‹ Essai sur Marc-AurèleChapitre 8 sur 16 · XVI NOTICE · texte numérisé non relu

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qu'il fallait de force et de fécondité pour ne chercher qu'en soi l'élément nécessaire à tant de travaux. A cette hauteur de mille mètres, à cette distance des grands centres de la Péninsule, l'illustre érudit se trouvait placé dans l'isolement littéraire le plus absolu. Les habitants de la petite république de Saint-Marin étaient tiers de lui et se vantaient avec raison de donner asile à l'une des gloires de l'Italie ; mais ils ne se sont jamais rendu compte, je le crains, des occupations de leur hôte : et, en vérité, pourrait-on leur en vouloir d'accorder plus d'intérêt à la récolte des glands ou à celle de la vigne qu'à ce qui s'est passé dans la grande république romaine ? Peut-être, s'ils eussent été plus savants en théorie, seraient-ils moins heureux en pratique : quand un gouvernement a su durer près de quinze siècles, il a bien le droit d'ignorer ce qu'ont fait les Gracques, et de s'intéresser médiocrement au sort des lois agraires.

M. Borghesi voyait chaque jour se lever le soleil, me disait-il, avec la certitude de n'être troublé jusqu'à son coucher par aucune visite importune. Ce calme a été une compensation pour l'échange de pensées ou les encouragements

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qui lui manquaient. Toutes ses heures appartenaient donc à l'étude. Pas d'autre distraction possible que la promenade dans un jardin en terrasse, d'oii le regard s'étend, il est vrai, sur une vue merveilleuse de beauté. Au midi, c'est la chaîne des Apennins, dont les sommets arrondis se succèdent comme les vagues de la mer et forment jusqu'à neuf plans différents ; leurs teintes s'adoucissent, depuis la lumière éclatante ou la profondeur des ombres portées du premier plan jusqu'aux nuances d'opale des dernières ondulations. Au nord, ce sont les plaines de la Romagne ; puis l'Adriatique, dont les flots azurés sont encadrés par la sombre verdure de la FignetUy immense forêt de pins à tête ronde qui croît le long de la mer dans le delta du Pô, et qui fournissait à la flotte de Ravenne, dès le temps d'Auguste, les bois nécessaires aux constructions navales. Ce torrent, qui baigne le pied de la montagne, c'est la Marecchia dont l'embouchure forme le port de Rimini, et le pont romain qui réunit ses deux rives sépare la Flaminienne de l'Emilie ; ce ruban argenté, qui se déroule plus loin, c'est le Rubicon. Là commença l'empire, et les hautes tours de Ravenne nous montrent où il a fini.

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Ombriens, Étrusques, Gaulois, Romains, ont combattu pour la possession de ces plaines fertiles. Voilà les montagnes du Picénum et celles de la Toscane ; voilà la vallée du Métaure, où la défaite des Carthaginois sauva l'Italie : on ne vit pas seul au milieu de tous ces souvenirs.

Rentré dans le cabinet, où il a passé tant d'an-^ nées laborieuses, M. Borghesi s'y trouvait entouré d'autres souvenirs qui lui rappelaient plus vivement encore le peuple dominateur dont nos lois, nos coutumes, nos langues, gardent des traces si profondes. Ce vieux meuble aux ais dé jetés, qui semblait un bahut de campagne, renfermait la plus précieuse collection de médailles, et surtout de médailles romaines, qu'ait pu former un particulier. Ces tables en bois blanc étaient chargées des lourds cahiers in-folio où se trouvaient transcrites de sa main toutes les inscriptions consulaires : immense dépôt de documents historiques, dont on apprécie la valeur quand on se reporte au nombre infini de consuls substitués qui, pendant si longtemps, n'ont pas eu de rang dans les fastes.

Ces armoires en sapin contenaient la série des commentaires, c'est-à-dire le travail herculéen à

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Taide duquel chaque consul, dans le silence complet de Thistoire, est venu prendre sa place de par l'autorité du maître, autorité qui lui donne à cette place des droits aussi certains que ceux qu'il a reçus, sous l'empire, de la volonté d'un César. Des notes volantes, réunies en paquet et retenues par un fil, portaient le nom de chaque province. Les légats d'Auguste, prétoriens ou consulaires, les proconsuls, les préfets, les procurateurs, etc., s'y succèdent selon l'ordre des temps et des lieux. On y trouvera le tableau des grandes charges de l'Etat, le bilan des personnages auxquels les empereurs avaient confié la tâche de maintenir l'unité dans des régions si variées de mœurs ou de climats. Les dépouillements et les recherches nécessaires à de tels classements initièrent de bonne heure l'éminent épigraphiste à la connaissance la plus entière des grandes familles de Rome, à ce point qu'il savait sur l'antiquité romaine ce que l'antiquité n'avait pas toujours su elle-même. On se rappelle encore aujourd'hui ce comte de Saint-Germain qui, à l'aide d'une mémoire imperturbable et d'une immense lecture, s'amusait à tromper la crédulité des Parisiens, au dix-huitième siècle, et se

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faisait passer auprès des esprits faibles pour Tun des convives des noces de Cana. Si le comte Borghesi eût aussi voulu traiter en amis les grands personnages de l'empire, raconter leur généalogie, citer leurs alliances ou les diverses péripéties de leur carrière, ce n'est pas seulement un public crédule qui eût applaudi : les érudits se seraient demandé s'il était possible de connaître ainsi la cour de Rome sans avoir été le contemporain d'Auguste ou de Trajan. Aussi chacun recourait à lui.

Placé si haut dans les rangs de l'érudition, M. Borghesi aimait le talent et le succès des autres. Il se plaisait à préparer ces succès par d'ingénieux conseils, à les reconnaître par des éloges donnés avec joie. Dans les nombreux cartons déposés sur les rayons de sa bibliothèque on trouvera, signé par tous les épigraphistes sans exception, l'aveu de l'importance qu'ils attachaient à son jugement. Se découvrait-il, en Europe, une inscription consulaire de date incertaine , le découvreur pensait tout d'abord à la soumettre au solitaire de Saint-Marin. Il était sûr de recevoir en échange de gracieux remercîments accompagnés d'un traité complet, oii la solution de la question

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en litige se trouvait appuyée sur les plus solides arguments. Ses moindres lettres étaient de véritables mémoires. Que de travaux, publiés sous d'autres noms que le sien, sont enrichis des trésors de cette doctrine dont les sources demeuraient si libéralemenl accessibles à quiconque voulait y puiser !

Son active correspondance n'était pas perdue, sans doute, pour l'œuvre à laquelle il avait consacré sa vie. Elle le tenait au courant des nouveautés épigraphiques, et d'ailleurs les fastes consulaires en faisaient le sujet principal. Cependant bien d'autres questions lui étaient soumises : il répondait à toutes, et tant de réponses lui coûtaient de longues heures qu'il retrouvait par son assiduité de chaque jour. Depuis quelques années l'âge avait appesanti ses pas, et, comme les pentes rapides du rocher de Saint- Marin s'opposent à la circulation des voitures, il ne sortait presque plus de son cabinet. Là, par les froids les plus intenses qui, à cette hauteur et pendant des mois entiers, couvrent la ville d'un blanc linceul, il travaillait sans feu. Si la température devenait par trop rigoureuse, on posait sur sa table un scaldinoy petit vase en terre cuite où

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se consument lentement quelques charbons cachés sous la cendre. Il en approchait ses doi^ engourdis, puis se reprenait à écrire. Les infirmités de la vieillesse, jointes aux épreuves d'une rude saison, le retenaient-elles dans son lit, il y continuait son travail. Plein d'hospitalité pour ses amis, pour lui-même il était plus qu'indifférent à toute espèce de bien-être matériel. On peut dire qu'il ne vivait que dans le passé. Plus d'une fois j'ai dû me rendre à Saint-Marin au milieu des rigueurs de l'hiver, apportant aux doctes entretiens de mon hôte double manteau et toute l'attention dont je me sentais capable. Quelles soirées bien remplies que celles qui s'écoulaient à la lueur de cette lampe à forme antique, léguée par la vieille Rome à l'Italie moderne, et dont les rayons éclairaient bien juste la place où se trouvaient nos papiers ou nos livres! J'avais souvent pour compagnon dans ces intéressantes visites le disciple bien-aimé du maître, M. Rocchi, professeur d'archéologie à l'université de Bologne (i). Tous deux nous nous

(1) Lorsque le projet de publier un recueil complet des inscriptions latines de Tantiquité fut formé en France, M. Fran-

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empressions de montrer notre butin, d'exposer nos doutes, de faire à Tenvi des questions dont nous écoutions les réponses avec la pieuse confiance d'un vieux Romain consultant l'oracle. Quelquefois cependant, et pour exciter encore davantage cet esprit toujours prêt, cette mémoire toujours sûre, nous hasardions un peu de controverse ; elle était acceptée avec la plus aimable indulgence, et nous ne demandions pas mieux d'ailleurs que d'être bientôt convaincus. Un soir, entre autres, on parla de l'érudition allemande. M. Borghesi l'avait en haute estime. Il rendait pleine justice à l'ingénieuse critique des savants d'outre-Rhin, à leurs belles éditions des classiques, à leurs doctes commentaires ; il avait eu pour amis et pour élèves Kellermann, puis Mommsen et Henzen, ces habiles épigraphistes auxquels nous devrons bientôt le recueil des ins-

cesco Rocchi voulut bien se charger de rassembler, de revoir et de préparer pour l'impression les inscriptions d'Urbino, de Ravenne, d'Iraola, de Faenza, de Forli, de Bertinoro, de Cosercoli, de Césenne, de Sarsina. Ces dernières furent publiées dans la Revue de philologie (Paris, 4847, t. II), avec un docte commentaire du savant collecteur, qui apporte chaque jour, dans son enseignement , à Bologne, les excellentes traditions du maître dont il était le compatriote et Tami.

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