PERSE ET L'ÉTRURIE
Perse, si nous en croyons son biographe (1), commença ses études à Volaterrae, aujourd’hui Volterra, sa ville natale, et les y poursuivit jusqu’à l’âge de douze ans. Il n'était donc plus un tout jeune enfant
(1) V. Vita A. Persiü Flacci de commentario Probi Valeriü sublala, 4: Studuit Flaccus usque ad annum XII aetatis suae Volterris.
è F. VILLENEUVE
quand il vint à Rome suivre les leçons du grammairien Remmius Palaemon. On aimerait à savoir quelles impressions avaient laissées en lui ces premières années vécues dans une vieille ville d'Étrurie, et on est un peu déçu, en lisant ses vers, de n’y trouver aucun souvenir antérieur à son adolescence. A la réflexion, on n’en est pas trop surpris. Perse sortait d’une famille équestre qui tenait par le sang et les alliances à la haute noblesse (1), et la fortune de ses parents devait être considérable puisque, au moment de sa mort, il possédait au moins, pour sa part, un domaine situé près de la voie Appienne, à huit milles de Rome, deux millions de sesterces, de l’argenterie et une riche bibliothèque (2). Il n’était donc pas né, comme Virgile et comme Horace, dans «cette médiocrité domestique qui rend toutes choses plus senties et plus chères » (3). On se représente volontiers son enfance comme celle d’un petit garçon bien sage, élevé au milieu d’un luxe discret, menant, dès l’âge de sept ans, sous la direction de pédagoques bien choisis, l'existence un peu monotone d’un écolier studieux. Cependant on dut lui apprendre de bonne heure qu’il descendait d’un très vieux peuple (4), déjà puissant plusieurs siècles avant que Rome existât, et les Volterrans se souvenaient, je pense, que leur ville avait été autrefois la capitale d'une des douze lucumonies (5). Sans doute, s’il nous parle d’un arbre généalogique toscan, mille fois ramifié (Sat., 3, 28), c’est par allusion à l’origine que s’attribuâäient quelques-unes des plus vieilles familles de Rome, et l’argile
(1) Vita, 2: «eques Romanus sanguine et affinitate primi ordinis uiris coniunctus ». — Nous ignorons s’il descendait de ce Persius dont Lucilius redoutait le goût difficile (cf. Cic.: De orat., 2, 6, 25).
(2) 1bid., ? : decessit ad octauum miliarium uia Appia in praediis suis. — 7 : reliquit circa sestertium uicies… Cornuto rogauit (matrem) ut daret sestertia, ut quidam, centum, ut alii uolunt et argenti facti pondo uiginti et libros circa septingentos Chrysippi siue bibliothecam suam omnem.
(3) Sainte Beuve : Étude sur Virgile, p. 42 (éd. de 1857). Cf. Fr. Plessis : La poésie latine, p. 146. |
(4) Le nom de la mère de Perse, Fulvia Sisennia, atteste une origine étrusque : v. W. Schulze : Lateinische Eigennamen, p. 94. Sur le nom de Perse : cf. ibid., p. 207 et sur son prénom, p. 134, 6.
(5) Selon toute vraisemblance, car on n’a pu établir d'une manière cer taine la liste des douze cités qui composaient la confédération étrusque. Cf, J. Martha, art. « Etrusci » in Daremberg et Saglio, I, 1, p. 823.
ESSAI SUR PERSE | 3 toscane qu’il mentionne (2, 60), à côté des vases de Numa, des ustensiles en bronze du temple de Saturne et des urnes du temple de Vesta, avait sa place marquée dans le lieu commun dont le poèle nous donne ici les grandes lignes. IL y a peut-être, malgré tout, un peu de patriotisme local dans ces deux traits. Et quand Perse appelle la mer Tyrrhénienne meum mare (6, 7), on croit sentir dans ce meum, quelque lerté (1). Il est vrai que Perse s’est accordé, une ou deux fois, le facile plaisir de railler les grands personnages de petites villes et, en particulier, ceux de son pays. S'il veut peindre la vanité ridicule des édiles municipaux, c’est le nom de la ville étrusque d’Arretium qui lui vient à l'esprit (1, 180), et, aïlleurs (3, 29), ce chevalier tout gonflé de son titre qui salue son censeur pourrait bien être un chevalier municipal. Mais, lorsque Perse nomme Arretium, il me semble que c’est uniquement pour donner plus de précision au trait satirique ; et le second passage ne nous offre qu’un exemple entre plusieurs autres dans un développement général contre la vanité nobiliaire (2).
Quoi qu’il en soit, il faudrait beaucoup d'imagination pour trouver dans ces remarques la matière d’un chapitre sur Perse poète toscan. On a dit qu'il est «avec Properce le seul poète d’Étrurie et d'Ombrie»,
que «ce sont aussi les deux écrivains les plus obscurs » et que «la coïncidence est au moins curieuse » (3). J'ajoute que les Étrusques avaient naturellement peu de gaieté : or la gaieté ne manque-t-elle
(1) Il est possible que cette fierté soit celle du Volterran plus encore que celle de l'Étrusque. E. Curtius suppose en effet que les Volterrans avaient de bonne heure annexé à leur territoire la partie du littoral comprise entre le promontoire de Populonia et le port de Luna (E. Curtius : De A. Persii Flacci patria, p. 6, in Satura philologa H. Sauppio oblata, Berlin, 1879).
(2) Un autre passage (Sat. 6, 51-61) paraît se rapporter aux règles de la succession en Étrurie : v. G. Bloch : La plèbe romaine, 1"° partie (Revue historique, 106 (1911), p. 263: « Il est certain qu'on rencontre chez eux (les Étrusques), en pleine période de romanisation, les traces persistantes de ce régime (le régime utérin), image de la femme sur le lit funéraire à côté de celle du mari ; mention du nom de la mère sur les épitaphes avant celui du père ou même à l'exclusion de ce dernier ; règles de la succession telles qu'on peut les déduire du passage souvent cité de Perse, le poète de Volaterra (V. Bachofen, Tanaquil, p. 294 et suiv.;' cf. p. 282? et suiv. V. Binder : die Plebs, Studien zur rômischen Rechtsgeschichte (Leipzig 1909), p. 407 et notes). »
(3) R. Pichon : Histoire de la littéralure latine, 2° éd., p. 292.
pas au satirique Perse presque autant qu'à l’élégiaque Properce ? Ceci pourrait nous conduire à donner pour point de départ au présent ouvrage une analyse de l’âme étrusque telle que nous pouvons la connaître par les institutions, les mœurs, l’art de ce peuple. Mais enfin il y à eu en Grèce et dans d’autres pays des auteurs aussi obscurs, aussi contournés que peuvent l'être et Perse et Properce. Bornonsnous à retenir que l’aisance et la grâce facile n’étaient point chez les Étrusques des dons de race.