Froissart, 11, pp
merveilleuse. Il ne sut par où elle entra ; car toutes les portes étaient fermées et barrées. Il y avait grand feu dans la cheminée. Cette serpente allait et venait, débattant de sa queue autour du lit et sur leurs pieds, sans leur faire ‘ de mal. Cersuelle dit à monseigneur que certes il n'avait jamais eu en sa vie si grand peur, et qu'il prit l'épée qui était à son chevet. La femme qui était avec lui lui dit : « Comment, Cersuelle, vous qui avez été en tant de si bonnes places. avez-vous peur de cette serpente ? C'est la dame de cette forteresse qui l'a fait édifier. Elle vous vient seulement montrer qu'il vous en faut dessaisir. » Grand temps après, la serpente se changea en une figure de femme haute et droite, vêtue d’une grosse bure et ceinte dessous les seins, et elle était affublée de blancs couvrechefs à la guise du vieux temps. Elle alla s'asseoir sur le banc auprès du feu. Une heure, elle avait le visage vers le lit, et bien il leur semblait qu’elle eût été très belle, et l’autre heure, elle retournait le visage vers le feu, et guère de temps elle ne se tenait sans faire un mouvement. Elle demeura ainsi jusqu'à une heure avant le jour. Alors elle se transfigura en une serpente comme avant. Elle revint sur le pied du lit, puis elle disparut si subitement que Cersuelle ne la vit point partir et ne sut par où elle s'en était allée. Et ceci ai-je entendu dire à monseigneur et à plusieurs autres à qui Cersuelle le jura par tous les serments qu'un prudhomme peut faire, et depuis qu’il l'eut vue, la forteresse fut tantôt rendue à monseigneur, à qui Dieu en donne joie par sa grâce et à ses héritiers »'.