‹ Essai sur Parménide d'EléeChapitre 19 sur 48 · XII. DEUX PRINCIPES DES CHOSES, LE FEU ET LA. HUIT · texte numérisé non relu

XII. DEUX PRINCIPES DES CHOSES, LE FEU ET LA. HUIT

Parménkle expose d’abord , d’une manière générale, les principes des choses : « Les hommes, » dit-il *, ont prétendu signaler deux espèces d’ob- » jets , dont l’une ne peut être admise , et en cela » ils se sont trompés ; ils les ont jugées de nature » contraire, et leur ont appliqué des désignations » entièrement différentes. Ils ont distingué d’une » part le feu éthéré de la flamme , léger, très-peu M consistant, entièrement semblable à lui-même, » et différent de l’autre espèce ; d’autre part celle- » ci, qui a également sa nature propre, savoir, à » l’opposé, la nuit obscure, matière épaisse et n lourde. Je t’exposerai l’arrangement apparent » de tout cela, afin que tu n’ignores rien des opi- » nions des mortels. •

Simplicius est le seul auteur qui nous ait transmis ce fragment; et malgré l’obscurité de quelques endroits, on voit que Parménide admettait deux principes dans la nature ; d’un côté, le feu ou la lumière , de l’autre , la nuit ou la matière épaisse et lourde. Les vers suivants confirment

* V. 112 , et suiv..

PARMéniDE d’^lée.

cette dualité : Mais, comme tout s’appelle lu-

» mière et nuit, et reçoit les noms divers qui ap- » partiennent , suivant leur valeur propre, soit à » l’une, soit à l’autre, tout est plein en même » temps de la lumière et de la nuit obscure, puisw que toutes les deux sont égales , et qu’il n’y a )) aucun vide dans aucune des deux. » Un passage de la Physique d’Aristote * atteste aussi que les éléments de la nature étaient, d’après Parménide , le chaud et le froid , le feu et la terre. Aristote va même plus loin dans l’interprétation des paroles du philosophe Éléate, et dans la Métaphysique'^, il compare et assimile le chaud à l’être, et le froid au non-être. Or , il est bien vrai que Parménide lui-même, dans les fragments qui nous restent de son poème indique cette comparaison; mais tant s’en faut qu’il la donne comme une doctrine sérieuse : il a soin de nous dire qu’il se conforme en cet endroit aux fausses opinions des mortels. Cette fusion des deux parties de la doctrine de Parménide est en contradiction évidente avec les vers que nous avons cités plus haut. La théorie sur l’être et le non-être appartient à un tout

SI, 5 ; — Cf, De gener. et corrupi . , 1 , 3 ; — Philop. , In Phys., I, 9.

DOCTBINE.

autre ordre d'idées que celle du chaud et du froid, et c’est à Aristote , non à Parménide , qu’il faut rapporter cette assimilation imaginaire des deux points de vue de l’Éléatisme.

,Les deux principes qui produisent toutes choses ne sont donc point séparés : ce ne sont pas deux éléments entre lesquels il y ait un abime ; mais ils sont tout à la fois chacun semblable à lui-même , et distinct^ l’un par rapport à l’autre. Chaque élément se retrouve le même sous toutes les transformations qu’il subit ; et jamais il ne s’identifie avec l’autre , bien qu’il s’y mêle sans cesse. Le rôle que ces deux principes jouent dans le monde est donc perpétuel et universel * : la lumière produit le chaud, le léger, le rare; et la nuit le froid , le lourd et l’épais. Où l’un domine , l’autre , sans disparaître entièrement , ne tient qu’une place secondaire. Le chaud atténue le froid, le froid diminue la chaleur, et de l’un à l’autre il y a des degrés ou des mélanges à l’infini, et jamais le chaud n’est le froid , ni la lumière l’obscurité. Ce sont des contraires qui, au lieu de s’exclure mutuellement, se rapprochent et s’attirent par leur différence même , qui s’unissent en

1 Quant à l’antiquité de la croyance au feu et à la lumière, comme premiers principes , V. la Symbolique de Creuzer , trad. par M. Guigniaut.

Digitizc:: Guuÿle

PABBÉRIBE D’élÉE.

des proportions aussi variées que possible, mais qui ne s’absorbent jamais.

De ces deux principes ainsi constitués, il est facile de faire sortir la multiplicité des choses sensibles. La dualité des principes, et leurs relations mutuelles , engendrent iiécessaireiftent une action et une reaction , dés mélanges et des contraires. Rien n est détruit, parce que rien ne domine absolument; tout marche, s’anime et se vivifie.

Mais comment et suivant quelles lois, ces principes, unis ensemble malgré leur diversité, combinent-ils leur action réciproque , pour produire ce qui existe, pour donner naissance à tous ces phenomenes que nos sens nous révèlent , et qui nous charment par leur variété et leur harmonie? C est là une question tout autrement grave que la précédente. Il était impossible de ne pas découvrir entre les corps certaines ressemblances, et de ne pas chercher à ramener la diversité des choses sensibles à un petit nombre d’éléments plus ou moins vrais. L’hypothèse était là inévitable, et trop facile à admettre pour qu’elle n’apparût pas de bonne heure au sein des cosmogonies antiques. Si elle a varié de forme dans les premières écoles grecques , dans toutes elle a eu sa place , et elle a produit l’Ionisme et l’Atomisme.

Après avoir posé les principes d’où toutes choses proviennent , il fallait décrire la manière dont ces principes entrent en mouvement , et la loi de leur

DOCTKIire.

action. Puisque, dans les choses sensibles, il n’y a rien de nécessaire , rien qui ne puisse ne pas être, il s’ensuit que le mouvement et la vie que nous y découvrons ne sont que des faits, de purs phénomènes, et qu’ils sont produits par les principes élémentaires ; et le comment de cette production est un problème que la réflexion philosophique , comme la croyance du sens commun, a dû soulever de bonne heure.

Or , de ce problème on ne trouve aucune trace dans les Fragments de Parménide; car, lorsqu’il p>arle ^ du principe qui pousse les êtres animés à s’unir pour se reproduire, lorsqu’il dit plus loin que l’amour est le premier des dieux * , on ne peut voir là qu’une réminiscence des anciennes traditions chantées par Hésiode, et non une explication scientifique. Théophraste ^ dit bien que , des deux éléments admis par Parménide, l’un est la matière, et l’autre la cause efficiente. Diogène de Laërte *, Origène®, Plutarque®, Simplicius’, Philoponus®,

* V. 181 ; — Cf, Arist., Mti,, I, — Sext. Empir., adv

* Ap. Alex. Aphrod. , in Met., I, 3. — Cf. Cic., Acad., II, 37 . MX, 21.

8 Philos., XI.

6 De primo frigido, IX, 729, Reiske.

f In Phys., 1, 9.

8 In De gen. et Corrnpt., f , 13, A.

PABMéHIDE D’éLÉe.

qui semblent tous s’étre copiés , répètent l’opinion de Théophraste , et disent que c’est le feu ou la lumière qui est l’élément actifdans la physique éléatique. Mais, en supposant que Parménide ait ainsi attribué exclusivement au feu la force motrice et la puissance d’initiative parmi les choses visibles, la question de savoir comment cette puissance exerce son action n’en serait pas moins encore à résoudre. Il y a plus : aucune des cosmogonies de cette époque ne pose ni ne résout ce problème. Aristote* remarque positivement qu’unedes choses qui ont le plus honoré Anaxagore est d’avoir cherché le premier quelle est la cause du mouvement, et d’en avoir tenté une explication , très-imparfaite sans doute , mais qui contenait le germe d’une solution supérieure. Or, si la tentative d’Anaxagore est la première en date , il faut en conclure que, dans la physique de Parménide, il n’avait dû se trouver rien de semblable. Ne pourraiton pas ajouter que, s’il y avait une école qui devait négliger cette question, c’était l’école éléatique, dont la métaphysique niait la possibilité et la réalité du mouvement; et bien qu’entre la métaphysique et la cosmologie de cette école il n’y eût au. cun lien , on ne peut s’empêcher de croire qu’elle devait être moins frappée qu’une autre des diffi-

« Mit., 1,3.

bocTBiire.

cultés qu’offre la solution d’un problème qui ne pouvait pas sérieusement exister pour elle.

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