aurèle, comme dernière preuve d'affection, la fit mettre au nombre des déesses dans ce Panthéon auquel, du reste, il ne croyait plus. Un des bas reliefs de Tare qui lui a été consacré, et qu'on voit encore dans l'escalier du palais des conservateurs au Capitole, représente Fausline enlevée au ciel par une Renommée, tandis que l'empereur la suit d'un regard plein d'amour. En voyant Timage charmante de cette princesse dans ses bustes et ses statues, on se demande s'il faut prdonner à l'excès de tendresse qui voila aux yeux de Marc-Aurèle l'indigne conduite de la fille d'Antonin dont les honteuses passions cherchaient pâture parmi les matelots et les gladiateurs. Faiblesse aveugle pour ceux qu'il aimait, faiblesse coupable, puisqu'elle devait laisser l'empire aux mains d'un tyran, alors que les impénétrables décrets de la Providence confiaient à une autorité sans contrôle le sort de tant de provinces.

(1) L. Lxxi,29.

Tous les peuples qui avaient acclamé Cassius furent traités par Marc-Aurèle avec la plus grande indulgence. Les habitants d'Antioche seuls furent soumis à quelques mesures de rigueur. L'empereur leur interdit d'abord les réunions publiques et les spectacles, mais il ne tarda pas à les comprendre dans Tamnistie générale qu'il avait accordée. L'Egypte, qu'il visita ensuite, etoù Cassius avait eu de nombreux partisans, n'aurait pu croire qu'elle recevait un souverain dont elle avait trahi la cause : il visita ses temples, ses écoles, et se montra plein de respect pour les uns, de bienveillance pour les autres. Les souverains de l'Orient s'empressèrent de lui envoyer des ambassadeurs y et renouvelèrent avec lui les traités qui leur garantissaient l'amitié du peuple romain. A Smyrne, il désira entendre le sophiste Aristide, qui ne consentit à parler devant l'empereur qu'à la condition qu'il serait entouré de ses disciples, et qu'ils auraient la liberté d'applaudir. Acceptant la condition du vaniteux rhéteur, dont il admira du reste l'éloquence, Marc-Aurèle ne voulut avoir d'autre privilège que de donner le premier le signal des applaudissements (i). A Athènes, où il

fonda quelques chaires publiques pour les sciences et les lettres, il accompUt son vœu et se fit initier aux mystères de Cérès. Il pénétra seul, dit-on, dans le lieu le plus secret, avide de trouver quelque satisfaction à ses doutes, et de savoir si, sous les s^ mboles et les allégories de ces rites mystérieux, se cachait la vérité.

(1) Pbilost, De vit. sophist.y 35.

Ce n'était pas là qu'il pouvait la rencontrer, et la déesse, peu reconnaissante pour son nouvel adepte, ne le protégea même pas au retour. Son vaisseau fut battu de la tempête et n'aborda à Brindes qu'avec peine (1). En posant le pied sur cette terre d'Italie où les soldats redevenaient citoyens, il leur ût quitter leurs armes et prendre la toge. A Rome il triompha avec son fils, auquel il donna le consulat. Sur les médailles de cette année et de l'année précédente, il porte le ûiveA'imperator pour la huitième fois , titre obtenu probablement à la suite de quelque avantage remporté dans le Nord par ses généraux, puisque lui-même n'avait eu en Orient aucune occasion de combattre (2). On peut remarquer à ce propos que, sous le règne de Marc-Aurèle, la guerre ne fut, pour ainsi dire, jamais interrompue dans les provinces danubiennes, et c'est probablement à l'occasion de la nécessité où l'on était d'y entretenir constamment de nombreuses armées qu'eut lieu, dans leur organisation, un changement dont l'épigraphie nous donne connaissance. Jusqu'à l'avènement de ce prince, la Dacie fut une province prétorienne, c'est-à-dire que le gouverne-

(i) J. Capit., AnU Philos.^ c. xxvii. Une médaille datée de cette année et dont le revers représente une nef avec de nombreux rameurs fait allusion à ce retour aventureux. Elle porte pour exergue FELICI- TATI AVGVSTI. Voy. Eckhel, D. N. V., t. VII, p. 64.

(2) Les médailles frappées dans cette même année à Toccasion du triomphe de Marc-Aurèle indiquent qu'il triompha des Germains et des Sarmates. Elles portent au revers des trophées d'armes, et pour exergues DE GERM. ou DE SARM. Cf. Eckhel,!, c.

ment en fut confié par les empereurs à des hommes ayant exercé la préture et qui n'étaient pas encore parvenus au consulat. Ainsi nous voyons, vers la fin du règne d'Antonin, Statius Priscus, légat en Dacie, prendre sur les inscriptions le titre de consul désigné (1), et l'année même où Marc-Aurèle monte sur le trône (en l'an de Rome 914, de J.-G. 161), la Dacie est encore confiée à un préteur P. Furius Satuminus, désigné con* sul pour l'année suivante (2). Puis, quelques années plus tard, immédiatement après la mort de L. Yérus, la légation de Dacie est devenue consulaire : ainsi M. Glaudius Fronton s'intitule, sur un marbre trouvé en Hongrie, consul et légat de l'empereur dans les trois Dacieset la Mœsie supérieure (3). Ce changement opéré dans l'administration de la Dacie explique et justifie une phrase de Jules Capitolin, par laquelle il exprime la nécessité où Marc-Aurèle s'est trouvé, par suite des guerres qui éclatèrent sous son règne, de donner à des consulaires le gouvernement de provinces qui avaient été confiées jusque-là à des personnages d'un rang moins élevé (4). Nous voyons aussi qu*au lieu d'un simple procurateur qui administrait auparavant la Rbétie et la Norique, il y envoya Pertinax alors qu'il avait

(1) Orelli, 2521 ; BulLde tlnsL archéol., 184S, p. 162. (2; Maffei, 3Ius. ferom.y p. 249; cf. BuiL arckéol., 1. c (3) BuU. du baron de FéntssaCy 1824^sect. TD,p. 299; — Mai, Préface des lettres de Fronton, p. on. Cf. Boi^hesi, lettre à Hemzen sur un diplôtne militaire du règne d'Jntonm le Pieux. (4) yiedeMarC'Auréte^c.^.

déjà été préteur (1). Ajoutons que c'est encore Tinscription de M. Cl. Fronton, citée tout à l'heure , qui nous donne pour la première fois connaissance de trois Dacies, tandis que jusqu'alors cette province, comme la Mœsie, la Pannonie, la Germanie, semble avoir eu deux subdivisions seulement, la Dacie supérieure et la Dacie inférieure (2).

(i) Cf. Borghesi, 1. c.

(2) Il peut être curieux de suivre, à propos des changements survenus en Dacie , le développement d'un de ces faits acquis à la science par les progrès de Tépigraphie, et de voir chaque inscription nouvelle contribuer, quand elle est interprétée par une sage et ingénieuse critique, à la manifestation d'une vérité historique. Corsini avait cru que, lorsque le nom de Dacie se rencontre au pluriel sur les monuments, il ne peut être question de la Dacie transdanubienne, ajoutée par Trajan à Tempire. Selon lui, on aurait ainsi indiqué la nouvelle Dacie qui fut fondée en deçà du Danube , dans la Mœsie, lorsqu'Aurélien transporta dans cette région les habitants de Tancienne (ainsi que nous le racontent Eutrope, Vopiscus, Sextus Rufus,Jornandès,etc.), pour en former une province divisée, au temps de Constantin^ en Dacia Ripensis et Dacia Mediterranea, M. Borghesi a fait voir qu'il y avait dans cette assertion une grande erreur [Lap, GruL). Non-seulement Ulpien parle déjà, dans le X« livre de son traité de Officio proconsuHs, de plusieurs Dacies : Quibusdam tamen prxsidibus, ut multis provinciis interdicere possint, induUum est; ut prxsidibus Syriarum et Daciarum (Dig,y I. XLviu, t. 22, 1. 7, § 14), mais de nombreuses inscriptions, qui par leur date et le lieu oii elles furent trouvées appartiennent évidemment à la province de Trajan, confirment l'emploi du nom de Dacie au pluriel, et par conséquent le partage de cette province au moins en deux subdivisions conservant chacune Tappellation primitive. Pour citer la seule collection de Muratori, nous y trouvons une inscription consacrée GENIO DACIARVM (Mur., 17, 8 et 77, 11), puis VEXILLA- TIO DACURVM (870, 7), puis encore RESTITVTOR DAaARVM, titre donné à Trajan Dèce (p. 1101, 3). Bientôt à ce premier fait s'ajouta

Marc-Aurèle resta à Rome pendant toute Tannée 177 et la première moitié de Tannée 178. En Thonneur de Faastine, il y institua de nouveaux secours alimentaires

la certitude que la Dacie avait été d'abord divisée en inférieure et supérieure : une grande inscription^ conservée à Bucharest et provenant de la COLONU SARMIZEGETHVSENSIVM EX DAWA SVPERIORE {BuU. de rinst' arch., 1848, p. 157), fit connaître que dans la Dacie supérieure devait être comprise la Transylvanie, où se trouvent les ruines de Sarmizegethusa ; tandis que l'inférieure, nommée dans un diplôme militaire donné par Arneth (ET SVNT IN DACIA INFERIORE SVB PLAVTIO CAESIANO Zwolf romische Militar-Diplome, no vu, p. 5-4), devait répondre à la Valachie moderne. Cette dernière inscription est datée de la xni« puissance tribunilienne d'Adrif^n, c'est-à-dire de l'année 430 de notre ère, époque à laquelle la division de la Dacie en deux provinces se trouve ainsi constatée. Mais plus tard ce ne sont pas deux Dacies, ce sont trois Dacies qui apparaissent sur les monuments de la contrée conquise par Trajan, et elle se divise alors en trois provinces, comme aujourd'hui en trois principautés : la Transylvanie, la Moldavie et la Valachie. En effet, nous trouvons, à Karlsbourg, une inscription relevée dernièrement par M. Neigebaur, et consacrée DACHS TRIBVS ET GENIO LEG. XIU Geminœ {Bull, de tInsL arch., i848, p. 152); puis, au temps de Gordien le Pieux, un M. Antonius Yalentinus s'intitule CORONATVS DÈLQdarum IH (Murât., p. 155, 2). L. Marius Perpetuus fut QOnSularis DACfarttm m, et L. Pompeius Liberalis exerça la même charge sous le règne de Septime Sévère (Arneth, Beschr. des k.k, Munz-u, Aniiken-Kabinets, Marmorwdrke^^, 30); L. iEmilius Carus était LEGa^w* kNOusti PRo Vf^aetore m DAaARVM, probablement au temps de Marc-Aurèle ou de Commode, car il devait être fils du L. iEmilius Carus connu par une inscription de Kellermann {Vig.^ n^ 243)^ et dont M. Borghesi a déterminé la légation de Cappadoce au règne d'Antonin (Mém. sur le consul Burbuleius, p. 57). Enfin le monument le plus ancien qui parle de trois Dacies a été trouvé, il y a quelques années, dans la vallée de Hatzeg en Transylvanie; c'est l'inscription dont nous avons parlé plus haut, où M. Claudius Fronton, qui accompagna Vérus dans la guerre parthique, est appelé

pour de jeunes filles qui prirent le nom de Puellœ Faustinianœ. Un élégant bas-relief, appartenant au nausée de la villa Albani , représente de jeunes filles qui

LEGaftt5.AVGî«5«.PRo PR«/orc.TRIVM.DACwri/w ET.MOES/« SVPé^ rioris (Henzen, 3* toI. d'Orelli, n® 5479) ; elle prouve, par Tordre dans lequel sont rangées les différentes charges remplies par Fronton, qu'après la guerre contre les Parlhes, dans laquelle il avait obtenu les plus hautes récompenses militaires, c'est -à dire vers Tan de notre ère i66,il revint à Rome, où il fut nommé CVRATOR OPERwm.LOCORVMQ. VyhlAcorum, puis bientôt après consul. C'est en sortant de cette magistrature supième qu'il obtint la légation des trois Dacies et de la Mœsie supérieure; mais, comme il est appelé LEGa/u5 AVGw^^i et non pas YSXsatus AVGG. {Àugustorum), son arrivée dans la province ne peut pas être antérieure à la mort de L. Vérus, arrivée au commencement de 1 68. Fronton fut tué dans un combat livré aux Marcomans, pendant qu'il était en charge, et nous savons que sa mort fut postérieure à Tan 171, pendant laquelle son fils fut inscrit parmi les prêtres saliens palatins, sacerdoce pour lequel il était nécessaire que le candidat fût patrimus et mat.imuSj c'est-à dire eût encore son père et sa mère. (Voy. Marini, Fr. arv.^ p. 165; cf. Den. Halic, 1. n, c. 71.) Toutes ces circonstances fixent à la seconde moitié du règne de Marc- Aurèle la date du monument qui nous parle pour la première fois de trois Dacies. Faut-il faire remonter plus haut l'établissement de cette nouvelle circonscription territoriale? C'est ce que nous allons essayer de décider tout à l'heure, après avoir déterminé, autant que possible, l'appellation particulière des trois provinces. Un marbre du Vatican (Of elli, n° 3888) parle d'un PROCwra^or AYGusH DAGIAE APVLENSIS, et une autre inscription, insérée dans le recueil de Gruter (p. 423, 2), nomme les NEGOTIATORES. PROV. APVL. Il est vrai que Scaliger, dans son index^ attribue cette dernière inscription à la Pouille, dans l'Italie méridionale; tnais, s'ileûtfait attention à la provenance du monument trouvé sur les bords de l'antique Marissus, le Maros moderne, il eût compris qu'il s'agissait d'une des divisions de la Dacie, tirant son nom de la colonie d*^pulum, dont on a retrouvé les vestiges près de Karlsbourg, et qui est mentionnée par Uipien ainsi que par un grand nom-

MARC-AURÉLE. 9

66 pressent autour de Faustiue versant du blé dans les plis du vêtement que lui tend l'une d'elles : il a été re-

bre d'inscriptions. Il en est de même d'une autre inscription trouyée à Karlsbourg, et où Q. Caprion, affranchi d'Auguste, s'intitule TABV- LARIUS PROVINCIAE APVLENSIS. (Bvll. de Vlnst, arch., 1848, p. 152.) Dans les ruines de Sarmizegethusa M. Neigebaur a relevé dernièrement Tinscription d'un Q. Axius JElianus qui fut PROC. PROVincta? DACj« APVLeîWM, et nous pouvons, d'après les localités auxquelles appartiennent ces divers ni(»numents épigrapbiques, en conclure Tidentité de laDAGIA APMiENSIS avec la Transylvanie. Le diplôme militaire relatif slux équités singulares publié par Avellino, a confirmé Texisleiice d'une DACIA MALVENSIS déjà pressentie par M. Borghesi d'après l'inscription de M. MACRINIVS AVITUS PrOCti-

rator PROVi/ida? DACia? MALV qui exi^e au Vatican et qui a été

publiée inexactement par Gruter (433, 5), puis corrigée par Borghesi (Lapida GruterianQyTp, 2i).»Restait la troisième Dacie, dont l'éminent épigraphiste de Saint- Marin avait cru d'abord retrouver le nom dans une inscription où s'est conservée la mémoire d'un PRAEFfc^w* murUcipii DACOR\^I USSIORVAl (voy. Gruter, p. 259, 8); mais la difficulté de supposer que le titre de préfet soit celui qui conviendrait à ce magistrat s'il s'agissait ici d'une des trois Dacies, jointe à la découverte d'une inscription nouvelle, a modiQé l'opinion de M, Borghesi. Ce dernier monument, trouvé, comme tant d'autres inscriptions de la Dacie, près de Sarmizegethusa, est consacré à un procurateur... DAG. AP\X. AVR. Ma/r. (Voy. Henzen, 3* vol. d'Orelli, n« 6920.) Faut-U lire trium DAC/arwm. AP\hersis. AVRar/a?. Malvensisf C'est la restauration que propose M. Borghesi, et nous aurions ainsi le nom de la troisième Dacie, qui se serait appelée DACIA AVRARIA, peut-être à cause des richesses minéralogiques qu'elle renfermait. Quoi qu'il en soit , nous pouvons essayer maintenant de déterminer à quelle époque la division de la Dacie en Dacie supérieure et Dacie inférieure fit place à trois Dacies. Nous avons déjà dit que le premier monument sur lequel nous pouvons constater ce changement est postérieur à la mort de Yérus. On pourrait supposer que la guerre qui éclata sur les bords du Danube, dès les premières années du règne de Marc-Aurèle^

SUR MARC-AUBÈLE. 131

vendiqué par M. Henzen comme appartenant à cette fondation , bien que Zoëga voulût le rapporter à la mère de

détermina ce remaniement de territoires ; mais un diplôme militaire, qui date du règne d* Anton in (voy. Arneth, n° ix, p. 62), a été reconnu, par M. Henzen, bien que le nom du lieu soit presque complètement effacé, comme appartenant à la Dacie, d'après la confrontation des corps auxiliaires qui y sont inscrits et qu'on retrouve sur d'autres monuments du même genre venant de cette province. Or la seule syllabe lisible de ce nom si maltraité par le temps est... EN ; elle suffit toutefois pour prouver qu'il ne peut s'agir ici de Dacia superior ou de Dada inferior, tandis qu'elle se prête parfaitement à une restauration telle que Dacia AputEKsis ou Dacia MalvENsis, Il en résulterait que c'est au règne d'Antonin qu'il faut reporter la création nouvelle. Quelques territoires avaient probablement (ité ajoutés à la province, ainsi qu'on peut le conjecturer d'après une phrase de J. Capitolin indiquant que les généraux de cet empereur avaient eu à combattre les habitants de la Dacie : Gernianos et Dacos contudit per prœsides et legatos (Fie d'Ant, le Pieux^ c. v) ; cette augmentation dans rétendue de la province aura déterminé les changements apportés à son administration. Quel qu'ait été, du reste, le nombre des divisions de la Dacie, alors qu'elle n'en avait que deui, comme quand elle en a eu trois, ces divisions étaient placées sous le commandement d'un seul légat qui fut d'abord prétorien, ainsi que nous l'avons dit, et qui plus tard devint consulaire. Le nombre des procurateurs a dû changer, mais l'administration supérieure resta toujours concentrée entre les mains d'un seul chef. Il n'en était pas ainsi de la Germanie ou de la Pannonie, et sous ce rapport la numismatique donne les mêmes indications que l'épigraphie. Trajan Dèce prend le titre de RESTITVTOR DAaARVM (Maffei, ilfw5. Ter., p. 249, 10); cependant on voit sur les médailles de cet empereur la Dacie représentée par une seule figure de femme, avec l'exergue DACIA FELIX, tandis que les Pannonies sont personnifiées par deux figures. Cette personnification de la Dacie par une seule figure persiste sous les règnes suivants jusqu'à Galiien, époque à laquelle les invasions des Barbares enlevèrent définitivement la province transdanubienne à l'empire : Dacia quœ a Tra-

Faustina junior j femme d'Antonin le Pieux (1). Ce fut aussi vers celte époque que Commode épousa Crispine, fille de Bruttius Praesens (S). Les médailles nous appren-

jano ultra Danubium fuerat adjecta amissa estj dit Eatrope (l. ix, c. 8), et nous lisons également dans Paal Orose : Dacia trans Danubium in perpetuum aufcriur, (L. vn^ c 22.)

(i) Cf. Henzen, Tab. alim, Bx')ian. Ann, de VinsL arch., 1845, p. 20, et Zoega, Bassiriiievi , 1. 1, p. 154 et sui?.

(2) Bruttius PrdBsens appartenait à Tune des familles les plus éminentes de Tlialie méridionale, ainsi qu'on peut en juger par une lettre que Pline le Jeune adrtssaitau (»ère de ce personnage,et où il lui dit : « Voulez-vous demeurer éternellement tantôt dans la Lucanie , tantôt dans laCampanie? Vous me direz que vous êtes né dans la première de ces provinces et que votre femme est née dans la seconde. C'est une raison d'y séjourner plus longtemps, mais non d'y demeurer toujours, Que ne revenez- vous à Rome, où votre rang, \otre gloire, vos amis vous appellent? Jusqu'à quand ferez-vous le roi où vous êtes? (L vu, ep. 3.) Cest en effet dans la Lucanie, à ro/ceiiy le moderne Buccino, qu'on a trouvé une in>cription qui nous donne tous les noms de Bruttius Prœsens : L.F\LV10.C.F.P0M.11BR\TT10 PRAESE.NTI MESlfû/E- RIO M AXBIO . POMPEIO . L U VALE^TI . CORNEUO . PROCVXO || AQVI- UO. VEIENTOM.COS.U PR D rRwPLNAE . AVG . SOCERO . LMP. || HA- DRIANUU {sic) .SODAU. A^T0^t^ll^LylaA^0.C03dITI.IMPP. A\T|| EXPEDITIOMS SARAL\TICAE . . . || TORI . AVG . TR . MUi . LEG . ÏU. GALLIC 11 AB . DdP. DH G . ANTONLNO . AVG P. . . (Mommsen , L R. N., n^ 2t7.) Uue autre inscription de la Lucanie, datée du consulat de Commode et de Quintillus (en 177 de notre ère), contient des vœux en l'honneur de Crispine, probablement à l'occasion de son mariage. Commode y porte le titre d'Imperator qui lui avait été couféré à Tocca* sion de son triomphe (voy. Mommsen, L R.N., 271). Dès lors le fils de MarcAurèle, qui a reçu la puissance tribunitienne, prend le titre d'Auguste et a sa part dans tous les actes du pouvoir. Voyez l'inscription donnée par Marini (Iscriz, alb., p. 28) : IMP. GAESAR M. AVR£. UVS ANTOACSVS AVGVS'HS... ET |i LMP GAESAR L. AVRELIVS| QOMMODVS AVG . | GERMAMCVS SARMATIG | H05 LAHDES 0»f-

SUR IfARG-AURÊLE. 133

Dent que de grandes largesses furent faites au peuple à celte occasion (1) : l'empereur fit brûler sur le Forum les titres des dettes contractées envers TÉlat, puis il'envoya à Smyrne, qui venait d'être détruite par un tremblement de terre, les sommes nécessaires pour reconstruire dans son ancienne magnificence cette belle capitale de Tlonie. Sans doute la crise financière qu'avaient amenée la guerre et la disette, au commencement du règne de Marc-Aurèle, avait cessé par la bonne administration du prince.

Deux frères connus par leurs grandes qualilés, leurs richesses, leur attachement réciproque, et plus tard par leurs malheurs, les Quintilius, dont la magnifique villa forme encore une des ruines les plus imposantes de la Campagne de Rome (2), se trouvaient alors en partie chargés de la conduite de la guerre du Nord. Pertinax, qui depuis sa légation de la Rhétie et de la Norique avait été appelé au consulat, en était sorti pour devenir légat des trois Dacies et continuer la lutte contre les

STITVTI IVSSERVNT || PROPTER CONTROVERSIAS QVAE || INTER MERCATORES ET MANCIPES |1 ORTAE ERANT VTI FLNEM || DE- MONSTRARENT VEGTIGALI FORICVLIARII ET ANSARI[||PR0MER- CALIVM SECVNDVM IIVETEREM LEGEM SEMEL DVM|| TAXAT EXI- GVNDO; puis encore une insciipiion de l'Algérie rapportée par M. Rénier (uo 1650) : IMP . CAESARES M . AVRELIVS ANTONINVS ET ||L. AVRELIVS COMMODVS AVG.GERMANia ||SARMAT[a FORTISSIMI AMPHITHEATRVM||VETVSTATE CORRVPTVM A SOLO REST1|1TVE- RVNT PER COH . VÎ COMIVIAG || A IVLIO POMPILIO PISONE LAE- VILLOLEG||AVG.PR.PR,CVRANTE AELIO SERENO PRAEF.

(1) Cf. Eckhel, D. N. r., t. Vil, p. 64.

(2) Voy. Canina^ P'iaÀppia^ 1. 1^ p. 133 et suiv.

barbares. Ces chefs militaires désirèreat la présence de Marc-Aurèle, et, rappelé par eux sur le théâtre de la guerre, il quitta, le 5 août de l'année 178 de notre ère^ Rome, qu'il ne devait plus revoir. Dion nous a conservé dans son récit la preuve du soin avec lequel l'empereur, au milieu de ses doutes, cherchait à frapper les Romains par l'observation minutieuse de rites païebs auxquels son esprit élevé n'avait aucune confiance. Le fer d'une pique prise dans le temple de Mars fut trempé dans le sang et lancé par le prince, selon l'ancienne coutume, dans la direction du pays où il allait combattre (1). Ce qui devait Tencourager plus que cette vaine cérémonie, au milieu des dangers qu'il allait courir, c'était le sentiment de sa conscience, et la certitude d'avoir voulu sincèrement le bien qu'il n'avait pds toujours fait, d'avoir amèrement déploré les maux qu'il n'avait pu prévenir.

Une dernière victoire lui valut le titre d'fmperator pour la dixième fois (2). La ligue des barbares semblait rompue, et la guerre touchait à sa fin, lorsque, près de Vienne ou do Sirmium (les historiens varient sur ce point), il fut atteint d'une maladie dangereuse, probablement de la peste. Elle n'avait pas cessé d'exercer ses ravages dans ces contrées et s'y conserva quelques années encore, ainsi que le prouve une inscription trouvée à Bauerkirchen, sur les frontières de la Bavière

(i) L. Lxxi, c.d3.

(2) Dion^ L c.^ et les médailles.

SUR MARC-AURËLE. 136

et de TAiitriche, inscription datée de l'an 182 de notre ère, c'est-à-dire postérieure de deux ans a la mort de Marc-Aurèle et constatant l'extinction de toute une famille par suite de ce terrible fléau (1). Dion, qui ne parle pas de peste, pense que la maladie eût épargné l'empereur, mais que les médecins, gagnés par Commode , lui donnèrent du poison. Sans accuser de parricide l'indigne fils de Marc-Aurèle, Capitolin rapporte qu'appelé près de son père mourant, il ne témoigna d'autre désir que celui d'échapper par une prompte retraite au danger de la contagion. Ce fut alors peut-être que les yeux de Marc- Aurèle s'ouvrirent à la vérité , et qu'entrevoyant le sort préparé au monde romain par son aveugle tendresse, il répondit à ses amis lui demandant à qui il confiait son fils: « A vous, s'il en est digne! » Puis, s'enveloppant la tête de ce manteau de philosophe qu'il avait préféré toute sa vie à la pourpre impériale, il ne pensa plus qu'à mourir avec calme, voyant approcher sans frayeur la crise suprême. Sans doute il se rappelait ces paroles que lui avait inspirées le stoïcisme épuré dont il avait fait profession : « L'homme doit vivre selon la nature pendant le peu de jours qui lui sont donnés sur la terre; et, quand le moment de la retraite est venu, se soumettre avec douceur comme une olive mûre qui en tombant bénit l'arbre qui l'a produite, et rend grâce au rameau qui Ta portée. » On était au 17 mars de l'an de notre ère 180 (de Rome 933). Marc-Aurèle

(1) Voy. Henzen, 3* vol. d'Orelli, n« 5489.

avait été empereur dix-neuf ans ; et depuis trente-trois ans, associé à l'empire par son père adoptif, il exerçait la puissance tribunitienne.

Ses cendres furent apportées à Rome, pour y être déposées dans le mausolée d'Adrien : « Telle était la « vénération qu'on portait à ce grand prince, dit Jules a Capilolin, que le jour de ses funérailles, et malgré la a douleur publique, personne ne croyait devoir le pleua rer ; tant l'on était persuadé que, prêté par les dieux a à la terre, il était retourné vers eux. On assure qu'a- « vaut la un de la cérémonie, le peuple et le sénat « l'avaient nommé tout d'une voix le dieu propice; ce « qui ne s'était jamais fait jusque-là, et ce qui neseût « jamais depuis. Vous-même, illustre empereur, ajoute « le chroniqueur en s'adressant à Dioclélien auquel il « dédie son ouvrage, vous le regardez comme un dieu, a H n'est même pas pour vous une divinité ordinaire; « vous lui avez voué un culte particulier, et vous fora mez souvent le vœu d'imiler la conduite d'un prince « sur lequel Platon lui-même, avec toute sa philosophie, a ne saurait l'emporter (1). » Ce qui redoublait les regrets, c'était de voir la série des victoires qui venaient d'assurer les frontières de l'empire, interrompue par sa mort. Si nous jetons un coup d'œil sur ce qu'était alors, chez les Romains, ce qu'on appellerait aujourd'hui la politique extérieure, nous la trouvons menaçante pour l'intégrité de leurs possessions et la durée de

(1) vu de Marc-Aurèîe^ c. xvui et xa.

leur paissance. Les races de barbares se rassemblent et s'unissent pour accomplir les destinées du vieux monde, pour commencer celles du monde nouveau. Les Parihes, les Arabes, s*agiient dans TOrient; les Maures se soulèvent en Afrique et pénètrent en Espagne : en Bretagne, les Calédoniens font reculer l'aigle romaine des bords de la Glyde à ceux du Solway. Les Germains menacent les Gaules. De l'embouchure du Dniester à celle du Rhin, des peuples dont les noms sauvages sont encore défigurés par la transcription latine, Sosibes, Sicobotes, Costoboques, Buriens, Latringes, Hermuudures, Peucéniens, joints aux Alains, aux Roxolans, aux Victovales, aux lazyges, aux Sarmates, aux Vandales, aux Quades, aux Marcomans, aux Bastarnes; races slaves, germaniques, finnoises ou tartares, enserrent l'empire romain dans un cercle chaque jour plus étroit. Cette grande conquête que Rome avait faite de l'ancien monde avait cessé avec l'établissement de l'empire. L'histoire des premiers Césars n'avait plus étonné l'univers par l'éclat de cette domination militaire que les Romains de la république avaient imposée au monde. Trajan fut le dernier empereur qui, se laissant entraîner par la passion des armes, eût conquis à l'Étal de nouvelles provinces. Ses conquêtes effrayèrent les barbares et assurèrent à ses successeurs des règnes pendant lesquels on put croire que l'empire, c'était la paix. Paix armée toutefois, paix qui n'avait pas été glorieuse pour Adrien, obligé d'abandonner trois provinces et de faire pour la première fois reculer le dieu Terme. Marc-Aurèle, par

son courage personnel ou par la bonne direction imprimée aux armées, reprit du terrain et écarta pour quelque temps encore le fléau des invasions. Les Parthes avaient été vaincus, les Maures repoussés en Espagne : Quum Mauri Hispanias omnes vastarent^ res per legatos bene gestœ sunt^ dit Capitolin (1). Le même chroniqueur ajoute que la Sarmatie et la Marcomanie étaient sur le point de devenir des provinces romaines. La ville deTyras, dans la Sarmatie, sur les bords du Dniester, reçut de Marc-Aurèle des lettres qui lui accordaient certains privilèges et qui y constatent l'action de la puissance romaine à cette époque, ainsi qu'on peut le voir par une inscription récemment trouvée près de la ville d'Akkermann, bâtie sur les ruines de l'ancienne colonie milésienne (2),

(1) Vita Anton, Phil.^ c. m.

(2) L'inscription fut trouvée près du village de Korol-Koje, sur la rive gauche du Dniester^ et publiée dans les actes de la Société des antiquaires d'Odessa, t. 11^ p. 416-469^ puis dans les annales de Tlnstitut archéologique^ 1854^ p. 67. 11 résulte du texte, qui contient trente et une lignes en langue latine et quatorze en grec^ que les habitants de la ville de Tyras, colonie milésienne placée dans la Sarmatie d'Europe, avaient reçu depuis longtemps certains privilèges relatifs à des exemptions de taxes douanières^ privilèges dont Torigine semblait perdue et dont ils ne pouvaient fournir la preuve. Les magistrats romains de la province voisine, qui paraît avoir été la Mœsie inférieure, contestèrent plus d'une fois les droits que s'arrogeaient les habitants de Tyras, auxquels ne restait alors d'autre ressource que de recourir à la bienveillance des empereurs pour faire confirmer par eux leurs franchises , et de se servir de cette confirmation comme d'un nouveau titre. C'est ainsi qu'ils citent des lettres de Marc-Aurèle et des deux frères, c'est-à-dire de Marc-Aurèle et de Yérus : EXEMPLVM EPISTVLAE AD

L'activité déployée par Tempereur dans les longues guerres de la Pannonie et de la Sarmatie, sous un rude climat et au milieu d'épidémies sévissant constamment pendant les dix dernières aunées de son règne , achevèrent de détruire une santé qui était naturellement faible, ainsi que nous l'apprennent les historiens et les correspondances du prince lui-même. Seule Ténergie de sa volonté le soutenait : il avait l'estomac si débile, à ce que rapporte Dion, qu'il ne prenait souvent qu'un peu de thériaque ou mangeait seulement assez pour pouvoir haranguer ses soldats (i). Sa force était toute morale; il

HERACLITVM || QVAMQVAM TYRANORVM CIVITAS OREGINEM || DATI BENEFICII NOiN OSTENDAT NEC FACILE QVAE || Ï>ER ERRO- REM AVÏ LICENTIAM VSVRPATA SVNT PRAE || SCRIPTIONE TEM- PORIS CONFIRMENTVR TAMEN || QVOMAM DIVI ANTONIM PAREN- TIS NOSTRI LITTE || RAS SED ET FRATRVM IMPER ATORVM COGI- TAMVS ITEM II ANTONII HIBERI GRAVISSfMI PRAESIDIS QVOD ATTIIVET II AD IPSOS TYRA.\OS QVIQVE AB IIS SECVNDVM LEGES || EORVM IN NVMERVM GIVIVM ADSVMPTI SVNT EX PRI || STINO MORE NIHIL MVTARI VOLVMVS, etc. Nous voyons ainsi que deux fois Marc-Aurèle, soit lorsqu'il était associé à Vcrus pour rexercice du souverain pouvoir, c'est-à-dire pendant la gueri e parlhique, soit lorsqu'il régna seul, c'est-à-dire pendant les longues guerres, soutenues contre les Sarmates et les Marcomans, agissait comme souverain reconnu de ces contrées éloigfiées, qui avaient été rattachées à la Mœsie au lieu de l'être à la Dacie , par cette raison décisive , que la conquête de la Dacie ne remontait qu'à l'époque de Trajan, tandis que l'annexion de Tyras à l'empire datait au moins du règne de Vespasien, peut-être même du règne de Néron, ainsi que nous l'apprennent les médailles et l'année de l'ère provinciale indiquée dans l'inscription avec la date consulaire du décret.

(l)Dion,l.LXXi, §6.

Fusa au service de TÉtat, et sacrifia sa vie à ses devoirs. Rome reconnaissante éleva de glorieux monuments à des victoires si chèrement achetées. L'un d'eux fut l'arc de triomphe qui se voyait encore au dixseptième siècle dans le Corso, près du palais Fiano^ et que le pape Alexandre VII (Chigi) fit abattre en 1662, parce qu'il gênait le passage des masques dans les jours de carnaval, ainsi que nous l'apprend Nibby (1). « Cet arc, » dit à ce propos M. Ampère dans un de ses spirituels articles sur Thistoire romaine à Rome, n avait échappé aux barbares, au moyen âge, à la renaissance : quelle fortune ! Mais un pape s'est trouvé qui a eu l'audace de le détruire, et, ce qui est plus incroyable, la naïveté de s'en vanter dans une inscription qu'on peut bien lire encore aujourd'hui (2). » Deux bas-reliefs qui ornaient le monument quand une rectification de voirie bien peu intelligente le fit ainsi disparaître ont été du moins transportés au Capitole et décorent l'escalier du palais des conservateurs. Dans Tun d'eux, Marc-Aurèle, dont la belle figure est si facilement reconnaissable, donne à son fils, devant le génie du peuple romain et le sénat personnifiés, le titre de César; il est assisté des consuls et du préfet du prétoire. Dans le second bas-

Ci) Quest' arco... dava specialmente iDcommodo al popolo nella grande affluenza del carnevale, e perciô Alessandro VU, che principalmente coDtribul a far regolare la linea del Corso, lo fece demolire r anno 1662. {Roma neW anno mdcccxxxvui descritta da Antonio Nibby y t I, p. 475-476.)

(2) Revue des Deux-Mondes^ 15 avril 1857.

SUR IfARC-AURÈLE. 141

relief, on a représenté l'apolbéose de Faustine, dont nous a^ODS parlé déjà. Quatre autres sculptures, qui existaient au commencement du seizième siècle dans l'église de Sainte-Martine, se rapportent aussi probablement à Tare de Marc-Aurèle, dont elles auront été précédemment détachées, et on les a pareillement déposées au Gapitole. On y a représenté quelques actes relatifs aux guerres de Pannonie. D^ms un de ces bas-reliefs, le prince accueille les prières des ennemis vaincus qui semblent lui demander grâce, et étend vers eux la main par un geste semblable à celui que lui a prêté Tartiste qui Ta représenté dans sa statue équestre. Son retour à Rome, son triomphe, le sacrifice qu'il offre devant les portes du temple de Jupiter Capilolin (1), complètent cette glorification des derniers actes de sa vie. Une inscription nous a été conservée par l'anonyme d'EinsiedeIn, qui semble devoir être celle de l'arc de Marc-Aurèle; elle est consacrée à ce prince dans la trentième année de sa puissance tribunitienne, alors qu'il avait été huit fois acclamé impera^or et trois fois consul, c'est-à-dire en l'an 176 de notre ère, quand il

(1) Le fronton du temple de Jupiter Capitolin, figuré sur ce basrelief, est représenté dans les monuments inédits publiés par l'Institut de correspondance archéologique (vol. V, pi. xxxvi). M. Brunn, dans un Mémoire lu à la séance publique tenue en mémoire de la fondation deRome> en i851^ en a étudié tous les détails^ persuadé que le sujet, malgré ses proportions réduites, est une imitation à peu près complète du fameux temple qui présida si longtemps aux destinées du peuple romain^ tel qu'il existait après la reconstruction opérée parDomitien. (Voy. Arm. de flnst, arch., 1851, p. 289-297.)

revint à Rome après avoir apaisé la révolte d'Avidius Cassius et qu'il triompha des Sarmates. Le triomphateur est loué dans la forme officielle et la solennité concise du style épigraphique, comme ayant surpassé la gloire des plus glorieux empereurs par les victoires qu'il a remportées sur les peuples les plus belliqueux de Tunivers (1). Un autre monument fut encore élevé en rhonneur de ses victoires, mais les papes se sont montrés peu favorables à Marc-Aurèle. Alexandre VII avait détruit l'arc qui lui était consacré. Sixte-Quint lui a dénié sa colonne; et l'inscription moderne, gravée sur la base par ordre de ce pontife, l'attribue encore aujourd'hui à Antonin le Pieux. 11 est vrai que, si l'inscription subsiste toujours , l'erreur est reconnue depuis longtemps. Cette colonne, imitation de la colonne Trajane, se compose, comme cette dernière, de tambours de marbre superposés, autour desquels s'enroulent en spirale les bas-reliefs représentant la seule histoire de la guerre des Marcomans qui soit parvenue jusqu'à nous.

(1) s. P. Q. R. IMP. CAES. DIVI AINTGNINI F. DIVI VERI PARTH. MAX. FRATRIIIDIVI HADRIANI NEP. DIVI TRAIANI PARTH. PRO- NEP. DIVI NERVAE ABNEP. || M. AVRELIO ANTONINO AVG. GERM. SARM. PONTIF. MAXIM. TRIBVNIC. POT. XXX. IMP. VÏÏÏ || COS. III. P. P. Il QVOD OMNES OMNIVM ANTE SE MAXIMORVM IMPP. GLO- RIAS 11 SVPERGRESSVS BELLICOSISSIMIS GENTIBVS DELETIS AVT SVBACTIS. Cette inscription a été donnée inexactement par Gruter, 260, 4, et par Orelli, 861. Le texte que nous reproduisons ici est corrigé d'après Tanonyme d'Einsiedeln. (Ed.Haenel, Àrchiv.f. PhiL^y, i, p. 124; cf. De Rossi, le Prime taccoUe d* antiche iscrlzioni, p. 134- 135.)

SUR MARC-AURËLE. 143

Histoire muette, il est vrai, qui ne parle qu'aux yeux, et où nous ne voyons, à défaut des noms et du texte, qu'une suite de marches, de passages de rivières, de combats où les Romains sont toujours vainqueurs, debout, frappant l'ennemi ; où les malheureux barbares sont ballus, renversés, taillés en pièces. Il est probable qu'après avoir résisté dix ans à toutes les forces de l'empire, sans être entièrement soumis, et sans que la Sarmatie ou le pays des Marcomans eussent été réduits en province romaine, ces peuples avaient eu leurs jours de victoire. Aussi n'est-il pas impossible que quelque Sarmate, venant plus tanJ contemplera Rome ce tableau peu fidèle, n'ait dit comme le lion de la fable :

Avec plus de raison nous aurions le dessus , Si mes confrères savaient peindre.

Ce dont on peut juger, toutefois, dans cette répétition de scènes de carnage ou de triomphe, c'est que la plus grande difficulté à surmonter pour les Romains consistait dans la nature du pays, coupé par de vastes fleuves et de nombreux marais. Plusieurs fois se répètent sur la colonne Antonine le passage des rivières par le moyen de ponts de bateaux, ou la représentation de barques remplies de soldats, ou celle de légionnaires poursuivant l'ennemi au milieu de roseaux qui indiquent la constitution marécageuse du sol. On comprend qu'il fallait, pour vaincre ces obstacles, un matériel considérable, et ce que nous appellerions maintenant des équipages de pont. Sans avoir aucun détail bien précis sur

cette partie de l'organisation militaire des Romains au temps de fempire^ nous savons que, sous ce rapport, l'État ne négligeait rien pour venir en aide à ses légions. La nécessité d'une navigation fluviale s'était fait sentir dès que Tesprit de conquête avait conduit les aigles romaines jusque dans le Nord, où le Rhin et le Danube seraient devenus, sans ce secours, des barrières infranchissables. Sous le règne d'Auguste, Drusus, ayant fait construire des ponts à Bonn et à Gelduba, chez les Ubiens, fit protéger ces ouvrages pour des flottes, à ce que nous apprend Florus : Bonnam et Geldubam porttibus junxit^ classibusque firmaifii (1). Plus tard nous voyons Germanicus embarquer quatre légions sur TEms (2), et établir la flotte du Rhin, qui lui était de la plus grande utilité pour le transport de ses troupes. Il l'avait portée à mille vaisseaux, dit Tacite, par lesquels nous devons entendre mille barques, dont un grand nombre étaient pontées toutefois et pouvaient résister aux flots de la mer (3). Une inscription de Mayence nous fait connaître un M.^EMILIUS CRESCENS PR.'E- Yectus CLASS/^ GERM^Az/ca? P/a? Yidelis (4). Deux autres inscriptions de Bonn mentionnent des soldats de cette même flotte germanique qui se tenait sur le fleuve, toujours prête à transporter les troupes d'un

(i) HUt. rom.^ 1. iv, c. 12.

(2) Tacite, Ann.^ 1. i, § 63.

(3) L. Il, § 6.

(i) HenzeD, 6867.

bord à l'autre ou le long du rivage (1). La flotte du Danube, dont Torigine est due sans doute aux premières guerres de Panuonie (2), et dont l'active coopération pendant les longues canoipagnes de Marc-Âurèle est attestée par les sculptures de la colonne Ântonine, était divisée en flotte de Pannonie et flotte de Mcesie; classis Pannonica et classis Mœsica (3).

Sous le rapport de l'art, la colonne Antonine, puisque c'est ainsi qu'on désigne la colonne élevée en l'honneur de Marc-Aurèle, accuse déjà une certaine décadence : elle ne répond plus à ces frises élégantes, à ces fines sculptures que nous admirons encore au temple d'Antonin et de Faustine, élevé sous le règne précédent (4). Les vingt années de guerre dont se compose le règne de Marc-Aurèle ne pouvaient avoir qu'un effet fâcheux sur des arts amis de la paix. L'austérité du stoïcisme, d'ailleurs, ne favorisait pas le génie des sculpteurs ou des architectes. Us accomplissaient encore honnêtement leur tâche, et subissaient la dernière in-

{\) Voy. Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6865, 6866, et Orelli, 3604.

(2) Tacite, Ann.^ xii, 30.

(3) ClassU Mesica, Orelli, 3601, 3602, 6868; Pannonica^ 3601, dite Flavia, 6868 ; Léon Renier, I. A. 2165.

(4) Le style de Tornementation, quelques passages des régionnaires, les médailles, la différence qui existe entre les caractères de Tinscription d'Antonin et de celle de Faustine, tout est d'accord pour prouver que le temple fut d'abord consacré par Antonin à la femme qu'il avait perdue, et qu'il date par conséquent de la première moitié du second siècle. Après la mort de l'empereur on ajouta son nom sur le fronton, et le sanctuaire fut consacré aux deux époux.

14é ESSAI

floence de i*art fÇ'eCj favorisée par Adrien. Hais on sent qae chaque jour le goût s*aitère, et qae ce qai était la lamière n'est plus qa'an reflet. Bientôt la verve s^a remplacée par le métier; la création, par l'imitation; l'invention , par la copie. Toutefois la belle statue équestre de Marc-Aurèle (l), quelques autres statues on bustes de ce prince, de Yérus et de Faustine la jenne, les bas-reliefs de l'arc élevé au vainqueur desSarmates, suffisent à prouver qu'il y avait encore à Rome de grands artistes, sachant allier la gravité, la majesté du style à la simplicité, à la vérité, et quelquefois même à la grâce.

Bien qu'un souffle de cet art grec, qui va s'éteindre, anime ainsi quelques-uns des monuments élevés sous le règne de Marc-Aurèle, les plus glorieux pour sa mémoire sont moins les temples, les statues, la colonne ou les arcs qu'on lui a dédiés, que les pensées dont il nous a laissé le recueil. C'est dans ce livre qu*il faut apprendre à le connaître. Il l'écrivit selon son cœur. Le lire, c'est lire dans ce cœur où il a su trouver les for-

(1) La statue équestre de Marc-Aurèle resta parmi les ruines du Forum jusqu'en 1187, époque à laquelle elle fui placée par Clément in devant le palais de Latran, sous le nom de statue de Constantin, nom qui la protégea probablement contre la destruction. Elle y resta jusqu'en 1538, puis on la transporta sur le Capitole, à la place qu'elle occupe aujourd'hui. On croit avoir retrouvé sa base, il y a qudqnes années, entre le mille d'or et l'arc de Septime Sévère. Voyez, à ce sujet, une note insérée par Fea dans le Bulletin dePInsUtut de correspondance archéologique, 1834, p. 412.

mes les plus touchantes pour exprimer le besoin de justice et de vérilé qu'il portait en lui.

Au temps de la plus grande corruption romaine, à cette époque de transition où le christianisme naissant s'abritait encore dans des retraites obscures, où le culte absurde du polythéisme était tombé sous le mépris gé* néral, où l'incrédulité engendrait une telle dépravation des mœurs que l'historien recule devant le tableau des vices d'un monde peuplé d'athées, on vit la vertu sloïque des Antonins tenter une réforme qu'elle aurait opérée s'il avait été donné à l'homme de l'accomplir. Nous n'avons pas caché que, sans croire à l'ingénieux paradoxe de ceux qui affirment le christianisme d'Épictète ou les relations de Sénèque avec saint Paul, nous pensions que le stoïcisme, alors si différent de ce que l'avait fait l'enseignement de Zenon ou de Giéanthe, avait subi je ne sais quelle influence de la loi chrétienne, sans la reconnaître toutefois, et sans savoir de quel côté lui venait ce souffle vivifiant. C'est dans la doctrine épurée de Marc-Aurèle que ce changement nous semble le plus manifeste ; c'est elle qui , pour la première fois, nous offre avec la morale évangélique une incontestable ressemblance. Là, en effet, la philosophie du Portique ne se propose plus d'élever l'àme par l'orgueil ou de l'affermir par l'insensibilité. La modération, l'abnégation, l'amour de l'humanité, ont remplacé ces vertus austères , dont M. Villemain a dit qu'elles voulaient détruire la nature plutôt que la régler.

Aux yeux de Marc-Aurèle les hommes sont des frères, et se dévouer à leur bonheur devient pour lui le

but réel de la vie : « Tu aimeras les hommes, dit-il, si tu viens à penser que tu es leur frère, que c'est par ignorance ou malgré eux qu'ils font des fautes et que tous, bientôt, vous devez mourir. »

Pour bien comprendre le caractère de cette morale, il ne faut pas perdre de vue qu'elle trouve tout en elle, et n'emprunte rien aux aspirations d'une vie meilleure, à l'espoir des récompenses ou à la crainte du châtiment. Dieu se confond pour Marc-Aurèle avec la nature. Toutes choses sont liées entre elles; tous les êtres sont coordonnés ensemble; tout concourt à l'harmonie du même monde. Il n'y a qu'un seul monde qui comprend tout, une seule matière, une seule loi, une raison commune à tous les êtres doués d'intelligence (1). La nature nous a faits raisonnables ; c'est obéir à Dieu ou à la nature que d'obéir à la raison : « Il faut vivre avec les dieux, dit-il; c'est vivre avec eux que de leur montrer sans cesse une âme satisfaite de son partage, obéissant à tous les ordres du génie qui est son guide : ce génie, c'est l'intelligence et la raison de chaque homme (2). » Si cette espèce de panthéisme fait le fond de la philosophie de Marc-Aurèle, il ne lui ôte rien de sa constante sollicitude pour le bien de l'humanité et le perfectionnement incessant de l'homme intérieur. La raison doit être employée tout entière à détruire en soi jusqu'au dernier germe des affections vicieuses ; à

(1) Voy. Pensées de Marc-Aurèle^ éd. Pierron, 1. vii, 9, p. i04.

(2) Ibid.,\.v, 27, p. 73-74.

supporter Tinjure et à la pardonner, à fortifier son âme dans Tamoar de ses semblables, à sacrifier ses penchants à ses devoirs.

a Comment^ dit-il, t'es-ta comporté jusqu'à ce jour envers les dieux, envers tes parents, tes amis, ton prochain, tes serviteurs? Peux-tu dire : Jamais je n'ai fait tort à personne, ni par mes actions, ni par mes paroles ? Si tu le peux, tu as rempli ta tâche. — Dans un instant tu ne seras plus que cendre, poussière, un nom, ou pas même un nom ! Et qu'est-ce qu'un nom, si ce n'est un bruit, un écho ? Ce que nous estimons le plus dans la vie n'est que vide et petitesse. Attends donc avec calme l'instant où tu vas t'éteiudre, te déplacer peut-être! Jusqu'à ce que ce temps arrive, que te faut-il ? Honorer les dieux et faire du bien aux hommes. — Il est en ton pouvoir de couler toujours une vie heureuse puisque tu peux toujours suivre le droit chemin, c'est-à-dire soumettre à la règle tes pensées et tes actions. Voici deux principes qui sont communs à l'âme de la Divinité et à celle de l'homme : l'un, c'est que rien d'extérieur ne doit entraver nos actions ; l'autre, qu'il faut faire consister le bien à vouloir ce qui est juste et ne jamais désirer que la justice (1). » — « Le monde est comme une cité, dit-il ailleurs ; c'est de celte cité commune que nous viennent l'intelligence, la raison, et la loi qui nous régit. Sinon d'où viendraient-elles? (2) »

(1) Voy. Pensées de MaroAurèle, 1. v, 31, 33, 34, p. 75-77.

(2) Ibid.y 1. IV, 4, p. 40.

D*où viendraient-elles ? C'est la question qu'il se pose souvent et dont la solution, moins certaine pour lui qu'il ne voudrait se le persuader, le trouble et l'inquiète S4I eût reconnu ce principe de tout. bien et de toute vertu que rÉvangile allait rendre accessible aux esprits les plus humbles, Marc-Aurèle n'eût point été pour son siècle cette brillante exception dont les sublimes préceptes ne devaient pas éveiller d'écho ; car ils demandaient une perfection qui n'appartient qu'à des âmes d'élite. Combien peu d'hommes, dans ce siècle d'égoïsme, auraient su trouver au fond de leur cœur, sans autre guide que la conscience, sans autre espoir de récompense que la satisfaction du devoir accompli, les sentiments de tendre compassion, de justice indulgente, oo d'ardente charité, qui éclatent à chaque page dans les pensées de Marc-Aurèle ! Qui pouvait alors imiter son désintéressement et cette humilité d'un cœur se dérobant a toute reconnaissance I <( Lorsque tu as voulu faire du bien, disait-il, et que tu y es parvenu, pourquoi rechercher autre chose encore ? Pourquoi vouloir la réputation de bienfaisance on la gratitude (1)? — Quand tu te plains d'un ingrat, reviens sur toi-même ; car c'est évidemment ta faute d'avoir eu en faisant du bien une autre pensée que celle d'en faire. Ne te suffit-il pas d'avoir agi selon ta nature ? Tu veux en être récompensé 1 c'est comme si l'œil demandait soir salaire parce qu'il voit, ou les pieds parce qu'ils mar-

(I) Voy. Pensées de Marc-Aurèle, 1. yn, 73, p. 124.

SUR MAUC-AURÈLE. 161

chent (1). — Tel homme, dès qu'il a fait plaisir à quelqu'un, se hâte de lui porter cette faveur eu compte. Un autre a toujours préseul à la pensée le service qu'il a rendu, et regarde celui qui Ta regu comme sou débiteur. Un troisième ne songe pas même à ce qu'il a fait, semblable à la vigne qui, après avoir porté du raisin, ne demande rien de plus, contente d'avoir donné le fruit qui lui est propre. Le cheval qui a couru, le chien qui a chassé, Fabeille qui a fait son miel^ l'homme qui a fait du bien, ne le crient pas par le monde, mais passent à un autre acte de même nature, comme fait la vigne qui donne d'autres raisins quand revient la saison nouvelle (2). » Dans cette immense ardeur du bien qui lui inspire de plus brillantes images que ne le faisaient, pendant sa jeunesse, les froids préceptes du rhéteur Fronton, Marc- Âurèle compare l'âme bienfaisante à la lumière du soleil. Chaque jour cette lumière se répand sur la nature et illumine toute l'atmosphère sans jamais s'épuiser. Si Tun de ses rayons pénètre, à travers une étroite ouverture, dans un lieu bien clos, il s'allonge en ligne droite jusqu'à ce qu'il rencontre l'obstacle qui s'oppose à son passage. Là il s'arrête et se divise sans glisser, sans tomber. Ainsi l'âme doit se verser, s'épancher au dehors. Jamais d'épuisement, point de violence, point d'abattement quand des obstacles l'entravent. Qu'elle s'arrête alors et qu'elle éclaire ce qui peut recevoir sa lumière. Ceux qui

(i) Voy. Pensées de Marc-Aurèle, l. a, 42, p. 466. (2) Ibîd., 1. V, 6, p. 62.

refusent de s'en laisser pénétrer s*en seront privés euxmêmes (i).

Malheureusement la voix éloquente de Marc-Aurèle s'adressait à un peuple corrompu à la fois par les vices de la superstition et de Timpiété. Les autels des divinités du paganisme étaient arrosés du sang des victimes. Les collèges de prêtres n'avaient jamais été plus nombreux. On briguait les sacerdoces; mais la piété véritable était éteinte dans tous les cœurs. La multiplicité des dieux avait détruit toute idée d'une Providence. Lucien, qui écrivait sous Marc-Aurèle, se moque hautement de l'Olympe et de ces nouveaux venus qu'on installe chaque jour dans le Panthéon des Romains : « D'où sont tombés au milieu de nous^ ditil, cet Atys, ce Corybas, ce Sabazius ? Quel est ce Mède Mithra coiffé de la tiare? II ne comprend pas le grec et ne sait ce qu'on lui veut quand on lui porte une santé. Les Scytes et les Gètes, voyant combien il est facile de faire des immortels, se sont cru le droit d'inscrire frauduleusement sur nos registres leur Zamoixis, un esclave qui se trouve ici je ne sais pourquoi. Encore si nous n'avions pas l'Anubis, à la tète de chien, et le taureau de Memphis! mais ils ont des prêtres et rendent des oracles. El toi, grand Jupiter, de quel œil vois-tu ces cornes de bélier qu'on t'a plantées sur le front (2)? » L'arme du ridicule faisait son œuvre, le polythéitoe

(1) Voy. Pensées de Marc-Aurèle^ 1. vni, 57, p. 145-U6.

(2) Dialogues de Lucien, r Assemblée des dieux.

SUR MARC-AURÈLR. 153

croulait de toutes parts et rien ne le remplaçait encore. Les barrières étaient tombées devant le flot des passions humaines. Chacun pensait à soi et faisait servir à sa propre satisfaclion tous ses instincts, toute sa puissance. En vain l'empereur philosophe disait : « Les hommes sont faits les uns pour les autres; corrigeons-les donc ou supportons-les (1). » Il les supportait, les secourut, les aima; mais les corriger fut impossible. C'était à la religion nouvelle d'accomplir ce que la philosophie n'avait pu faire.

Le règne de Marc-Aurèle, remarquable sous tant de rapports, Test surtout par la lutte qui s'établit à cette époque entre le christianisme naissant et le paganisme représenté, au sommet de Téchelle sociale, par les plus hautes vertus que puisse inspirer la raison humaine. Cette lutte a produit non-seulement les premiers panégyristes chrétiens dont les œuvres soient parvenues jusqu'à nous, les Justin, les Méliton, les Athénagore, les Ta tien, les Théophile d'Alexandrie, tous contemporains de Marc-Aurèle ; mais elle vit naître un homme qui, pour la première fois, se crut obligé de défendre, la plume à la main, la religion du paganisme. Pour la première fois les païens ne se contentèrent plus de cette sanglante polémique confiée jusqu'alors à la hache du bourreau. Le philosophe Celsus , prenant à la lettre ces mystères du christianisme qui renferment les secrets de la création , rejeta sur les disciples du Christ

(1) Pensées, 1. vin, 59.

le reproche de fétichisme dont ils flétrissaient le culte des idoles. Nous n'avons plus son œuvre, et nous ne la connaissons que par la réfutation d'Origène ; mais il y a dans ce fait seul, à ce qu'il nous semble, toute une révolution. Du jour où la controverse est engagée, du jour où la philosophie discute la religion nouvelle, on prévoit le triomphe de cette religion. Ce que n'avaient pu faire les sublimes vertus de Marc-Aurèle, qui le pourra? Chaque année verra croître l'ascendant salutaire de la morale évangélique qui soutient notre faiblesse dans une vie d'épreuves , qui défend l'homme contre Femporlement de ses passions par la croyance de ses fins immortelles et parfaites. Faute d'avoir accepté le secours de ce levier puissant, la grande âme de Marc-Aurèle ne put accomplir sa tâche. Il ne put même laisser à ses peuples un successeur digne de lui, et, debout sur les ruines du stoïcisme tombé de si haut. Commode riva, pour plus d'un siècle encore, les chaînes d'un honteux despotisme.

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