‹ Essai sur Marc-AurèleChapitre 15 sur 16 · OSAI · texte numérisé non relu

OSAI

dia, qai a pour nous Tavantage de rappela le premier Juridicus envoyé par Marc-Aurèle dans la Transpadane, le félicite également d'avoir 8a remédier aux difficultés de Tannone : ProviderUia maximorum imperatorwn rnissus urgentis annonsR dijficuttates jwii (1 ). Comme la seule disette mentionnée par Gaiùtolin, sous le règne de Marc-Âurèle, eut lieu dès les premiers temps de son avénementy à la suite des débordemenls du Tibre qui ravagèrent la contrée alors qu'éclalaient les mouvements de la Bretagne et la guerre parthique, nous obtenons la date approximative de Tinstitution des Juridici^ qui semble avoir été Tune des premières réformes accomplies sous le nouveau règne.

Vers la même époque, et même un peu de temps auparavant, Marc-Aurèle instituait une magistrature destinée à veiller sur le sort des enfants privés de leurs parents: c'était la préture tutélaire. Capitolin nous dit eu effet que Tempereur créa, le premier , un préteur des tutelles chargé de surveiller les tuteurs, qui jusqu'alors n'avaient eu de comptes à rendre qu'aux consuls (2). On voit que, dans toutes ces créations, l'enfance, le dénûment, la faiblesse ou la misère, avaient le privil^e d'attirer les premières pensées du prince, dont la philosophie semble avoir été une continuelle préoccupation du bonheur de l'humanité. Par une singulière coïncidence,, le premier préteur des tutelles devint, au sortir

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(i) Am. detIusHtut archéol,, 1853^ p. 188.

(2) f^ie (fJntonin le Philosophe, c. x.

de cette charge, le premier Juridicus envoyé dans la T( anspadane et dont nous parlions tout à Tbeqre, L'inscription où nous est conservée la liste des fonctions qu'il a remplies, et où nous lisons que ce fut à lui que Ait confiée pour la première fois par les empereurs trèssacrés la magistrature qui devait veiller sur les pupilles, Cui primo jurUdictio pupillaris a sanclissimis impera-^ toribus mandata est (1), ne nous a pas appris comment se nommait ce magistrat. Elle est acéphale, et les pre** mières lignes, où devaient se trouver ses noms, contiennent à peine quelques traces de lettres. Toutefois la savant Borghesi, par de nombreuses inductions et les rapprochements les plus ingénieux, a reconnu que ce personnage, qui a joué un rôle si important dans les nou- * velles institutions de Marc^Aurèle, devait être Arrius Antoninus, parent de l'empereur Antonin, et auquel Fronton a adressé quelques lettres, alors justement qu'il exerçait les fonctions de Juridicus dans la Transpadane.

L'une des premières conditions nécessaires à la bonne exécution des mesures d'assistance publique auxquelles Marc-Aurèle attachait tant d'importance, était de constater l'état des enfants qui naissaient en Italie. Dans ce but, l'empereur établit, pour les différentes régions de la Péninsule, des officiers de l'état civil chargés de recevoir la déclaration que les parents de condition libre furent obligés de faire dans les trente jours qui suivaient la

(1) Imcrizione onoraria di Concordia, Borghesi^ Ann, 4e P/nst, archéoL, 1853, p. 188-227.

naissance de leurs enfants. Quant aux enfants qui naissaient à Rome^ ils étaient inscrits sur les registres des préfets du trésor de Saturne, afin d'avoir à prendre rang suivant leurs besoins dans les distributions publiques de Tannone (1). Non-seulement l'empereur s'occupait ainsi de ce qui regardait les personnes, mais il parait avoir aussi réglé la transmission des biens et avoir fait, ainsi que nous lapprend J. Capitolin, de nouvelles ordonnances concernant les ventes à l'encan (2). On pourrait croire, d'après cette indication, qu'on lui doit l'institution des préteurs hastaires, prœtores hasiarii^ chargés des ventes aux enchères ; d'autant plus que, des deux inscriptions qui nous les font connaître, l'une est datée du règne de Marc-Aurèle: mais, si l'inscription, où nous trouvons mentionné un praetor ad hastas , est authentique, ce dont on a douté (3), elle ferait remonter cette charge jusqu'au règne de Tibère, puisqu'elle est consacrée à un certain Novellius Torquatus, qui, sous les yeux et au grand étonnement de cet empereur, avait avalé d'un seul trait trois congés de vin> c'est-à-dire près de dix litres , ainsi que Pline nous Tapprend (4).

Aucun prince, dit encore le biographe de Marc-Aurèle,

(1) J. Capitolin, Vie de Marc-Antonin le Philosophe^ c. ix.

(2) Ibid.

(3) Voy. Muratori, 750, 9; — Borghesi, Ann. InsL archeol., 1846, p. 317; — Henzen^3« vol. d'Orelli, 6453. Mommsen dit, à proposée cette inscription : Mihi titulus a Muratorio ex schedis editus valde suspectus est,

(4) H. N., i. XIV, c. 28.

ne montra plus de déférence pour le sénat romain, que les empereurs du premier siècle de notre ère avaient courbé sous leur despotisme. Afin d'entourer les sénateurs d'une plus grande considération, il confiait, par délégation, à ceux d'entre eux qui étaient préteurs ou consulaires la décision d'affaires importantes ; il attribua à ce grand corps de l'État la connaissance de tous les cas où on en avait appelé de la décision des consuls, et il confia souvent à des sénateurs la curatelle des cités (1).

(1) Curatores multis civitatibus, quo lafius senatorias tenderet dignitates, a senatu dédit (M. Anton., c. xi). La charge de curateur a été étudiée dès qu'on a commencé à s'occuper (ie l'administration romaine. Panciroli {De Magist, Mun., c. xi), Valois (Amm. Marcel., 1. iv, c. 7), Godefroy {Cod. Théod., 1. xii, tit. i, 1. 20),Roth {De Re Munie. Rom., p.. 98), Garzetti {Délia Condiz.deW Imp., t. Il, p. 83 sqq.), d'autres encore, ont recherché, dans les textes historiques ou dans les lois, quelles étaient les attributions du curator Reipublicœ. Ce sont toutefois les inscriptions qui ont récemment éclairé d'un jour tout nouveau cette charge importante dans l'organisation politique de l'empire. L'éminent épigraphiste Mgr Marini en avait dit quelques mots, à la fm du siècle dernier, dans son beau travail sur les Frères Arvales (Rome, 1796, vol. n, pp. 680-681,686-687); puis, il émit, au commencement de ce siècle, et comme simple rapprochement, l'opinion qu'il y avait quelquefois identité entre les attributions du curateur et des Quinquennales ou Duumvirs quinquennaux (/ Quinquennali, la medesima cosa, aile volte, con i curatori, Pap. Dipl., p. 250). De savants légistes ou archéologues, M. Savigny {Hist. du droit romain au moyen âge, t. 1), M. Marquardt {annales d'antiquité de Th, Bergk^ 1843), et après eux quelques autres historiens du droit romain, qui croyaient ne pouvoir s'égarer sur les traces de si bons guides, ont forcé les conséquences du rapprochement fait par Marini, en voulant identifier complètement la quinquennalité et la curatelle. 11 était donné à M. Henzen et à M. Zumpt de protester contre cette assertion, et de prouver tous

XABC-AURÂLB. Ix

Si MaroAurèle se trouvait à Rome, il se faisait une loi d'assister aux séances, alors même que rien n'y réclamait sa présence : s'il avait à y traiter quelque sujet qui l'intéressât, il revenait à jour fixe, fût-ce même du fond de la Gampanie, et souvent on le vit assister aux comices

deux en même temps, l'un à Rome, l'autre à Berlin, par l'examen comparé des documents épigraphiques, que les curateurs et les duumvirs quinquennaux différaient par le nombre, par les attributions, par l'origine de leur pouvoir, par tout ce qui constitue deux charges entièrement distinctes l'une de l'autre. (Voy. Henzen, Sui curatori délie città anliche^ Ann. deU Inst. arch.^ 1851, p. i — 35, et Zumpt, Comment, Epigr, ad antiq, Rom» pertinent, Berlin, 1850, p. 146 sqq.). En effet, le curateur, ou, comme il s'appelait dans les villes grecques, le logiste {Curator Reipublicœ qui grœco vocabtUo logista nuncupatur, Cod. Justin., l. i, 54, 3), apparaît seul sur les monuments : les exemples en sont nombreux, et, pour nous borner ici au règne de Marc-Auréie dont nous nous occupons, on voit au musée de Palerme une inscription où les habitants de la ville de Tyndaris adressent à ce prince, par les soins du curateur de la ville, une dédicace dans Tannée môme à laquelle il était parvenu à l'empire, et probablement pour consacrer son avènement : Imp, Cassari Divi AntO' nini/, Divi Hadriani nepoti Divi Trajani Parthici Pronepoti^ Dici Nervije abnepoti^ M. Aurelio Aug. P. M, Trib. Pot, XVy cos. III. PP. col. Aug, Tyndari d. d, CVRAJVTE M.VALERIO VITALE CVRA- TORE {Bull, Dell' Imtit, arch., 1845, p. 59). Les Quinquennales^ au contraire, lorsqu'ils sont mentionnés dans Texercice de leurs fonctions, apparaissent au nombre de deux, Duumviri quinquennales : ainsiy par exemple, ce monument élevé à la mémoire d'Antonin par le sénat et le peuple de Lavinium, curatoreM.Annio Sabino Libone c. v, curafif^ tibus Ti, Julio Nepotiano et P, jEmilio Donatiano prœt. 777 Q, Q, Laurenliam (Fabretti, p. 682, n" 67). M. Zumpt a prouvé d'ailleurs, dans le travail que nous citions plus haut, que les quinquennaux ne formaient pas une magistrature particulière, mais n'étaient autres que les duumvirs ou quatuorvirs juridicundo, qui, dans l'année du lustre.

SUR MAROAURÈLE. 51

jusqu'à la nuit, ne quittant pas sa place que le consul n'eût prononcé la formule consacrée : « Nous ne vous retenons plus , pères conscrits : Nihil vos moramur^ patres conscripti. » Persuadé qu'il n'y a pas de bonne justice si elle est lente à se montrer, il veilla surtout à

prenaient ce surnom et exerçaient les fonctions de censeurs. Enfin peutil y avoir confusion, lorsque nous voyons le même personnage remplir tour à tour dans la même ville la charge de duumvirquinquennalis, puis de curateur? tel, par exemple, que C. Matrinius Aurélius, qui, dans une inscription d'Hispellum (Spello, près de Foligno; voy. Murât., 153,3), est appelé : «dilis^ quœstor^ duumvir, iterum quinquennalis juridicundo hujus splendidissimœ colonise, curator reipublicœ ejusdem colonise. Les curateurs n'av^i^nt donc point de collègues dans la cité, et ils y étaient nommés par la volonté de Tempereur. Nous n'en aurions pas la preuve directe en retrouvant sur les monuments épigraphiques la mention de cette nomination impériale, que nous la pressentirions en remarquant combien il y a peu d'exemples de curatores reipublicœ nommés dans le même municipe où ils avaient exercé les magistratures municipales (Voy. les Inscr. citées à ce propos par Henzen, 1. c.)- Si les principaux habitants de la cité avaient nommé leur curateur comme ils nommaient leurs questeurs, leurs édiles ou leurs duumvirs,ils n'auraient pas été le chercher hors de son sein. Puis les charges municipales obligeaient à résider : la curatelle, au contraire, était compatible avec d'autres charges plus importantes qui appelaient le titulaire dans d'autres contrées. M. Borghesi a cité à ce propos l'inscription où Modestus Paulinus est nommé comme CUR.REI.P.SPLEN- DIDISSlMiE.CIVITATIS. MARSorttm . MARRwcmorwm. EODEM. TEM- PORE.ET.CUR.VIAR.TIB.VAL.ET.AUM. {Burbuleio , p. 35). Une inscription de Cœre où Its Décurions décident de la construction d'un local pour la réunion des Jugustales, avec la clause qu'il en sera écrit au curateur de la ville, puis la réponse de ce curateur rapportée dans la même inscription et datée d'Ameria en Ombrie (voy. Nibby, Analisi, 1. 1, p. 353), sont une preuve nouvelle de cette faculté qu'avaient les curateurs de résider ailleurs que dans les cités où cependant

îx.

la prompte expédition des affaires : aussi crut-il devoir ajouter aux fastes un certain nombre de jours pendant lesquels les tribunaux restaient ouverts , de telle sorte qu'il avait porté au nombre de deux cent trente par année les jours où il était permis de rendre ta justice.

ils devaient exercer leur contrôle. Quant aux attributions des curateur», il est difQcile de ne pas distinguer les époques^ et de ne pas reconnaître par Texamcn comparé des textes et des monuments que ces fonctionnaires^ qui devinrent probablement, à la fin du second siècle de notre ère ou au commencement du troisième, une magistrature ordinaire des cités, avaient été à leur origine, sous Nerva et Trajan, et pendant au moins les cinq ou six règnes'suivants, des administrateurs extraordinaires donnés par les empereurs aux villes pour y contrôler principalement la gestion des ûnances, qui s'étaient trouvées dilapidées, surtout dans les cités asiatiques. L'État se prévalut évidemment de ces nouveaux agents pour centraliser de plus en plus le pouvoir, en plaçant au-dessus de la représentation municipale des hommes de son choix^ dont le contrôle s'étendait à presque toutes les branches'de l'administration, ainsi qu'on peut le voir par les textes épars dans les recueils de jurisprudence. Reste à reconnaître quelle fut la part de Marc-Aurèle dans l'organisation des curateurs de cité. Jules Capitolin nous dit qu'il choisit des sénateurs pour exercer la curatelle dans un grand nombre de villes, et qu'il voulut ainsi augmenter l'influence des membres du sénat, probablement en leur accordant une action directe dans ce premier démembrement des franchises municipales au profit de l'État. On pourrait supposer, d'après l'assertion du chroniqueur latin, qu'avant Marc-Aurèle les curateurs étaient pris dans l'ordre des chevaliers, ou même en dehors de cet ordre, parmi ceux qui n'avaient rempli que de simples charges municipales, et qu'on n'y appelait pas de sénateurs. Mais nous avons des exemples du contraire : ainsi L. Burbuléius était déjà au rang des prétoriens, sous Adrien, lorsqu'il fut curateur de Narbonne, d'Ancône et de Terracine (Borghesi, Burbuleio). M. Pontius Laetianus Lartius Sabinus, candidat de l'empereur Adrien alors qu'il fut nommé tribun du peuple, sortait de la préture quand il fut cura^

Pour opérer tant de réformes utiles, Marc-Aurèle s'entourait des hommes qu'il croyait les plus capables de le seconder dans ses vues philanthropiques, et parmi eux il n'avait garde d'oublier les disciples du Porlique qui l'avaient initié à la pratique de la philosophie stoïcienne, telle qu'on la comprenait alors, c'est-à-dire dépouillée de cette rigueur première qui aurait voulu faire de la pilié une faiblesse indigne de l'homme. Dès la seconde année de son règne, l'empereur nomma consul son maître Junius Rusticus : Thémistius nous dit que Marc-Aurèle l'avait arraché à ses livres pour partager avec lui le fardeau de l'empire (Ora^. 13 et 17). C'était, en effet, le second consulat qu'obtenait le maître bien-aimé de la jeunesse du prince, et il ne devait en sortir que pour exercer la préfecture de Rome, haute dignité qui, à cette

teur de la ville d'Orange, dans la Narbonnaise (Gruler, 457,2); Popilius Pedo, sous Antonin, était consulaire et curateur de Tivoli (Grut. 457,6), etc. D'autre part, sous Marc-Aurèle lui-même, nous voyons Sextus Julius Possessor nommé curateur avec le grade de chevalier; C. Véianius Rufus, qualuorviret patron des Camertes, était admis au rang des chevaliers, puis donné comme curateur aux Plestiniens par Septime Sévère et Caracalla (voy. Murât. 755,1, avec les corrections de Mengozzi : De* Plestini Umbri, p. xxv ; cf. Henzen, Sui Curatori, p. 21). P.Posihumius Marianus, n'appartenant pas à Tordre sénatorial, était nommé par les mêmes empereurs (Gruter, 458,8), etc. 11 ne faut donc pas donner aux paroles de Gapitolin un sens absolu. Des sénateurs avaient été curateurs avant Marc-Aurèle, des chevaliers le furent sous son règne et après lui ; mais il eut plus souvent recours que ses prédécesseurs au sénat, pour y choisir les hommes auxquels il confiait, comme à ses délégués, la haute surveillance des administrations municipales.

époque, amenait immédiatement à la seconde nomination consulaire, ou bien ne s'accordait qu'à celui qui avait été deux fois consul, ainsi qu'on peut le prouver par de nombreux exemples (1 ). Rusticus exerça pendant plusieurs années ces fonctions, qui lui assuraient une des premières places dans les conseils du prince : nous en avons la preuve non-seulement dans le rescrit du Digeste adressé par Marc-Aurcle et Vérus à Rusticus, préfet de la ville : Ad Junium Rusticum amicum nosirum prœfectum urbis (2j, mais aussi dans la condamnation de saint Justin prononcée par Rusticus pendant sa magistrature et que les calculs d'Eusèbe placent en l'an de Rome 920 (de J. C. 167), cinq ans après son second consulat. Nous pouvons ajouter à ce sujet que quelques poids anciens, qui portent pour inscription EXAVCT. Q. JVNII RVSTICI PR. YRB, avaient fait supposer à Tillemont, ainsi qu*à plusieurs autres historiens ou antiquaires, que Rusticus avait été préteur de la ville, Prœtor Urbanus (3); mais il s'agit ici de ces mêmes fonctions de préfet qu'il remplit après son second consulat, et les sigles PR. sont dans ce cas, contre l'habitude du style épigraphique, l'abréviation de prœfectus , ainsi que l'a prouvé une

(i) Voy, ceux de Catilius Sévéru8, d'Annius Vérus, de Valérius Asiaticu8, de Salvius Julianus^ de Sergius Paul us, d'Aufidius Victorinus, d'Helvius Pertinax, etc. appartenant à peu près à la même époque et cités par Borghesi dans son Mémoire sur r£;^()( (// Giovenale, Rome, 1S47.

(2) Dig,,\.iLLVx, U i, 1, 3.

(3) Yoy. Tillemont^ Hist, des empereurs, t. U, p. 346.

inscription trouvée à Mayence et publiée par Orelli (1).

Pendant que MarcAurèle, entouré de sages conseillers,

veillait sur Tempire et modifiait dans Tintérêt du peuple l'administration de l'Italie, Lucius Vérus, se livrant dans la ville d'Antioche au goût qu'il avait pour le plaisir, confiait à ses généraux le commandement de son armée(2). Grâce à leur habileté, les armes romaines n'eurent point à souffrir de l'incapacité du jeune empereur. Statius Priscus, qui s'était dirigé sur l'Arménie, prit Artaxate, la capitale du pays, qu'il rendit à son souverain légitime (3), tandis qu'Avidius Gassius, marchant contre

(1) EX AVCTORITATE Q.IVNI . RVSTia . PRAEF . VRBIS (Orelli, n» 4345).

(2) 11 semble résulter d'un passage de Fronton que L. Vérus ait voulu d'abord obtenir la paix à tout prix, et qu'il ne se soit déterminé à faire combattre ses troupes qu'après avoir vu ses propositions refusées par Voiogèse. Fidèle à son rôle de panégyriste, le précepteur des deux princes ne voit dans cette conduite honteuse d'un de ses élèves qu'un noble élan d'humanité : « Il s'était empressé d'écrire, dit-il, pour demander la paix. Le barbare, ayant refusé ses offres avec dédain, en fut sévèrement puni. Rien ne prouve mieux combien Lucius avait à cœur la conservation des troupes qu'il commandait, puisqu'il voulait acheter au prix de sa gloire une paix qui n'eût pas coûté de sang; bien différent de Trajan, qui préférait une gloire acquise par le sang du soldat (voy. Fronton, Principia historix, dans les lettres de Marc- Aurèle et de Fronton, éd. Cassan, t. II, p. 333). »

(3) Ce roi s'appelait Soème ainsi que nous l'apprenons de Photius. Chassé de son royaume par Us Parthes, il s'était réfugié à Rome, où il fut admis dans le sénat et nommé consul. La victoire de Priscus lui rendit son trône ; on frappa à cette occasion en l'honneur de L. Vérus des médailles où on le voit assis sur un siège élevé et posant la couronne sur la tête d'un personnage qui se tient debout devant

les Parthes, les forçait à batlre en retraite, envahissait la Mésopotamie , pillait ou brûlait Séleucie , rasait le palais des rois de Perse à Gtésipbon, et pénétrait jusqu'à Babylone (1). Ces brillants succès forcèrent Vologèse

lui. On lit pour exergue : REX ARMENHS DATVS IMP II.TR.POT. ÏÏTï.COS.H.S.C. La quatrième puissance tribunitienne de Vérus nous donne pour date de la conquête de l'Arménie Tan de Rome 917 (de J.-C. 164).

(1) Quelques phrases éparses dans Lucien (Quo modo HUt. sit con^ scrib, §§ 19, 20, 21, 28, 29) semblent indiquer que la conquête de la Mésopotamie n'eut pas lieu sans de grands efforts de la part des Romains. 11 y aurait eu plusieurs batailles livrées, l'une près d'Europos, sur les bords de TEuphrate, une autre près de Sura, à trois journées de marche au-dessous d'Europos. Cassius, poursuivant ses avantages, aurait forcé l'ennemi à fuir devant lui, et se serait emparé d'Êdesse, la capitale de TOsroène. Plusieurs monnaies, appartenant à quelques petits princes de ces contrées, y auront été probablement frappées à la suite de la conquête. Elles portent d'un côté la tête de Marc-Aurèle, de Vérus, de Faustine ou de Lucile ; de l'autre, différents types avec l'exergue ABrAPOC BAC I A€YC , ou BAC I AGYC MAN- NOC *IAOPnMAIOC (Voy. Eckbel, D.N.V., t. UI, p. 512- 513). Un général des Parlhes aurait été repoussé jusqu'au Tigre, qu'il se serait vu forcé de traverser à la nage. Arrivé devant Séleucie, qui avait ouvert ses portes sans résistance, Cassius , dit-on, viola ses engagements et traita en rebelle une ville où ses soldats avaient été reçus comme amis. Toutefois Quadratus, cité par Capitolin comme ayant écrit une histoire de la guerre des Par thés, justifie le général de cette imputation et accuse les habitants d'avoir manqué les premiers à la foi jurée (J. Capit., L. f'érusy c. 8;. La première légion, surnommée Minervia^ et commandée par son légat M. Claudius Fronton (voy. rinscription où Fronton est nommé LEC.AVGG.LEGIONIS.PRLMAE MENERVIAE IN EXPEDITIONEM PARTHICAM DEDVCENDAE, Henien,3 vol. d'Orel., n* 5478) ; la 11« légion, Ga//ica; la lU* légion, Cyrenaica (voy. Boeck,Corp. Inscr. Grxc.^ n® 4554, 4651 ; Boiiet. delC

à demander la paix, et il dut Tacheter par la perte de la Mésopotamie. La guerre avait duré cinq années , pendant lesquelles Yérus avait à peine quitté les bosquets de Dapbné ou son palais d*Antioche pour s'avancer d'abord jusqu'à TEuphrate, puis pour aller, en 164, jusqu'à Éphèse au devant de sa fiancée, la jeune Lucile, fille de Marc-Aurèle. Cependant les victoires des Romains eurent un retentissement qui porta leur nom jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie, s'il faut croire les histo-

Inst. dicor. arch., 1837, p. 170) ; la IVe légion, Scythica (voy. Corp, Inscr. Grœc.y deux inscriptions d'Ancyre, n° 4033, 4034, et cf. avec l'assertion de Dion, 1. LV, 23) ; la \U légion, Ferrata^ qui avait déjà pris part à la guerre parthique sous Trajan, ainsi que le prouve l'inscription de T. Pontius Sabinus : TR IB.MUi.LEG. VI FERRAT. DONIS DONATVS EXPEDITIONE PARTHICA A DIVO TRAIAJNO {Bull. Inst. Arch,^ 1851, p. 135 sqq.), et dont nous retrouvons des traces en Afi ique, dans les premières années du règne d'Antonin (voy. M. Rénier, Inscr.de l'Algérie, n®4360), mais qui n'y fit probablement qu'un court séjour et retourna en Orient; la Xe légion, Fretensis; la XV«, ApoUinaris; la XVIe, Flavia Firma , qui avait suivi Trajan à la guerre des Parthes (Rellerm., f^ig», n® 34) et qui se trouvait encore en Syrie au temps de L. Vérus, ainsi que le démontre une dédicace faite à Marc-Aurèle et à Vérus par un tribun de cette légion (Orelli , 4998, cf. Borghesi, Burbuleio, p. 39); des détachements de différents corps envoyés pour renforcer l'armée d'Orient, comme nous l'apprend l'inscription delVIARClANVS LEGATVS AVGG SVPER VEXBLLATIONES IN CAPPADOCIA (voy. M. Léon Rénier, Mélanges d'épigraphie, p. Ii4etsuiv.), des troupes auxiliaires, cohortes ou escadrons de cavalerie (alœ) : tel était l'ensemble des forces romaines qui prirent part à la guerre parthique de L. Vérus, ou plutôt de ses généraux Avidi us Cassius, Stalius Priscus, Martius Vérus, qui conduisaient toutes les opérations, tandis que le jeune prince, se faisant couper la barbe pour plaire à une couriisane , devenait la risée des Syriens et restait à Antioche plongé dans la débauche.

riens de la Chine sur un fait dont ceux de Roiue ne font aucune mention. La première ambassade romaine envoyée aux princes du Céleste Empire est placée par les annalistes de cette contrée dans Tannée 166 de notre ère, celle même où fut conclue la paix entre les Parthes et les Romains. On lit dans les textes chinois que cette ambassade avait été envoyée par l'empereur Ân-tun, c'est-àdire Marc-Aurèle-Antonin. Les ambassadeurs envoyés dans ces régions, alors si inconnues à l'Europe, pour y étudier sans doute le commerce de la soie qu'on payait au poids de l'or, portaient en présent à l'empereur de Chine Hiouan-ti des dents d'éléphants , des cornes de rhinocéros, des écailles de tortues. Ils avaient pénétré dans le pays, ainsi que le font remarquer les historiens chinois, par la frontière méridionale et non pas par la route ordinaire de l'Asie centrale ; ce qui s'explique, puisque cette roule se trouvait alors au pouvoir des Parthes, et que les envoyés de Rome, pour être rendus auprès de l'empereur de Chine en 166, avaient dû partir avant la conclusion de la paix (1).

(1) Voy. Gaubil^ Hist. abr, de Pastron, chin. dans les ohserv. math.astron.y etc. du P. Souciet, t. II, p. 118. — Klaprolh, Tabl, histor, de l^Asie^ p. 69. — HùL des relations polit, de la Chine avec les puissances occidentales y par G. Paulhier, p. 17-20. — M. Le- Ironne doute que les Européens qui pénétrèrent en Chine à celte époque aient été envoyés par Marc-Aurèle : « Ces ambassadeurs , dit-il, étaient selon toute apparence des marchands qui voulaient se donner du relief (^Mémoire où Con discute la réalité d'une mission arienne exécutée dans l'Inde sous le règne de l'empereur Constance. Mém. de VAcad. des Inscr. et Belles-Lettres^ nouvelle série^ t,X, p. 227).»

Celle paix signée, Vérus revint à Rome, où les deux empereurs célébrèrent leur victoire par un triomphe et des jeux solennels auxquels ils assistèrent en costume de triomphateurs (1). Le sénat, dans son enthousiasme, leur vota par acclamations les tilres de Pères de la patrie : ils avaient déjà ceux de Parthiquesj ^Arméniaques et de Médiques. Il y avait môme eu à ce sujet combat de générosité entre les deux frères, l'un ne voulant pas de ces titres si son collègue ne les acceptait pas, l'autre refusant de porter de glorieux surnoms dus à des succès oblenus en Orient tandis qu'il était à Rome. Fronton, qui ne put assister à la séance où eut lieu le débat, lut ensuite le discours prononcé à cette occasion par Marc- Aurèle et les lettres de Vérus. Il les loue avec cette

{{) Le triomphe des deux empereurs à Toccasion de la guerre parthique a été cité par les historiens comme l'un des plus magnifiques qu'on eût encore offert aux yeux des Romains. Pour la première fois deux empereurs étaient montés sur le même char : ils avaient avec eux leurs enfants, qu'ils présentaient au peuple comme un gage de long avenir. Commode et Annius Vérus, fils de Marc-Aurèle, furent créés Césars à cette occasion, et la date précise de cette nomination, qui nous a été conservée par Lampride dans sa vie de Commode (c. xii), nous donne, par conséquent, celle du triomphe parthique des deux empereurs. Cette date est indiquée au 4 des ides d'octobre, sous le consulat de Q. Servilius Pudens et de L. Fufidius Pollion, c'est-àdire en l'an de J.-C. 166 (de Rome 919). D'autre part, une inscription de la même année, datée du x des kalendes de septembre (Gruler, BOX, 12), donne déjà aux deux frères le titre de Médiques qui leur fut conféré par le sénat à l'occasion du triofnphe. Il est à présumer, d'après cela, que la séance dans laquelle cette appellation honorifique fut offerte et acceptée précéda de quelques semaines le jour où les deux frères montèrent au Capitule.

emphase de rhéteur qui gâte la plupart de ses lettres : a Lequel louer davantage, di^il, ou celui qui demandait^ ou celui auquel on demandait? D'un côté, Antonin, ayant le commandement, mais soumis ; et de l'autre, toi, Lucius, gardant ta déférence, mais impérieux à force d'amour. C'est sous tes auspices et par tes armes que Dausara, Nicépbore et Artaxate ont été pris (1) : mais cette forteresse inexpugnable placée dans le cœur de ton frère, quelles autres forces que celles de ton éloquence l'ont assaillie au point d^amener ce frère à accepter le nom d'Arméniaque, qu'il avait refusé (2)?» Le refus de Marc-Âurèle était sincère : nous en avons la preuve, puisqu'il quitta bientôt des titres auxquels

(1) Ces trois Tilles furent prises par Statius Priscus (cf. Capitolin^ c. ix). Leur conquête date de Tannée 946 et valut aux deux empereurs la seconde acclamation impériale. La première leur avait été décernée lors de leur avènement. La troisième date de 918, ainsi que nous rapprennent les monnaies, et fut accordée aux deux frères en conséquence de la prise de Clésiphon par Avidius Cassius. On leur décerna la quatrième après l'envahissement de la Médie^ qui eut pour conséquence le traité de paix avec Yologèse en 919. Les deux princes se trouvaient donc imperatores pour la quatrième fois lors de leur triomphe, qui eut lieu la même année ^ ainsi que le prouvent les médailles frappées à l'occasion de c€tte solennité^ où on lit : TR.POT.XX.IMP.mi.COS.il. sur la médaille de Marc- Aurèle, et : TR.POT.M DlP.imcOS.n. sur la médaihe consacrée à L. Vérus. Voy. les observations présentées sur ces deux médailles par Tabbé Belley dans VHist. de VAcad. des Insc. et BeUes-LettreSy t. XXV, p. 82-93.

(2) Lettres de Marc-Aurèle et de Frontoriy édit. et trad, par M. Ar^ mand Cassan^ 1. 11^ p. 178-181.

SUR MARC-AUBÈLE. 61

il ne se reconnaissait pas de droits. Quant à Lucius Yérus, nous savons pertinemment qu^il n'était pas modeste tous les jours : témoin cette lettre où il explique naïvement à Fronton, qui devait être l'historiographe de la guerre parthique, les meilleurs moyens de le mettre en relief auprès de la postérité : « Tu connaîtras les événements de la guerre, lui dit-il, par les lettres que m'ont écrites les chefs chargés de la conduite de chaque affaire. Noire Sallustius t'en donnera des copies. Pour moi^ afin que tu puisses te rendre compte de mes plans, je t'enverrai mes lettres, où l'ordre à suivre en toutes choses est tracé. Si tu désires ausssi quelques dessins {picturas) , tu pourras les recevoir de Fulvianus; mais, pour te mettre encore plus les faits sous les yeux, j'ai mandé à Gassius Avidius et à Martius Yérus de m'écrire quelques mémoires que je t'enverrai et qui te donneront l'intelligence des mœurs et de la richesse du pays. Si tu veux aussi que je te rédige quelques notes, dis-moi dans quelle forme tu les désires, et je les écrirai, car je suis prêt à tout pour obtenir que mes actions te doivent leur célébrité. Ne néglige pas non plus mes discours au sénat ou mes allocutions à l'armée. Je t'enverrai encore mes conférences avec les barbares. Tous ces matériaux te seront d'un grand usage. Puis il est une chose que l'élève aurait mauvaise grâce à vouloir démontrer au maître, mais sur laquelle cependant j'appelle ton attention : insiste longtemps sur les causes et l'origine de la guerre, et même sur les désastres éprouvés en mon absence ; je crois surtout qu'il est nécessaire de faire ressortir toute la supériorité des

Parthes avant mon arrivée, afin que nos opérations apparaissent dans toute leur grandeur (1). » Malgré ces épanchements d'une vanité qui voulait reporter tout à elle, la lettre de Yérus est intéressante pour Thistoire d'une campagne sur laquelle nous avions si peu de documents. Elle confirme par l'aveu même du prince ce fait que les deux généraux Avidius Gassius et Martius Vérus avaient eu la conduite d'expéditions sur lesquelles seuls ils pouvaient donner des renseignements authentiques ; puis elle prouve que, dans leurs guerres lointaines, les Romains recueillirent avec soin les matériaux qui pouvaient les éclairer sur les mœurs et les productions des pays parcourus par leurs armées. Si l'histoire de la guerre parthique écrite par Fronton nous était parvenue, nous y trouverions probablement, au milieu de ses déclamations oratoires, plus d'un renseignement précieux (2), et nous y verrions peut-être la confirmation de ce que nous apprennent les historiens de la Chine sur les relations qui s'étaient établies à cette époque entre l'Asie orientale et l'empire romain.

(1) Lettres, etc., t. H, p. 200-202.

(2) Si nous n'avons pas l'histoire de la guerre des Parthes par Fronton, nous savons du moins qu'un grand nombre d'auteurs contemporains s'empressèrent de décrire les événements de cette longue campagne, et que les inexactitudes commises à cette occasion furent la cause du traité que Lucien crut devoir composer Sur la manière (Técrire l'histoire: 002 AEI I2T0PIAN 2nTPA<i>Em. Les noms de Calpurnianus de Pompéiopolis, de Caliimorphe, médecin d'une légion, d'Antiochianus, de Démétrius de Sagalessus, d'Asinius Quadratus, sont parvenus jusqu'à nous.

L'hisloire, qui nous a mesuré d'une main si avare les documents relatifs à la guerre des Parthes sous Marc- Aurèle, est muette sur cette autre expédition de Bretagne pour laquelle nous avons vu partir le légat propréteur Caipurnius Agricola. Que les troubles de cette province aient été occasionnés par un mouvement des troupes en faveur de Statius Priscus, ou que les Bretons se soient révoltés, ce qui parait moins probable, il n'en est pas moins vrai que, sous le règne de Marc-Aurèle, la puissance romaine ne fit aucun progrès en Bretagne, et semble au contraire avoir perdu du terrain. L'un des légats d'Antonin, LoUius Urbicus, s'avançant à quatre-vingts milles au nord de la muraille construite par les ordres d'Adrien pour servir de frontière à la province, avait élevé un second rempart entre le Frilh of Forth et la Clyde, là où rÉcosse méridionale se trouve coinme coupée par les golfes qui, à Temboucbure de ces deux fleuves, la pénètrent profondément. Or cette seconde muraille ne put longtemps servir de défense contre les terribles enfants des brouillards, qui, de l'embouchure du Tay aux lacs d'Argyle, couraient aux armes dès qu'il s'agissait d'assaillir l'ennemi commun. Le manque complet d'inscriptions rappelant le nom de Marc-Aurèle en Ecosse semble nous indiquer que, dès la mort d'Anlonin, les corps légionnaires y étaient en petit nombre , et que l'aigle romaine n'a jamais trouvé où abriter son aire sur le sol de la Calédonie. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une inscription où le nom de Caipurnius Agricola se trouve mentionné, a été exhumée sur l'emplacement du

rempart d'Adrien dans le Northumberland (1). Ce monument épigra|)hique prouve qu'Âgricola, qui a dû venir en Bretagne vers Tan 915 de Rome^ c'est-à-dire dès les premiers temps de Tavénement des deux frères, y était encore après la mort de L. Yérus arrivée en 922, puisque le légat y est appelé LEGATVS AVGUSTI, légat d'Auguste, et non pas LEGATVS AUGG, légat des deux Augustes, ce qui n'aurait pas manqué d'être gravé sur le marbre si le collègue de Marc-Aurèle avait alors vécu. A peine si nous trouvons la Bretagne nommée encore une ou deux fois vers cette époque. Dion Cassius nous apprend que le satrape Tiridate, qui avait soulevé toute l'Arménie et combattu Marlius Vérus, légat de Cappadoce, ayant été fait prisonnier, fut exilé par Marc- Aurèle chez les Bretons; il nous dit aussi que les lazyges, qui habitaient vers les embouchures du Danube, ayant fait alliance avec le même empereur, lui fournirent pour le recrutement des armées romaines huit mille cavaliers, dont cinq mille cinq cents furent également envoyés en Bretagne (2). Telles sont les faibles lueurs qui viennent éclairer l'histoire de cette province pendant les vingt années du règne de Marc-Aurèle. Une guerre ou une révolte qui exigea la nomination d'un nouveau légat

(1) DEM SVRIiE SUB GALPURNIO AGRICOLA LEG.AUG.PR.PR. A.LICLMUS CLEMENS PRuEF. . .m . . A .lOR. Inscr. trouvée à Littlechesters^ dans le Northumberland. Elle aété publiée par Gamden^ p. 1070; — Gruter, 86, 7; — Donati, 60, 5; — Horsiey, p. 192, n9 22, un; — Newton, Excerpt. de Britan,, n" 91 ; — Hodgson, part, n, vol. 3, p. 137 ; — Henzen, 3* vol. de rOrelli, n** 5861.

(2) Dion Cassius, 1. lxxi, 14 et 16.

au commencement de ce règne, et, vers la fin, l'envoi de renforts qui semblent annoncer la continuation d'un élat de troubles, voilà tout ce qui reste des annales bretonnes dans l'espace de près d'un quart de siècle.

Lors du retour de Vérus, un danger plus grand que celui qui avait pu résulter d'une guerre d'Orient ou d'une révolte en Bretagne menaçait l'Italie. Une ligue s'était formée parmi les nombreuses tribus habitant au nord de l'empire, depuis les sources du Danube jus« qu'aux fronlières de l'Illyrie. Marcomans, Alains, lazyges, Quades, Sarmates, et beaucoup d'autres peuples encore, avaient fait irruption sur le territoire de l'empire, et déjà, pendant la guerre parthique, on avait conçu de graves inquiétudes à leur sujet. Apeine les deux empereurs étaient-ils réunis, qu'ils durent penser à marcher en personne, et à pousser la guerre avec vigueur contre ces pépinières de barbares dont Rome surveillait avec terreur les mouvements, prévoyant déjà, peut-être, que de là lui viendrait sa ruine. Malgré l'éclat du récent triomphe, les circonstances étaient tristes : les secours prodigués par l'empereur à l'Italie n'avaient pu remédier complètement à la*diseUe,' fléau qui semble avoir duré plusieurs années, et l'armée de Vérus avait rapporté d'Orient la peste, qui se répandit bientôt à la suite des légions dans toutes les provinces de l'empire. Pour rassurer les esprits et inspirer la confiance, Marc-Aurèle, oubliant cette philosophie élevée sur laquelle il devait écrire chez les Quades de si belles pages, eut recours à tout Tarsenal des superstitions païennes. Des sacrifices expiatoires furent offerts aux dieux du Panthéon

MARG'AURÂLB. ^

4# l@SAl

romain. Oq célébra pendant sept jours les (étm du lec^ tisteroe ; on fît appel à tous les rites étrangers : et qui sait si les préventions qu'un prince naturellement hienveillant conçut contre cette admirable religion chrétienne dont il aurait dû comprendre et aimer la divine morale, ne vinrent pas du refus des chrétiens, qui ne pouvaient sunir aux vaines cérémonies que lui dictait sa politique? Mais nous aurons à revenir sur l'étrange aberration qui porta ce prince, chrétien par le cœur, à persécuter le christianisme. Disons d'abord que, malgré les lectisternes et les sacrifices expiatoires, le terrible fléau fit de si grands ravages que tous les chars de la ville étaient employés au transport des cadavres. Les deux empereurs firent à celte occasion des lois trèssévères sur les inhumations et les lieux où l'on pourrait élever des tombeaux ; ils ordonnèrent que les citoyens pauvres fussent inhumés aux frais de TÉtf^t, puiis ils partirent pour l'année de Germanie.

Cette guerre du Nord que commençaient tes deux frères devait se continuer avec des succès différents pendant tout le règne de Marc-Aurèle^ dont la résidence se trouva, dès lors, plus* souvent fixée dans la Pf^nno^Q que dans la capitale de Tempire (1). Malheur^usçmei^t, les quelques détails qui nous ont été conservés par les historiens sont si confus, si parfaitement priv^ de tout

(1) Eutrope considère la guerre des Marcomans comme Kune des plus redoutables qu*ait eu à soutenir Tempire romain ; à ce point qu'elle fut comparable^ dit-il^ aux guerres puniques (1. viu, c. i2).

SUR MÀRG^URÈLE. «T

ordre et de tontes dates, qa'oû ne saurait en tirer aucune narration suivie. Les médailles sont, dans ce cas, notre guide le plus sAr. En rapprochant le chiffre de la puissance tribunitienne qui donne la date du règne, du chiffre des acclamations impériales qui ne change qu'à la suite d'une victoire, on obtient quelques lueurs sur la conduite de la guerre et les diverses phases de la lutte; mais on comprendra facilement combien de tels documents sont secs et incomplets. Lucins Yérus était revenu à Rome dès Tannée 919. Son troisième consulat, qu'il prit aux kalendes de janvier de Tannée suivante, 920 (de Jésus-Christ 167), indique que le départ des empereurs n'eut lieu que postérieurement à cette investiture : il est même probable qu'il fut différé jusqu'à ce que la belle saison permit d'ouvrir la campagne. Effrayés des grands préparatifs que les Romains avaient faits pour porter la guerre dans le Nord, et voyant les deux empereurs réunis pour les combattre, les barbares sentirent se calmer l'ardeur qui les avait tous réunis contre l'aigle romaine. La division se mit entre eux : Marc-Aurèle et Yérus étaient à peine arrivés à Aquifte, que les chefs principaux de la ligue se retirèrent avec leurs troupes au delà du Danube, d'où ils firent demander la paix, mettant à mort les conseillers qui les avaient encouragés à la guerre. La réaction était alors si complète que les Quades, qui avaient perdu leur roi, déclarèrent ne vouloir en recevoir un autre que de la main des deux empereurs. Gapitolin ajoute à ces détails que L. Yérus, ratrainé par

son amour du plaisir, voulait après ce succès retourner

6t ESSAI

à Rome, et que Maro-Aurèle n'y consentit pas (1). Il parait cependant bien certain que les deux princes retournèrent dans leur capitale après la conclusion de cette paix, ou, pour mieux dire, de celte trêve. Non-seulement nous eu avons pour preuve des médailles datées de cette môme année 920, et qui offrent le type de la Fortune avec l'épigraphe Fortuna redux^ médailles que l'on frappait ordinairement pour célébrer le retour des empereurs; mais nous avons un texte d'Ulpien, dans lequel il cite un discours de Marc-Aurèle, prononcé à Rome, dans le camp des Prétoriens, au 8 des ides de janvier, sous le consulat de Paulus et d'Apronianus, c'est-à-dire dans les premiers jours de Tannée 924 (2)* Ce témoignage permet difficilement de douter que les deux princes ne soient revenus à Rome aussitôt après la pacification apparente des provinces du nord de l'Empire.

Cependant Sarmates, Daces, Quades, Marcomans, Viclovales, n'ont fait qu'une courte halte dans leur campagne contre la puissance romaine. Les hostilités recommencent bientôt. Dans le courant de l'année 922 (de Jésus-Christ 169), les deux empeMurs quittent de nouveau la ville pour aller passer l'hiver à Aquilée. Là ils comptaient rassembler toutes les forces dont ils disposaient, afin d'être en mesure de pousser avec vigueur les opérations de la guerre au printemps de l'année suivante : mais la concentration des troupes déve-

(1) Capitolin, Tife de Marc-AurèlCy c. xiv.

(2) Ju8 civile ante Just,, Âog. Maï^ De excusât. Tutorum, p. 48.

SUR MAAG-AURÈLE. 99

loppa bientôt avec une nouvelle force les germes dç peste rapportés d'Orient par Tarmée de Vérus. Le célèbre Galien fut appelé pour arrêter, s'il était possible, les progrès du mal; ce futen vain. Tout Tart de la médecine semblait inutile (1). Le fléau rédoublait ses ravages,

(i) Galien ne paraît pas être resté longtemps à l'armée du Nord. H revint à Rome^ et ne suivit plus Marc-Aurèle dans ses expéditions de Pannonie. L'empereur lui avait confié le soin de veiller sur la santé de Commode^ et il employait ses loisirs à la rédaction de ses nombreux ouvrages. Quoiqu'on ait bien peu de renseignements^ jusqu'à présent, sur le service médical dans les armées romaines^ on peut conclure de l'examen des documents parvenus jusqu'à nous qu'à l'époque de Maro- Âurèle l'État n'était pas indifférent sur la santé du soldat. Dans le livre que Galien écrivit : De compositione medicamentorum per gênera^ il explique^ à propos des blessures, qu'il est de l'intérêt du chirurgien de connaître l'anatomie de Thomme, et nous apprend que de son temps il y avait des médecins dans les armées. 11 est vrai qu'à son avis, faute d'études suffisantes, ils traitaient leurs patients plutôt en bouchers qu'en praticiens; fait d'autant plus regrettable, ajoute-t-il, que les guerres de Germanie auraient offert de nombreuses occasions pour disséquer les corps des barbares , et s'initier ainsi à la connaissance de la structure anatomique du corps humain {De compos. medic. per gênera^ l. ni, c. 2). Ce paragraphe semble suffisamment affirmatif sur l'existence d'un service médical, tout incomplet qu'il pût être, pendant le règne des Antonins; et cous en voyons une confirmation dans Hygin le Gromatique, qui vivait sous Trajan et Adrien, lorsqu'il parle, à propos de la castramétation {De castrametaHone), des proportions à donner dans un camp romain à l'emplacement réservé pour être Thôpital militaire, le valetudinarium. Voilà, sous ce rapport, les témoignages les plus anciens que nous puissions citer dans les textes parvenus jusqu'à nous; car Gelse, antérieur à Galien de plus d'un siècle, bien qu'il ait parlé à plusieurs reprises dans ses ouvrages et avec une profonde connaissance du sujet, de l'extraction des armes de guerre (1. vn, c^ 5), ne dit pas un mot des médecins des armées. Postérieurement à Galien,

et les empereurs résolurent de reprendre au milieu de rhiver la route d'Ilalie. Ils voyageaient dans la même litière et s'approchaient de la ville d'Altinum dans la Vénélie, lorsque Vérus, frappé d'apoplexie, mourut subitement.

d'autres attestations sont venues corroborer la sienne. Aurélien, donnant des ordres pour la discipline de son armée^ recommandait que ses soir dats fussent traités gratuitement par les médecins (Vopiscus^ Vie cT Aurélien, G. tu). Le Digeste^ le code Jostinieny contiennent plusieurs dispositions où il est question des médecins militaires ou des médecins de la légion, medicus legionis [cod. JusL, 1. x, tit. 52). Yegèee, écrivant au quatrième siède et énumérant les doToirs du Prxfectus eastrontm, établit que non-seulement son autorité s'étend sur les soldats malades ainsi que sur les médecins auxquels ils sont confiés, mais qn^il doit régler les dépenses relatives à oet exercice (DeremiHt, l. n, c. 10). Rien de tout cela, cependant, n'est concluant sur les conditions ou les devoirs des médecins militaires ainsi que sur l'époque de leur institution r^ulière. Mais , si les historiens ou les hommes qui ont traité de l'art médical dans l'antiquité, si Tite-Live, Tacite , Celse lui-même, sont muets sur l'organisation des services médicaux dans les armées qui marchaient à la conquête du monde, nous trouvons quelques secours sous ce rapport en examinant les inscriptions militaires. Nous pouvons ooDclure de plusieurs d'entre elles que ces grandes agglomérations d'hommes qui avaient à soutenir les fatigues de longues campagnes, à braver les périls de climats meiurtriers, ks épidémies, les combats, trouvaient près d'elles, attachés à leur drapeau, des hommes dont la pratique pouvait guérir la maladie ou panser les blessures. Nous trouvons tout d'abord une dédicace à Esculape faite par les médecins d'une cohorte prétorienne : ASCLEPIO ET SALVTI||GOMMILITONVM COH. VI PR 11 VOTO SVSCEPTO || SEX . TITIVS MEDIC . COH || VI PR . D . D . (Confères une inscription presque toute semblable à celle-ci, où Sex. Tilius esl ittdtqué comme médecin de la cinqiiième cohorte. Il doét y avcir eu confusion entre les deux monuments : œ dernier egl éalé du huitième consulat de Domitien dont le nom est effacé; il nm reste

Marc-Aorèle accompagna jusqu^à Rome le corps de sûti collègue, et le fit déposer dans le mausolée élevé par Adrien à la famille impériale. En remerciant le sénat d'avoir décrété l'apothéose de Yérus, il laissa entendre, à ce que nous dit Jules Capitolin, que les victoires remportées sur les Partbes, dont où avait fait

que celui de son collègue T. Flavius Sabinus. Cette date nous reporte à l'année qui suivit rarénement de Domitien, art S2 de nôtre ère. Grtlter, p. Lxvm^ i et 2). La quatrième cohorte prétorienne avait un MEDIGVS GLINICVS, d'après une inscription du recueil de Reinesius (61 i^ 7), de Tauthenticité de laquelle Orelli avait doutée et dont Henifen a revendiqué la sincérité ( 3« vol. d'Orelli, p. 358, n« 3506). Nous trouvons pareillement un médecin dans la cinquième cohorte de cette môme garde prétorienne : D.M||L.VIBIO RYFO MEDIC0||G0H4 V.Pi^.VALERIAlIRVflNA CONIVG.OPTIM.FECIT (Kellermann, rig., 138). Mais ce tie sont pas seulement ces troupes d'élite auxquelles l'État accorde ainsi des officiers de santé, nous en voyons auprès des cohortes auxiliaires. La première cohorte des Tongres^ en garnison dans le nord de la Bretagne, avait son medicus ordinariuê, ainsi que le prouve l'inscription suivante trouvée à Housesteads dans le Northnmberland et maintenant déposée dans le musée de Nev?castle-upon- Ty ne : D . M || ANiaO |I INGENVO || MEDICO 1) ORD . COH ||ï TYNG || VIX . AN.XXV (Bruce, the Roman fVcULy p. 227). La quatrième cohorte des Aquitains nous offre un exemple semblable trouvé àObernburg sur les bords du Mein : Rubrius Zosimus y est nommé comme médecin de la cohorte : APOLUNI ET AES||CVLAPIO. . . . ||PRO SALVTE L.PETRO- NS FLORENTI||NI PRAEF .GOH.iïÏÏ. ||A0 . EQ .C.R.M.RV||BRIVS ZOiaM¥Sj|]VIEDIGVS COH. ^upra Scriptœ (Steiner, Cod. Inst, Rheni, vPi^^), Les escadrons de cavalerie ou alœ avaient naturellement droit aui^ mêmes secoure médicat^x ; maisy les cadres étant moins nombreux, nottff voyons un seul médecin pour deux aise : M. Ulpiiis Sporus est MEDÏCVS ALARVM INDIANAE ET TERTIAE ASTVRVM (Orelli, 3507). Les cohortes de fHgileê ataient plusieni^s médecins doAt les notts se trouvent inscrits sur un rôle de soldats dressé au temps de Garacalla :

honneur à son frère adoptif, n'avaient été dues qu'à ses propres conseils, et qu'il allait enfin commencer à gouverner rÉtat sans voir ses plans entravés par un collègue qui ne l'avait guère aidé jusqu'alors {^Marc-Aureley xx). C'était là, il faut l'avouer, une étrange manière de justifier, auprès des sénateurs, l'admission de Yérus au rang des dieux. Oo peut concevoir, du reste, que Marc-

C.RVNNIVS fflLARIS.C.mJVS HERMES. Q.FABIVS POLLVX S.LV- TATIVS ECARPVS MEDia (KeUerm., Vig.^ nr). Les médecins de légion étaientrils plus élevés dans la hiérarchie da serrice médical de Tannée que ceux des cohortes? c'est ce que nous ne savons pas. Nous en trouvons plusieurs indiqués par les inscriptions^ et ce -petit nombre nous suffit pour conclure avec toute probabilité que les trente légions qui formaient la principale force militaire de Fempire en étaient pourvues. L. Cœlius Arrianus était M£DIC\'S LEGIONIS îî ITALICAE, c'est-à-dire d'une des légions créées par Marc-Aurèle ( Jfia. Ver. y p. cxx^ 4); Ti. Claudius Hymnus était médecin de la légion vingt et unième : MEDICO LEG XXÎ (Orelli, 448) ; Besius TertuUus présidait aux soins médicaux de la onzième légion Claudia : M.BESIVS TERTVL- LVS Medicus LïJGionis XÎ C'.audix Piœ Fideiis ; M. Renier a trouvé en Afrique Tinscription d'un médecin de la troi>ième légion augusta, qui tenait garnison à Lambèse : M . CLAVDIANO MEDICO LEG . 15 AV^ {Inscr. defJigérie, 1. 1", n* 506). Ces médecins militaires auraient eu de< aideSy s'il faut expliquer, sur un rôle de soldats et d'officiers tron- Tés à Rome, les lettres SM par Sub Medicus, ainsi que le propose Henzen (Index de 1 OreUi). Peut-être, au contraire, le MEDICVS CASTRENSIS que nous fait connaître une inscription de Lyon (Boissieu, p. 355) avait-il la sorintendance générale du service médical pour toutes les troupes comprises dans un camp romain. Ajoutons enfin que la marine paraît avoir eu comme l'armée de terre ses officiers de santé, à en juger par une inscription du cap Misène où nous voyons nommé le médecin d'une trirème : D . M . D IVLIAE VENERIAE | M . SATRIVS LONGIN|MEDIC.DVPL.m GVPID (voy.Mommsen^l.R.N.,

SUR MARG-AURÈLE. 7a

Aurèle ait cédé à son amour pour la vérité, et peut-être à un sentiment d'orgueil, en réclamant pour lui la plus grande part de ce qui s'était accompli jusqu'alors à la gloire de l'empire. On ne concevrait pas un reproche bien autrement grave qui lui a été adressé par Dion Cassius. Cet historien parait croire que la mort de Vérus n'a pas été naturelle, et que Marc-Aurèle a prévenu par ce triste attentat les mauvais desseins que son collègae tramait contre lui(l). Tout, dans la vie du prince philosophe, repousse une telle accusation, et l'on peut dire, avec Capitolin, qu'aucun prince n'est à l'abri de la calomnie, puisqu'on a voulu entacher la mémoire de Marc-Aurèlë (2).

Cependant la guerre des Marcomans avait continué sous le commandement des généraux qui étaient restés en Pannonie à la tête des légions. Marc-Aurèle quitta Rome une troisième fois, dans le courant de l'année 922, ainsi que le prouvent les médailles frappées alors, et qui portent pour légende Profectio Aiigusti (3). Il allait reprendre la conduite d'une expédition qui demandait toute sa sagesse et tout son courage, en même temps qu'il chercherait à adoucir par Taccom plissement de ses devoirs un chagrin profond qu'il venait d'éprouver : Marc- Aurèle était un père tendre, ainsi que le prouvent plusieurs passages de sa correspondance (4), et son séjour

(1) L. Lxxi, § 2.

(2) ne de Marc-Aurèle, c. 15.

(3) Voy. Eckhel, D. N. V., t. VllI, p. 58.

(4) César à Fronton : « Par la volonté des dieux nous croyons retrouver quelques espérances de salut. Les plus fâcheux symptômes

en Italie avait été marqué par une perte cruelle. Ânnius Yéms, son pins jeune fils, qui donnait de grandes espérances, lui avait été enlevé par Timpéritie des médecins qu*il eut le courage de consoler lai- même en voyant combien ils étaient affectés de la rei^nsabilité qui pesait sur eux. Des médailles, des statues votées à Toccasion de cette mort, nous ont conservé les traits du jeune Annius, qui, comme son frère Commode, offre une grande ressemblance avec Marc^Aurèle, ce que Fronton nous aurait appris à défaut des monuments, lorsqu'il écrit à son royal âève : « J'ai vu tes petits enfants, et « nul spectacle n'anra été plus doux pour moi, car ils te A ressemblent tellement de visage que rien n'est plus res- « semblant que cette ressemblance : Tant simili fade « tibi^ ut nihil sit hoc simili similius. Me voilà Inen « dédommagé de mon voyage à Lorium, de oe chemin « glissant, de ces rudes montées. Je te voyais doublé, « pour ainsi dire, et je te' contemplais à la fois à ma c droite et à ma gauche. Du reste, j'ai trouvé à ces chers

ont disparu ; les accès de fièvre ont cessé; il reste pourtant encore quelque maigreur et un peu de toux. Tu devines bien que je te parle là de notre chère petite Faustine, qui nous a donné ene vire inquiétude {Lettres inédites de Mctre-Auréte et de Fronton, éd. A. Cassan^ t. I^ p. 25S-259). » — Fronton lai répond dans son style prétentieux : c Je sais que Faustine est pour toi ce qu'est une lumière sereine, une espérance prochaine^ un jour de féte^ un Tœu exaucé^ une joie entière, une pure et grande renommée. » Peu de temps après llare:AnrMe perdit cette petite-fille qu*il aimait si tendrement. On a retrouré au mausolée d'Adrien son inscription funéraire^ qui portait : DOifITIA FAVS- TINA.M . AVRELU GAESARIS FUIA . IMP . ANTOMM . P.P.REPTIS (Voy. Mabillon^ ret. mnaleeta, p. 363^ et Ord., n* 872).

<x petits, grâces aux dieux, un bon teint, uDe voix forte. « L'un tenait do pain bien blanc, comme il convient au « fils d'un roi; l'autre, du pain bis, comme il convient au « fils d'un philosophe. Je prie les dieux qu'ils conservent a le semeur et les semences, qu'ils gardent avec soin la a moisson qui porte des épis si ressemblants. J'ai entendu a aussi leurs petites voix si douces, et dans ce joli gaa zouillement je croyais reconnaître déjà le son lim* <r pide ei harmonieux de ta voix d'orateur (1). »

Les deux enfants dont Fronton parlait avec cette tendresse de cœur et cette afféterie de langage étaient Commode et Antonin, son frère jumeau, qui mourut à l'âge de quatre ans. Commode, plus encore qu'Annius Vérus, ressemblait au meilleur des empereurs, et on se prend à regretter cette conformité de visage. On aimerait mieux, quand on sait quelle a été la conduite de Fans* tine, croire, avec quelques historiens du temps, qu'il était le fils d'un gladiateur. Alors Marc-Aurèle semblerait moins responsable de cet indigne successeur dont il ne sut pas corriger les cruels instincts. L'empereur était bon, sans doute, mais les temps étaient manvais. La dégradation des classes aristocratiques avait été prompte et complète, depuis que, décimées par la cruelle persécutioa des premiers Césars, elles avaient cherché leur salut dans l'obéissance et l'avilissement. Les meilleurs princes s'accou tu nièrent trop vite à voir mendier leurs faveurs. Ils rapprochaient volontiers de leurs personnes

(i) Lettres de Fronton et de Marc-AurUe, éd. Cassan, t. II, p. 52-

ceux qui employaient avec eux les formes les plus humbles, et se souvinrent trop tard qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. Que dire de ce précepteur qui fit brûler dans la fournaise du bain destiné à Commode une peau de mouton, afin que l'odeur fît croire à ce cruel enfant qu'on y avait jeté l'étuviste dont il avait ordonné le supplice, pour le punir de ce que le bain n'était pas assez chaud (1)? Commode avait alors douze ans: Marc- Aurèle était absent, occupé de cette guerre des Marcomans, pour laquelle nous venons de le voir partir. C'est là son excuse, s'il peut y en avoir une au mauvais choix des maîtres auxquels un père confie l'éducation de son fils. Quelles étaient les forces militaires dont disposait l'empereur à son arrivée sur le théâtre de la guerre ? L'histoire n'en dit rien ; mais là encore l'épigraphie vient à son secours et peut combler quelques lacunes. Des trente légions qui composaient la force principale de l'empire et devaient en assurer les frontières, depuis les forêts de la Calédonie jusqu'à la Perse à peine soumise, en Asie , et jusqu'aux sables du grand désert, en Afrique, nous en trouvons près de la moitié dont la présence au nord de l'Europe , pendant le règne de Marc-Aurèle , constate une part active dans les pénibles campagnes de ce prince. Parmi ces légions, deux furent créées sous son règne, la seconde légion surnommée Italica^ et la troisième à laquelle on avait donné la même appellation, probablement parce qu'elles avaient

(1) Lampride, Vie de Commode, c, i.

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été toates deox levées en Italie poor les besoins de la guerre (1). L'une était en Norique, Tantre en Rhétie, au temps de Dion Gassius (2). C'est probablement de la première légion Adjutrix , que parle Capilolin, lorsqu'il nous dit que, sous Marc-Aurèle, Pertinax, chargé du commandement de la première légion, délivra la Rhétie et la Norique des ennemis de l'empire (3). H y a tout lieu de croire, en effet, que la première Adjutrix faisait alors partie de l'armée du Nord, puisque nous apprenons, par une inscription gravée en l'honneur du consul Césonius Macer Rufînianus, qu'étant tribun de cette légion, il reçut de Marc-Aurèle des récompenses militaires (4). Ces distinctions ne peuvent avoir été méritées par Tofficier qui les obtint que dans les guerres dont il s'agit, et qui furent seules dirigées par Marc-Aurèle : s'il s'agissait des guerres parthiques, les récompenses auraient été données parL. Vérus. En effet, Dion place de son temps la première légion Adjutrix dans la Pannonie inférieure, où un grand nombre d'inscriptions trouvées parmi les ruines romaines éparses dans le pays prouvent sa longue résidence (5). La première légion Minervia , que Vérus avait conduite à la guerre parthi-

(1) n y avait alors plusieurs légions portant le même signe numérique. Elles étaient distinguées par leur surnom.

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