‹ Essai sur PerseChapitre 55 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

S'il me fallait resserrer dans une brève formule les résultats de cette longue enquête, je définirais volontiers la satire de Perse comme un essai de transformation de la diatribe en satire horatienne par un sboïcien qui a subi l’action de la rhétorique. L’auditeur de Remmius Palaemon et de Verginius Flavus, l'ami du philosophe grammairien Cornutus, en étudiant Lucilius et Horace, n’a vu que les procédés: il n’a pas senti ou n’a pas retenu ce qui chez l’un et chez l’autre faisait la vie profonde du genre, je veux dire le caractère intime et personnel. Sans doute son œuvre nous fait connaitre sa foi stoïcienne ; elle nous le montre capable d’une amitié fondée sur l'admiration; elle nous prouve que ni la raillerie légère ni l'invective fougueuse n'étaient dans son tempérament. Mais elle ne nous apprend même pas d’une manière nette ce qu’il a cherché dans l'idéal stoïcien. On devine, mais on devine seulement, que c'était une nature très simple : il ne concevait rien de supérieur, je pense, à la joie d’arranger ingénieusement des mots pour parer les idées qu’il aimait. c

Le genre s’est, avec lui, appauvri de plus d’une manière. « La satire d’Ennius, a-t-on dit (1), paraît avoir comporté un élément d'actualité qui la distinguait d’autres mélanges poétiques. Lucilius a tourné Pactualité en polémique. Horace, sans bannir tout à fait la polémique, a ramené l'actualité à des sujets plus généraux ou l’a réduite à des confidences personnelles. Au fond la satire jusqu’au temps d’Horace a trois caractères: l’actualité, la variété des sujets, la tendance à moraliser. Ennius, Lucilius, Horace: ces noms résument l’évolution de - Ja satire. Ennius crée la satire écrite et faite pour la lecture. Lucilius,

(1) P. Lejay, Satires d’Horace, p. GVI-GViI.

s'inspirant de la comédie ancienne, lui donne son caractère polémique et crée la satire au sens moderne du mot. Horace restreint le domaine de la satire et le cercle de ses lecteurs, contentus paucis lectoribus (1. 10, 74). Mais, en ouvrant plus largement que ses devanciers les portes à l’observation morale, il étend d’un autre côté les cadres du genre ».

S'il y a décadence, pour le contact avec la vie contemporaine, de Lucilius à Horace, cette décadence s’accuse encore d’Horace à Perse. Seule, nous l’avons vu, la première satire de notre poète est une critique directe du présent. Cc n’est qu’un jeu d'esprit de chercher dans les autres des allusions aux vices ou aux crimes de Néron. D'autre part, Perse ne s'applique nullement à varier ses sujets: une satire littéraire où la critique s’appuie sur des idées stoïciennes latentes et cinq sermons moraux, voilà toute son œuvre. Et, comme pour diminuer encore dans la satire la part de la fantaisie, il la met au service d’une doctrine philosophique, de la doctrine la plus dogmatique, peutêtre, qui existât. Il ne lui restait plus, semble-t-il, qu’à fixer décidément la forme de cette diatribe en vers dont l’œuvre d'Horace lui offrait deux ou trois échantillons teintés d’ironie. Mais Persès'est pas allé jusqu’au bout dans cette voie. Par l’unité du sujet, par la rigidité réelle du plan, ses sermons ne diffèrent pas beaucoup de ceux de Stertinius et de Davus, mais, par la disposition et le style, ils s’apparentent aux satires où Horace moralise en son propre nom. Cornutus était un homme de cabinet, ennemi sans doute de la déclamation philosophique: son élève en vint à se méfier de la rhétorique, même de la rhétorique des philosophes, malgré l'empreinte que, toujours, il en devait garder (1). Au lieu de développer sagement ses discours, conçus selon les règles de l’école, il a voulu y introduire le laisseraller, la marche pleine d’imprévu de la satire horatienne. Mais cette marche, chez lui, n’est pas dans la nature de l’œuvre : de là vient qu’elle inflige au lecteur de véritables cahots. Elle l’a séduit sans doute parce qu'il était, après tout, homme du monde et qu'il écrivait pour des gens du monde (2). Elle lui permettait, en outre, de conserver à la

(1) M. Wendland (op. cit., p.64) n'a pas tort d'écrire: «Alle Mittel der Rhetorik hat Ovid in die Poesie eingeführt, Persius und Juvenal haben dann die Satire, Lucan das Epos, rhetorisiert ».

(2) Thrasea et ses amis étaient bien éloignés d'être des pédants.

ESSAI SUR PERSE 513 satire quelque chose de cette variété qu'il se refusait dans le choix des sujets : il pouvait, grâce à elle, combiner dans une même pièce des éléments de diverses natures; c’est ainsi qu’il a juxtaposé dans sa cinquième satire un dialogue, une épitre et un sermon philosophique.

Mais, s’il s'éloigne de la diatribe dans la disposition, il s’en éloigne peut-être plus encore dans le style : sa poétique, à ce point de vue, c'est bien celle d'Horace. Il dédaigne les expressions toutes faites, les images fixées dans une forme traditionnelle que se transmettaient les orateurs stoïciens. Non qu’il rejette systématiquement les locutions, les comparaisons, les métaphores dont vivait cette éloquence populaire : mais, s'il les accueille, il en modifie l'expression, et il s’aide pour cela de tous les souvenirs qui se pressent dans sa mémoire pleine de vers d'Horace et de Virgile. Il lui arrive aussi d’orner son œuvre de traits dont ces deux poèles et plusicurs autres avec eux, Lucilius, Ovide, quelquefois même Lucrèce, Catulle. les élégiaques, lui fournissent les premiers éléments. La quatrième satire nous apparait presque tout entière comme un assemblage de pièces fabriquées de la sorte. C’est d’ailleurs la plus faible. Est-ce la plus ancienne? En réalité l’art de Perse est partout semblable à lui-mème dans ses procédés essentiels : on ne saurait parler d’une évolution ou d'un progrès dans la manière du poète. La Satire 5 est la meilleure. La Salire 6 atteste un effort réel de Perse pour se dégager des entraves d’un plan trop scolaire et pour éviter le ton oratoire. Je la considérerais comme la dernière même sije ne la tenais point pour inachevée. Quant à la première, bien venue dans quelques-unes de ses parties, mais d’une structure très laborieuse, je n’oscrais affirmer qu’elle soit postérieure aux Satires 2, 3, 4 et 5, bien qu'elle soit peu oratoire et que, par la nature du sujet et les traits d'observation qu’elle renferme, elle se présente comme une satire véritable (1). Perse était-il vraiment capable de progrès? eùt-il jamais regardé la vie? eùt-il jamais fait autre chose que de limer pièce à pièce des œuvres où des morceaux brillants, où des traits ingénieux, où des vers bien frappés éclatent au milieu des gaucheries et des obscurités d’un ensemble mal fondu? Peut-être

(1) J'ajoute que Perse semble parfois s’y être imité lui-même (Cf. 1, 14 et 5, 10-11; 1, 107 et 5, 86).

pourtant se fùt-il dégagé un jour de l'influence d'Horace et eùt-il renoncé à l’entreprise paradoxale d’exposer avec enjouement les dogmes du Portique. Le stoïcisme, si tranchant, ne préparait guère ses disciples à revèlir leur pensée d’un style aimable. Perse a voulu être piquant et alerte, et ce qui, trop souvent, rend pénible la lecture de son œuvre, c’est l'effort énorme qu’il s’impose pour y parvenir. Mais il fallait un Juvénal pour créer vraiment la satire oratoire : Perse n'avait pas non plus la véhémence que cette forme exige.

Le succès de son livre, l'éloge qu’en ont fait Quintilien et Martial s'expliquent sans peine. Perse était stoïcien, ce qui lui assurait déjà bien des suffrages. Il défendait en littérature la tradition des grands maitres. C'était enfin un écrivain consciencieux et, malgré la brièveté de son œuvre, il a vraiment enrichi la langue latine de quelques beaux vers et d’un certain nombre d'expressions frappantes dont les pères de l’Église devaient plus tard s'emparer. Il a connu la fortune de déchainer dans les temps modernes des admirations enthousiastes et des dénigrements passionnés. Je puis me contenter de nommer Casaubon, Scaliger, Nisard. Mais sait-on que Renan lé mettait anleseus de tous les poètes du premier siècle? « Lucain avec mauvais goût, écrit-il dans les Apôtres (p. 309), Perse avec un talent supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments d’une grande âme». Et plus loin (p. 332): « Les écrivains latins que nous connaissons (d'Auguste aux Flaviens), à l'exception du satirique Perse, sont médiocres et sans génie ». L'éloge a de quoi surprendre. Maïs cette œuvre, où une inspiration noble et sincère s’est enveloppée d’une forme très artificielle, où la doctrine la plus raide a demandé au plus souple des poètes de lui prêter les ressources de son art, demeurerait, même si elle ne marquait pas un moment dans l’évolution de la satire latine, un « cas littéraire » intéressant.

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