LA COMPOSITION DANS LES DIATRIBES
Je veux rappeler ici que la diatribe cynico-stoïcienne est une leçon de morale sur un sujet simple, soit qu’elle se propose de rectilier les préjugés du vulgaire sur l’homme, sur le bien et le mal, sur la divinité, et traite, par exemple, de l'indépendance, de la richesse et de la
pauvreté, de l'exil, de la Providence, soit qu’elle développe quelque dogme ou quelque paradoxe philosophique, soit qu’elle s'attache à donner des préceptes pratiques et nous dise comment nous devons nous alimenter, nous vêtir, nous loger, nous conduire avec notre femme, nos enfants, nos amis (1). En général le sujet est posé dès le début, directement ou sous forme de question ; parfois le préjugé que le philosophe se propose de réfuter est formulé tout d’abord. Le développement est, presque toujours, une discussion, présentée en grande partie sous la forme d’un dialogue ou d’une série de dialogues fictifs. Mais cette discussion est conduite avec plus ou moins de méthode. Dans les diatribes de Télès, qui, peut-être, suivaient d'assez près celles de Bion, elle est peu serrée. Je prends, par exemple, la diatribe qui traite de l'exil (Ilesei ovyñce, p. 21 et suiv. Hense*). L’auteur indique d’abord que l’exil ne saurait altérer en nous la raison : un acteur perd-il son talent lorsqu'il joue sur une terre étrangère? Il montre ensuite que l’exil ne nous prive d’aucun bien : ni des biens de l’âme — et Télès aomme ici différentes vertus — ; ni des biens du corps — et il fait remarquer que rién n'empêche un exilé de se bien porter, que même il se porte mieux parfois que dans son pays natal — ; ni des biens de la fortune — on a vu des hommes que l'exil a faits plus riches qu'ils n'étaient, et Télès cite des exemples tirés de la mythologie et de l’histoire. On dira : « L’exilé ne peut exercer de magistrature, on ne se fie pas à lui, il n’a pas la liberté de parler ». Télès répond par l’exemple d’un certain nombre d’exilés devenus les lieutenants, les confidents, les conseillers des rois. — « Sans doute, mais les exilés n’exercent pas le pouvoir chez eux » —. Les femmes non plus, réplique Télès, ni les enfants, ni les adolescents, ni les vieillards trop âgés. Peu importe d’ailleurs le nombre de ceux à qui on commande; et, partout, on a un homme à gouverner : soi-même. Télès poursuit en examinant une à une d’autres plaintes contre l'exil : que l’exilé n’a pas la faculté d'aller dans sa patrie; que c’est un affront d'être banni par des gens qui valent moins que nous; qu’il est pénible de découvrir lingratitude de sa patrie, de ne pas achever sa vie là où l’on est né, d’être traité de métèque, de ne pas être enterré dans le sol natal. Et,
4) Cf. Wendland: Hell. rüm. Kult3, p. 86-87, et les notes.
chaque fois, 1l s'attache à montrer, par des raisonnements, des comparaisons, des exemples, que la plainte est sans fondement.
La composition, on le voit, n’est guère compliquée. Mais il n’est pas toujours facile de voir si l’ordre des parties est l’effet d’une construction logique ou si elles se succèdent un peu au hasard.
Il y a plus de méthode dans le sermon du Stertimus d’'Horace (Sat., 2, 3). Le sujet en est le paradoxe stoïcien sur l’universelle folie : rä<: Gsowy uaiveru. L'orateur définit d’abord la folie ; puis il montre, dans une première partie que, si Damasippe est fou, ses créanciers le sont au moins autant que lui (v. 41-81). Dans une deuxième partie qui «s'adresse à toute l'humanité », il prétend prouver que « tous les hommes sont fons parce qu’ils sont possédés d’un des quatre vices suivants : auaritia (82-157), ambilio (158-223), luxuria (224-280), superstitio (281-295). Le sermon proprement dit est donc en quatre points. Le deuxième et le troisième sont eux-mêmes subdivisés en deux parties. Stertinius peint successivement l’ambitieux bourgeois et l’ambitieux cruel (158-186 et 187-223), la folie du luxe et la folie de l'amour (224-246 et 247-280) » (Lejay : Sat. d'Hor., p. 356). Il ne faut pas s’exagérer, d’ailleurs, le caractère méthodique de ce plan : on pourrait sans inconvénient changer l’ordre des parties. D'un autre côté «les développements sur lavarice et sur lambition ont leur annonce et leur conclusion particulières (82-83, 158-159, 159- 167, 220-223). Le troisième développement est annoncé (v. 224). Mais il n’a pas de conclusion; et le quatrième point, sur la superstition, n’a ni annonce ni conclusion ». On voit que la symétrie est loin d’être parfaite, d'autant plus qu'il y à disproportion entre les quatre développements : « Nous tombons de 76 vers à 66, puis à 57, puis à 15... Le prédicateur populaire n’a ni prévu son discours ni calculé son effort. Il s’essouffle en parlant et finit court ». (Lejay, p. 357).
Les diatribes de Musonius se distinguent par leur disposition claire, l'ordonnance systématique des pensées, la largeur de l'exposition qui use souvent de la période, labsence d'effets violents, la rareté des citations et des traits, le rôle restreint du dialogue fictif (1). Musonius .
(1) Nous avons vu (cf. supr., p.135) que chez Bion, la diatribe s'apparentait à l'éloquence asiatique. Musonius avait subi peut-être l'influence de l'atticisme. V. Wendland : Hell rôüm. Kultur, p. 80 : « Wie die alte Diatribe die
commence loujours par délimiter nettement la question qu'il se propose de traiter, etil s’interdit ensuite toute digression. Comme Télès, il a démontré que l'exil n’est pas un mal, ct un certain nombre de thèmes sont communs aux deux diatribes. Mais la disposition n’est pas la même dans l’une et dans l’autre, et, bien que l’ordre suivi par Musonius puisse sembler assez arbitraire parfois, on sent chez lui le souci de terminer sa démonstration par les arguments les plus forts : la dernière partie montre, en effet, que l’exil ne nous enlève aucun des vrais biens, puisqu'il nous laisse toutes nos vertus, si nous en avons. Si notre exil est juste, nous devons le supporter comme tel; s’il ne l’est pas, le malheur est pour ceux qui ont été
injustes.
Bien qu'Épictète fût le disciple de Musonius, on trouve dans ses diatribes (1), telles qu’Arrien nous les a conservées, plus de brusquerie et aussi un ordre moins régulier. Perse n’a pu ni les entendre ni les lire. Je veux pourtant en dire quelques mots parce que c’est la collection de diatribes stoïciennes la plus riche qui soit parvenue jusqu'à nous. : Le
Je prends d’abord à titre d'exemple le chapitre 16 du liv. 2 . Épictète y développe cette idée que nous devons nous exercer à ne pas chercher le bonheur hors de nous. Il commence par rappeler les principes : le bien et le mal sont dans notre libre arbitre : tout ce qui ne relève pas de notre libre arbitre est indifférent. Dans une série de questions pressantes (2), le philosophe demande à un personnage indéterminé s’il s’est préparé à appliquer ces principes hors de l’école, quand il sera en face des choses. L’orateur, le joueur de harpe, même habiles, sont inquiets au moment de se faire entendre, parce qu'ils n’estiment pas la louange et le blâme de la foule à leur juste valeur. Il en est de même de nous tous : nous ne nous attachons qu’aux choses extérieu-
lebhaft bewegte, temperamentvolle, prickelnde Beredsamkeit der hellenistischen Zeit, so zeigt die junge den gleichmässigen Fluss der attizistischen Rhetorik ».
(1) Je n'oublie pas qu'il y a dans le recueil d'Arrien, à côté des diatribes proprement dites, quelques conversations véritables.
(2) Sur le caractère passionné de l’éloquence d'Épictète, cf. R. He Der Dialog., II, p. 247. :
res. Comment, dès lors, ne pas nous tourmenter? Et nous irons, après cela, demander à Dieu : « Fais que je n'aie point de tourment » ? « Insensé! s’écrie Épictète dans une brusque apostrophe, tu as besoin de te moucher, et tu iras demander à Dieu, qui t'a donné des doigts, d’empècher tes narines de couler ? Ne t’a-t-il pas donné aussi, contre les épreuves, la patience et le courage ? » Mais c’est le succès de nos ackes qui nous préoccupe, non point notre conduite même qui seule,
- pourtant, dépend de nous. Épictète développe alors longuement, en multipliant les comparaisons et les exemples, l’idée que nous ne savons pas voir les choses et que nous nous attachons follement à ce qui n’est pas à nous. Et pourtant on n’est pas philosophe, eût-on étudié la philosophie pendant des années, si on ne s’est pas incliné, par un acle de libre soumission, devant la volonté divine. Prenons pour modèle Hercule : c’est pour obéir à Dieu qu'il s'en est allé partout, redressant les iniquités et les injustices. Soumis à Dieu, chassons les passions de notre cœur; le bonheur n’est qu’en nous.
En somme nous avons là une série de développements autour d’une idée plutôt qu’une dissertation composée avec méthode. C’est l’impression que laissent presque toujours les diatribes d’Épictète : il se propose pour thème un principe stoïcien, puis il insiste de toutes les manières sur ce principe, plutôt qu'il n’en fournit une démonstration. Mais, d’ailleurs, il pose presque toujours de façon fort nette, et dès le début, le sujet de sa conférence ct il nous y ramène ordinairement dans sa conclusion, Il lui arrive cependant de partir d’un cas particulier pour arriver à l’idée générale : c’est ainsi que, dans le chapitre 7 du livre 4, il se demande ce qui nous fait redouter un tyran, et, quand il a répondu à la question, nous voyons que, là encore, il s’agit pour lui de montrer que rien ne doit nous émouvoir de ce qui est extérieur à nous.
De ces quelques exemples (4) nous pouvons conclure que la diatribe cynico-stoïcienne, à ne la considérer que dans sa disposition générale, se caractérise d'ordinaire par l’unité du sujet, mais n’offre pas toujours un progrès véritable dans la marche du développement; souvent le
(1) On pourrait en chercher aussi chez Plutarque: des traités comme le HéoÙ guhorhoutias imitaient peut-être de près la manière de Bion: cf. R. Heinze : De Horatio Bionis imitalore, p. 18-19.
lién des parties est assuré par l’idée centrale plutôt que par un enchaïinement logique rigoureux. Cela revient à dire que, par la composition aussi bien que par le style, la diatribe est une sorte de déclamation philosophique plutôt qu'une variété de l’exposition dialectique.
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