‹ Essai sur PerseChapitre 54 sur 70 · SL · texte numérisé non relu

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On a pu étudier chez Horace l’«arbitraire dans la place des mots » (1). Au contraire, les seules libertés que Perse s'accorde dans la construction sont celles que l’on relève chez tous les poètes. Et même, si la disjonction du substantif et de l'épithète était chez lui moins fréquente, ses vers, à ce point de vue, ne s’éloigneraient pas beaucoup de la prose oratoire. Il n’est pas rare pourtant que les pronoms et les adverbes démonstratifs, relatifs ou interrogatifs, ainsi que les conjonctions subordinatives, soient rejetés après un ou plusieurs mots :

1° Pronoms et adverbes démonstratifs : /epidum hoc (1, 84; cf. 1, 9, 36, 38, 49, 87, 105 ; 2, 38, 62; 3, 98; 5, 1, 28, 54, 64, 66, 85-86, 81::6, 10; 15,39, 60,:62,:71) ;

2° Pronoms et adverbes relatifs : facimus quaecumaque (1, 10 ; cf. 1, 44, 58, 76, 123; 2, 57, 71; 8, 3, 54; 4, 2, 84, 48 ; 5, 89, 175, 176 (2);

3° Pronoms et adverbes interrogatifs : de loue quid sentis ? (2, 18; cf. 1, 8, 85, 121 ; 2, 20, 69 ; 3, 49, 67-68, 68, 70-71, 72 ; 4, 38);

4° Conjonctions de subordination : sè (1, 34, 88 ; 3, 45, 109 ; 4, 47; 5, 3-4, 102); guod (1, 129 ; 2, 55 ; 3, 12, 14, 28-29, 76); quia (6, 14); UE (2, 1052819, 128 178); cumi(t; 17, 80; 2/ 4753, 81; 4, 46): ubi (1, 21), dum (3,4; 5, 10); postquam (5, 88); licet (4, 39).

Signalons encore : « pupillumue wfinam » (2, 12) ; « Marco spondente recusas credere {uw nummos » (5, 79-80; cf. 6, 63 : « uis {u»); «nostra we/ aequali suspendit tempora Libra Parca » (5, 47-48); «uenio deus huc ego» (6, 62). Je ne dis rien de efenim, que Perse place systématiquement après le premier mot (3, 48; 4, 10; 5, 41).

L’anastrophe de et, si fréquente chez Horace, est exceptionnelle chez Perse: «uatum ef plorabile si quid » (1, 34) en est le seul exemple incontestable ; mais je crois que dans la Satire 6 (v. 13) il faut lire infelix pecori, securus et.

(1) V. Cartault: Ét. sur les Satires d’Horace, p. 268-282. (2) Si on ne fait pas de palpo un nominatif.

La place des prépositions appelle quelques remarques : lorsquê la préposition est entre l’adjectif et le substantif, il arrive que l'adjectif ne soit pas en contact immédiat avec elle, par exemple 3, 34: « Demersus summa rursus non bullit ir unda » (cf. 1, 16, 89 ; 5,6, 34, 72,113 : 5,40, 96, 117,165-166). Plus rarement, c’est le substantif qui est ainsi détaché, et, alors. la préposition est en contact immédiat avec l'adjectif : « fundo suspiret nummus in mo » (2, 51; cf. 1, 52-53 ; dans d’autres passages — 2, 56; 5, 70, 165; 6,11, 25 — la préposition est en contact avec le substantif, qui la précède, et l'adjectif, qui la suit).

L’anastrophe des prépositions dissyllabiques est assez fréquente chez Horace (1) : on n’en trouve qu’un exemple chez Perse (4, 43: ilia subter caecum uulnus habet).

Je note quelques membres de phrases où l’ordre dès mots s’écarte tout à fait des usages de la prose :

4, 43 : Nec scombros metuentia carmina nec tus. — 92 : Sed numeris decor est et iunctura addita crudis — sedsaumeris crudis additus est decor et iunctura.

3, 10-11 : Tam liber et positis bicolor membrana capillis Inque manus chartae nodosaque uenit harundo (la place donnée à ir manus est tout à fait arbitraire). — 48 et suiv. lure etenim id sammum, quid dexter senio ferret, Scire erat in uoto, damnosa canicula quantum Raderet.

— 81: Murmura cum secum et rabiosa silentia rodunt. 5, 8-9: Si quibus aut Prognes aut si quibus olla Thyestae Feruebit. 6, 62-63 : Venio deus huc ego utille Pingitur. (La disposition est ingénieuse mais peu nette, car uenio deus peut s'entendre de deux manières).

Comme exemples d’asymétrie, je signaleraï:

1, 13 : numeros ille, hic pede liber.

— 15 : pexusque togaque recenti.

— 20-21 : cum. intrant et tremulo scalpuntur wbi.

— 34: Phyllidas, Hypsipylas, uatum et plorabile si quid.

(1) Voy. Lejay: Sat. d’Horace, p. 169, note sur Sat., 1, 5, 99.

ASE

Non hic est...? non si qua...? non quidquid...?

— 119: nec c/am ? nec cum scrobe ?

— 127-129 : non hic qui... et lusco qui. seque aliquem credens. 2, 26: Hbris ouium Ergennaque (un nom de chose et un nom de

personne présentés parallèlement).

— 58 : sunto sitque.

— 69 : uasa Numae Saturniaque aera.

8, 25: purum et sine labe.

id summum quid dexter.….,scire..., damnosa... quantum..…, angustae collo non fallier.…, neu quis….

— 952: Haud tibi inexpertum curuos deprendere mores quaeque

docet...

— 60 : Est aliquid quo tendis et in quod.… — 80 : obstipo capite et figentes.… — 100-101 : ... subit calidumque.. excutif, dentes crepuere.

uncta wirisse pateHa.… et... curalä cuticula.

dinoscere cautus quid... el fecloria.

cum blandi comites totaque... Subura pernnsil... candidus umbo (permisit — permiserunt, el comiles, nom de personne, est parallèle à w#bo, nom de chose).

uelepSene

hic rhic.=e hic. hüunc:x> le.

iam... consumpsimus, ecce... egerit... el semper... erit (mais, ici, il y a moins asymétrie que succession savante

des temps).

— 72: cum rofa posterior curras et in axe secundo. — 109 : es modicus …, presso lare, duleis.

— 131 : scutica et metus (mot concret et mot abstrait mis sur le même

plan).

— 152 : cinis et manes el fabula fies.

— 180-183: wenere dies unctaque... womuere lucernae... rubrumque

… cauda natat …, tumel… fidelia.

6, 5-6: agitare.. et... lusisse.

— 12: securus wolgi et quid praeparet.… — 15-17: usque recusem.. minui.. cenare.. teligisse.

Est qui...; hic...

— 28 : remque omnem surdaque uola.

Quelles conclusions tirerons-nous de cette analyse ?

M. Eichenberg (1) a prétendu démontrer que le style de Perse était « bionéen ». Il a découpé son sujet selon la formule. Dans un premier chapitre, il traite de sermone cotidiano a Persio adhibito : 1 énumère les diminutifs, les substantifs en sor et for, en rix, en o, ons, etc.; les adjectifs en osus et en idus, les verbes inchoatifs, les verbes fréquentatifs et quelques autres qui paraissent appartenir au latin vulgaire ; les expressions obscènes ; les mots qui se rapportent aux choses de la vie quotidienne ; les locutions familières ; les mots grecs ; les proverbes ; les comparaisons : comparaison de l’homme avec les animaux, avec les enfants; comparaisons prises à l’art médical] ; comparaison du vice avec la maladie ; comparaisons tirées des métiers. Un second chapitre signale les artifices oratoires qui se trouvent à la fois dans les diatribes et chez Perse : asyndètes ; substitulion de la parataxe à l’hypotaxe et de la proposition impérative à la proposition conditionaelle ; polysyndète ; emploi des synonymes ; anaphores ; avadirhwaie, AÜAkoY, ro UTTwTLY : paronomases ; antithèses ; allitération. Enfin un dernier chapitre traite de la prosopopée, de l’invective, du « dialogisme », de l’homélie.

Pour arriver à fonder solidement sa thèse, M. Eichenberg aurait dù prouver que les particularités de style dont il nous présente l’énumération, — ou, tout au moins, certaines d’entre elles, — appartiennent exclusivement à la diatribe. Si on les trouve déjà toutes dans les Satires d'Horace, la démonstration est caduque : car, même s'il était prouvé que ces satires ne sont que des diatribes en vers, il resterait à établir que Perse a imité Bion et ses disciples directs plutôt qu'Horace. Or, que voyons-nous ? la plupart des diminutifs employés par Perse sont déjà chez Horace ou chez Lucilius. On signale comme

(1) August Eichenberg: De Persii Satirarum natura atque indole.

Es À

propres à Perse cuficula, mot fait à l’image de pellicula, seriola, aqualiculus, elegidia, qui est un mot grec, beatulus et rancidulus, adjectifs du même type que wetulus: ce n’est pas suffisant pour affirmer que notre poète ait, dans l'emploi des diminutifs, donné à la satire une saveur bionéenne. Les autres mots que l’on peut relever comme des emprunts au latin vulgaire se trouvent d'ordinaire chez les comiques, chez Lucilius, chez Horace : ils appartiennent donc au vocabulaire traditionnel de la poésie familière. Ceux qui apparaissent pour la première fois chez Perse (1) n’ont rien qui les caractérise comme une imitation directe du vocabulaire des diatribes. L'obscénité, le réalisme des détails, l'emploi du langage de la conversation, des mots tirés du grec, des proverbes, des comparaisons empruntées aux formes les plus ordinaires de la vie, autant de traits qui sont la propriété commune de la satire et de la diatribe. Ef, de fait, M. Eichenberg, avec une loyauté parfaite, apporte ici, dans presque tous ses paragra- 4 phes, des exemples tirés d’Horace. Je n’en trouve point cependant sous les rubriques suivantes : 10 Loci quibus homines comparantur cum pueris stullis ; — 2° Comparaliones... uiliorum cum morbis ; — 3° Comparationes ex artificis haustae. Maïs il est facile de compléter, sur ces trois points, sa documentation. Je me bornerai à citer : 1° Hor.: Sat., 2, 3, 258 : « Porrigis tralo puero cum poma, recusat. « Sume, catelle ! » negat. Si non des, optet. Amator Exclusus qui distat ? » (2) (cf. Sat., 4, 1, 25 etsuiv.); — 2° Sat. 1, 4, 127-129 : « Auidos uicinum funus ut aegros Exanimat mortisque metu sibi parcere cogit, Sic teneros animos aliena opprobria saepe Absterrent wifiis»; — Sat.,2, 3, 158 et suiv.: « Quisnam igitur sanus ? » Qui non stultus. « Quid auarus ? » Stultus et insanus. « Quid, si quis non sit auarus, Continuo sanus ? » Minime. « Cur, Stoice ? » Dicam. » Non est cardiacus (Craterum dixisse putato) Hic aeger ». Recte est igitur surgetque ? Negabit, Quod latus aut renes morbo temptentur acuto »; — 5° Sat., 1, 4, 19 et suiv.: «At lu conclusas hircinis follibus auras Vsque laborantis dum ferrum molliat

(1) Je rappelle, en dehors des diminutifs énumérés ci-dessus : semipaganus, cirralus, sanna, nonaria, tunix, sorbilio, scloppus, canthus, glutlo où gluttus, artocreas, peut-être cachinno et palpo; caballinus, plorabilis, tresis, balanatus, peronatus, subaeratus ; impallescere, pappare, lallare, elargiri, cornicari.

(2) Cf. Lejay : Sat. d'Hor., p. 370 (cf. aussi p. 247-253).

ignis, ut mauis, imitare (cf. Perse, 5, 10, passage auquel renvoie M. Eichenberg); — Sat., 2, 3, 104 et suiv.: « Si quis emat citharas, emplas comportet in unum, Nec studio citharae nec Musae deditus ulli, Si scalpra et formas non sutor, nautica uela Auersus mercaturis :

delirus et amens Vndique dicatur merito. »

Pareillement Horace fournit des exemples de presque tous les artifices oratoires et de presque toutes les figures qu’on relève chez Perse comme dénonçant l'influence de Bion. Il faut compléter ici les indications de M. Eichenberg par celles de M. Cartault (1) sur l'asyndeton, le polysyndeton, la répétition oratoire dans les Satires d'Horace. Et j'ai moi-même montré, lorsque j'ai étudié la composition des Satires de Perse, qu'aucune des formes de la presopopée ou du dialogue fictif employées par notre poète n’est étrangère à son prédécesseur.

Si la prétendue manière bionéenne de Perse n’offre à peu près rien qui ne soit chez Horace, en revanche quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la diatribe fontici défaut. De Perse comme d’Horace on peut dire qu'on ne rencontre point ou qu'on ne rencontre guère dans son œuvre « ces accumulations de synonymes qui “accusent l’influence de l'école sur les conférences d’un Dion Chrysostome..…, ces jeux de mots également recherchés par les premiers sophistes, les poètes comiques et les cyniques » (P. Lejay : Sat. d'Hor., p. ex). La parodie, chère à Diogène et à Bion, est, chez lui comme chez Horace, rare et, le plus souvent, enveloppée. Surtout il évite, plus que ne le fait Horace lui-même, les chries et les anecdotes dont le rôle est à peine moins grand dans la-diatribe que celui du dialogue fictif. On ne peut même citer en ce genre le début de la Satire 4 : cette petite scène entre Socrate et Alcibiade est présentée comme une fiction, non comme une chrie. Et, en fait d’anecdote, je ne vois guère que le morceau salirique sur le triomphe truqué de Caligula.

En pareille matière il ne sert à rien de cataloguer des mots et des figures si on n'a pas discerné tout d’abord, en étudiant l'expression dans sa complexité, la physionomie propre du style. C’est un travail de ce genre que M. Schôünbach (2) a essayé sur un certain nombre de

(1) Voy. Cartault : Étude sur les Satires d'Horace, p. 195-213; 213-219. (2) Martin Schônbach: De Persi in Saluris sermone et arte. Pour ce qui suit, voy. surtout la conclusion, p. 60 et suiv.

passages choisis parmi les plus curieux des six satires (1). Il estime que, au point de vue de la langue et du style, il ne faut pas classer l’œuvre de notre auteur à côté de l’Apokolokyntose ou du Satiricon. Perse ne s'attache pas à reproduire ie langage vulgaire. C'est, avant tout, un artiste qui veut être original. Il n’a pas forgé beaucoup de mots. Pour lui comme pour Horace, la véritable création verbale, c'est de combiner d'une manière nouvelle des éléments fournis par le langage courant. Il arrive souvent que ces combinaisons rapprochent des mots d'ordre différent et forment ainsi des expressions figurées. On comprend dès lors l’importance que Perse attache au travail. Rien, chez les poètes de son siècle, ne pouvait l’irriter autant que le dédain de l'effort, que ce cliquetis et ces harmonies molles dont ils cherchaient à couvrir la nullité du fond et la faiblesse réelle de la forme, que cette cacozelia, en un mot, définie et combattue plus tard par Quintilien (8, 3, 56 ; cf. 2, 3, 9). Certes on peut relever chez Perse des fautes de goût : mais il a bien vu que l'expression ne pouvait être vigoureuse et neuve, si elle ne s’appuyait sur une pensée ou sur une représentation précise du réel. De fait, il évite ces antithèses tout artificielles qui étaient le ridicule le plus apparent du style en vogue et dontl s’est moqué.

Lorsqu'il oppose les mots, c’est que les choses, en effet, s'opposent. Il dira, par exemple : « Romule, ceues » (1,87) ; « Virtutem uideant intabescantque relicta » (3, 38). D'autre part, il cherche le trait qui peint et il est très capable de le trouver (2). Mais il n’était pas le seul alors qui n’aimât point «les fers à friser de Mécène et les grelots de Gallion » (Dial. des orat., 26 : calamistros Maecenatis aut tinnitus Gallionis). Ici M. Schôonbach refuse d'accorder à O. Jahn que le succès de Perse soit venu surtout de deux défauts à la mode, l’obscu- rité qui résulte d’une concision excessive ou de métaphores trop audacieuses, et le désir de tout exprimer d’une manière neuve et aussi

(1) M. Schônbach laisse le prologue de côté.

. (2) M. Schônbach signale avec raison (p. 62) 1, 17 et suiv., 21, 35, 47, 57, 58 et suiv., 64, 82, 87, 104 et suiv., 133; ?, 6, 10, 27, 51, 72; 38, 1 et suiv.; 8,

10 et suiv., 20 et suiv., 27, 34, 80, 87, 115; 4, 10 et suiv., 24, 26, 30 et suiv.,

33, 35 et suiv., 49; 5, 8, 11 et suiv., 25, 55et suiv., 70 et suiv., 86, 91, 112,

116 et suiv., 138, 149 et suiv., 176; 6, 10, 16, 52, 61, 72 et suiv.

vigoureuse que possible. Jahn, en effet, distingue dans la littérature du temps deux partis : l’un faisait de l’art un jeu et n’était que mollesse et enflure ; l’autre groupait des esprits sérieux qui, visant au sublime par la brièveté et l'audace de l’expression, rencontraient souvent l'obscurité. Pour justifier cette hypothèse, Jahn fait grand état d’une lettre à Lucilius (L 114) où Sénèque distingue cinq espèces d’élocutions vicieuses : 4° le style emphatique (inflata explicatio); — 2° le style efféminé et rythmé à la manière d’un chant ; — 3° les pensées audacieuses et sortant de la vraisemblance (sensus audaces et fidem egressi) ; — 4° les phrases coupées court et enveloppées qui laissent à entendre plus qu'elles ne disent ; — 5° la témérité dans les métaphores. Mais, il n’est pas sûr que rien, là, puisse s'appliquer à Perse. Sénèque songe avant tout aux orateurs ; ce qu’il attaque d’abord, sans distinguer nettement entre la parole et le style, "c’est lemphase, défaut dominant de l’école asiatique, et la mignardise : ici il se rencontre avec Perse. Puis, après avoir condamné l’usage immodéré de l’hyperbole, il s’en prend aux imitateurs de Salluste. Il parle.enfin des métaphores hasardées, et il me semble qu'il n'entend pas seulement par là les métaphores obscènes, mais toutes celles qui heurtent le goût. Quoi qu'en pense Jahn, ces deux derniers traits ne caractérisent point un parti littéraire auquel Perse se serait rattaché. Mais il est vrai qu’on pourrait lui appliquer le passage suivant de Quintilien (8, 2, 19) sur ceux qui s’étudient à être obscurs : « Ali breuitatem aemulati necessaria quoque orationi subtrahunt uerba et, uelut satis sit scire ipsos quae dicere uelint, quantum ad alios pertineat nihil putant: atego otiosum sermonem dixerim, quem auditor suo ingenio intellegit. Quidam, emutatis in peruersun dictis, de figuris idem uitium consequuntur. Pessima uero sunt äMavénra, hoc est quae uerbis aperta occultos sensus habent ». On croirait volontiers que Perse a entendu le conseil qu'un maitre du temps de Tite-Live donnait à ses élèves : « Obscurcissez » (oxérisev : Voy. Quint., ibid.,18). Mais c’est chez les orateurs surtout que Quintilien reprenait ces défauts : on accordait plus de libertés aux poètes, surtout si leur vers enveloppait une pensée. On devait savoir gré à Perse d’avoir cherché et atteint la vigueur ; et, si ses métaphores sont hardies parfois jusqu'à l’indécence, l’obscénilé né lui plait jamais pour elle-même.

Il y a beaucoup à retenir de ces conclusions. Mais l'enquête de

M. Schônbach, tournée surtout vers l’usage que Perse fait du latin vulgaire, a trop négligé ce que le poète prend à ses prédécesseurs. Le principe «uerba togae sequeris iunctura callidus acri» n'indique qu'une des sources où il a puisé les éléments de ses créations. L'autre, c'est, avec les satires de Lucilius, les grandes œuvres du siècle d’Auguste, avant tout les Satires et les Épitres d'Horace, quelquefois aussi ses Odes, puis l'Énéide, les Géorgiques, les Bucoliques, enfin, plus rarement, les Méfamorphoses, les Fastes et même les recueils et poèmes érotiques d'Ovide. Et je sais bien qu'Horace lui offrait beaucoup de mots et de locutions populaires : mais, chez Horace déjà, les uns et les autres n'étaient que la matière d’un art très savant dont Perse s’est fait l’émule. Poursuivre l'originalité par limitation est un procédé qui n’a en soi rien de blâmable : on sait quel parti nos classiques en ont tiré. Mais, en pareil cas, la volonté de faire du neuf avec du vieux ne suffit pas. Il faut se montrer capable de donner un accent nouveau à des pensées ou à des sentiments déjà exprimés, ou de traduire, avec les traits et les couleurs qu’on emprunte, une vision personnelle des choses. Il faut aussi réaliser un ensemble qui ne laisse point l'impression d’un lent travail de marqueterie. Or, malgré quelques dialogues bien enlevés, quelques jolis croquis, quelques sentences bien frappées, Perse n’a jamais atteint dans une satire entière, ni même dans aucun morceau de quelque étendue, cette sûreté, cette indépendance d’allure à quoi se reconnait le maitre. Il est toujours demeuré l'élève consciencieux qui avait accumulé dans sa mémoire ou sur ses tablettes les traits les plus heureux des meilleurs modèles et les retrouvait en foule lorsqu'il s'était donné un thème à traiter. Nous l’avons vu, tour à tour, amplifier, concentrer, renchérir. Car on ne saurait accepter sans réserve le jugement de Boileau :

Perse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressants, Affecta d’enfermer moins de mots que de sens.

Il lui arrive parfois de donner, de la même idée, plusieurs formules différentes, et, si chacune d'elles est brève, l’ensemble manque de sobriélé. Du moins a-t-il évité presque toujours l'épithète banale et ce que nous appelons le cliché. IL était dans la tradition de la satire aussi bien que dans celle du sermon moral d'employer des expressions

concrètes et colorées ; et, d'autre part, les poètes latins comme les poètes grecs avaient tous, plus ou moins, l'habitude de remplacer, autant que possible, l’abstrait par le concret, et, dans le concret même, l’ensemble par le détail, le tout par la partie. Cette tendance s'était accentuée encore à l’époque impériale, à mesure qu'avait grandi le goût de la description et du pittoresque. Perse a donc multiplié les périphrases descriptives, les comparaisons, les métaphores, les métonymies. Mais doit-on lui reconnaître, comme le fait plus d’une fois M. Schônbach, le mérite d'avoir les yeux bien ouverts sur les objets réels et de les dessiner d’un trait précis ? Une distinction me parait ici nécessaire. Il y a véritablement chez lui un certain nombre de détails qu'il a observés lui-même ou qu'il s’est, tout au moins, remis devant les yeux; mais, en bien des endroits, la bizarrerie de ses métaphores et de ses métonymies prouve qu’il n'était pas un visuel. Ne lui reprochons pas d’avoir cherché le plus souvent les lignes premières de ses images dans ses souvenirs littéraires, dans ses lectures, dans les locutions populaires : la plupart des poètes sont dans ce cas. Mais les

maitres de la création verbale sont ceux pour qui les môts ne sont:

jamais des signes décolorés et reprennent sans cesse leur valeur première. Nous disons que la mer moutonne : V. Hugo nous parlera de « la laine des moutons sinistres de la mer » ; l'expression de « cœur brisé » est banale : elle suggèrera à V. Hugo une image touchante :

Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ; Je vous porte, apaisé,

Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire Que vous avez brisé.

Ce genre de création n’est pas sans exemple chez notre poète (1) : mais c'est, dans son œuvre, l'exception. La plupart du temps, l’origine de l’image y est purement littéraire. Cela explique que l'expression n’y soit pas toujours aussi pittoresque qu’elle est concrète. Trop souvent elle n’est obtenue que par un effort de l'esprit ; et il arrive

(1) Je rappelle : Prol. 12: quod si dolosi spes refulserit nummi ; 1, 49 : «belle » - hoc excute totum: quid non intus habet ? — 64-65 : ut per leue seueros effundat iunctura ungues (tiré de l'expression ad unguem\; 5, 59: fregerit articulos ueteris ramalia fagi (tiré de nodosa).

> Fees de. à

alors qu’elle n'offre à l'imagination rien de net ou ne lui propose qu’un tableau ridicule. Lorsque Musset écrit ce vers: « Poser sous les räteaux la sueur d’une année », il veut nous montrer les paysans de la Forêt Noire mettant sous les râteaux tout l'argent qu'ils ont gagné dans l’année à la sueur de leur front; et il ne s’avise pas que « poser de la sueur sous des râteaux » fait une image tout à fait étrange. C’est par le même procédé, purement intellectuel, que Perse a dit zuuenum. inseris aures Fruge Cleanthea (1) (5, 63-64), auriculis alienis colligis escas (1, 22), nisi.… quae semel intus Innata est rupto iecore exierit caprificus (1, 24-25), uidesis ne maiorum tibi forte Limina frigescant (1, 108-109), ira cadat..…. Dum ueteres auias tibi de pulmone reuello (5, 91-92), ou qu'il a construit de véritables rébus, comme amarum si puteal multla cautus uibice flagellas (4, 48-49).

Ses trouvailles les plus heureuses sont peut-être celles que lui ont suggérées les locutions populaires de toute espèce ; mais il lui arrive alors de sacrifier la décence à la vigueur : c’est ainsi qu'il donne une paraphrase très précise encore de l'expression grossière si coleos haberemus (1, 103-104 : Si testiculi uena ulla paterni Viueret in nobis) et qu’il invente, sur le modèle de quidquid in mentem uenit, in buccam uenit, le trait in penem quidquid tibi uenit (4, 48). Dans le vocabulaire et la syntaxe, ses innovations, peu nombreuses, sont généralement fondées sur le principe de l’analogie dont Palaemon, son maitre, était un des tenants (cf. supr., p. 9-10).

Rendons-lui cette justice que la recherche de la métaphore neuve - ou renouvelée l’a préservé du trait facile et du développement tout fait. Mais elle m'apparait comme la raison principale de son obscurité, précisément parce que la métaphore, chez lui, au lieu de sortir spontanément de l'imagination, éveillée par le langage courant ou le spectacle des choses, n’est, en bien des cas, que le produit laborieux de l’intelligence. Quoi qu’il en soit, cette obscurité n’est nullement comparable en son principe à celle, qui fut quelque temps célèbre, de nos symbolistes et de nos décadents. Perse n'entend point nous chanter « la chanson grise où l’indécis au précis se joint», mais mettre, sur des pensées très nettes ou même banales, des expressions figurées

(1) Mais, d’ailleurs, l’image a ici pour origine un retour de l'esprit de Perse au sens premier de cultor et de purgata.

510 F,. VILLENEUVE qu'on n’attendait pas, mais qui, parfois énigmatiques, ne sont jamais vagues. C’est, en somme, le procédé de nos précieux. Il vient tout droit de la rhétorique et de la vie mondaine : il devait plaire en un siècle où la littérature n’était plus que le passe-temps de quelques cercles fermés. Fronton, au siècle suivant, fera un mérite au vieux poète Névius d’avoir « mis de l’industrie dans le choix des mots » et d'avoir «su en trouver d’'imprévus et d'évocateurs » (Front., p. 63, Naber : « /nsperatum atque inopinatum uerbum... quod praeler spem alque opinionem audientium aut legentium promitur) (1). Perse n’abuse pas des mots rares; mais c’est bien en multipliant les surprises dans les combinaisons verbales qu’il a voulu plaire. Le naturel eût mieux valu : seulementil faut, pour s’y tenir, une originalité vraie, qu'il n’avait pas. Du moins devons-nous lui reconnaitre le mérite d’avoir, sous cette forme recherchée, enfermé des pensées presque toujours simples et hautes. L

En dépit des catalogues de M. Eichenberg, ce style curieusement travaillé ne ressemble guère à celui des diatribes. Les effets, dans le sermon cynico-stoïcien, sont presque toujours un peu gros.-L'orateur s’'approprie les locutions populaires sans les modifier, à moins qu'il ne les parodie ; il recherche, en général, l’antithèse ; il lui arrive d'employer des métaphores et des comparaisons imprévues, mais il se garde, généralement, d'être contourné ou énigmatique. Presque toutes les satires de Perse traitent des sujets familiers à la diatribe et repo-

sent aussi bien que la diatribe, sur un plan simple (2). Mais, par le.

style, comme par la composition, l’auteur s’est eflorcé d’en faire des

œuvres d'art propres à charmer les délicats. Et si c’est un malheur, qui lui est venu de son éducation et du goùt de son temps, d'avoir voulu parfois renchérir sur Horace, c’est bien la tradition d'Horace

qu’il a prétendu continuer.

(1) Cf. F. Plessis, Za Poésie latine, p. 13-14.

(2) Les analogies entre la diatribe et les satires de Perse pourraient même s'expliquer sans aucune influence directe de celle-là sur celles-ci: M. Wendland (Hell. rm. Kultur, p. 79) fait très justement observer que Perse porte l'empreinte d'une rhétorique qui avait aussi marqué Bion, la rhétorique latine étant fille de la rhétorique grecque.

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