‹ Essai sur PerseChapitre 7 sur 70 · IT PREMIÈRE ÉDUCATION DE PERSE · texte numérisé non relu

IT PREMIÈRE ÉDUCATION DE PERSE

Perse avait environ six ans lorsqu'il perdit son père (1). Nous ne pouvons dire si ce malheur eut une action profonde sur le développement de sa sensibilité. Rien ne serait plus facile ici que de rapprocher quelques traits épars dans la biographie déjà citée et de s’en servir pour montrer l’orphelin grandissant au milieu des femmes, sa mère, Fulvia Sisennia (2), sa tante paternelle, sa sœur, auxquelles il resta tendrement attaché toute sa vie (3), et conservant, grâce à leur influence, cette douceur de caractère, cette pudeur virginale qu'on admirait en lui (4). Mais, en réalité, nous ne savons rien de Fulvia Sisennia, sinon qu'elle se remaria avec un chevalier romain nommé Fusius, qu’elle devint veuve une seconde fois peu d'années après (5) et que son fils eut toujours beaucoup d'affection pour elle. Faut-il placer la date de son second mariage six ans après la mort du père de Perse? Cette affirmation, que nous trouvons dans un document de

(1) V. Vita, 3: Pater eum Flaccus pupillum reliquit moriens annorum fere sex.

(2) Schol., 6, 6: se ipsum Persius significat secessisse in Liguriae fines propter Fuluiam Sisenniam malrem suam.

(3) Vita, 6 : fuit. pietatis erga matrem et sororem et amitam exemplo sufficientis. — Un peu plus loin (?) le biographe parle des sœurs du poète . (Cornutus... pecuniam sororibus... reliquit).

(4) Ibid., 6: fuit morum lenissimorum, uerecundiae uirginalis.

(5) Zbid., 3 : Fulvia Sisennia nupsit postea Fusio equiti Romano et eum quoque extulit intra paucos annos.

ESSAI SUR PERSE fs)

valeur très douteuse (1), est visiblement fondée sur une supposition arbitraire : comme Perse avait douze ans lorsqu'il alla terminer ses études à Rome, on s’est dit que sa mère l'avait amené dans cette ville parce qu’elle devait y suivre son nouveau mari. Mais Fusius habitait-il Rome ? D’après une vieille scolie, il était de Luna (2), et, si Son nom nous à été transmis sans altération, on peut croire que c’était en effet un chevalier municipal; car à Rome, depuis longtemps, on ne disait plus Fusius, mais Furius (3). En tout cas, il est très naturel que Perse soit allé achever ses études à Rome : il ne devait pas y avoir à Volaterrae de grammairien en renom et, sans doute, aucun rhéteur n'y avait établi son école. Nous ignorons, d'autre part, si Fusius a été le beau-père modèle que nous peint, non sans enthousiasme, Thomas Schiphaldus, humaniste du XVe siècle ; si, «remarquant chez son beau-fils d'heureuses dispositions intellectuelles et morales qui éclataient d’ailleurs aux yeux de tous, il conçut pour lui la plus vive et la plus tendre affection » (4) et s’occupa soigneusement de diriger ses études. Tout ce qu’on peut dire avec quelque apparence de raison, c'est qu’il ne détacha point Fulvia de son fils. Nous ne savons pas davantage si la tante paternelle mentionnée par le biographe s’occupa de son enfance. Mais la chose est fort possible. Nous lisons dans le Dialoque. des orateurs (28) : « Eligebatur autem maior aliqua natu propinqua, cuius probatis spectatisque moribus omnis eiusdem familiae suboles committeretur. » Cette habitude des vieux Romains s'était peut-être conservée dans les municipes.

Mais, si nous n’avons sur la première éducation de Perse aucun renseignement positif, il semble qu’on puisse dire ce qu’elle ne fut pas. Déjà Sénèque le Père (Controv., 1, praef. 9) montrait les petits . maîtres de son temps amollis et énervés dès leur naissance, et le jour devait bientôt venir où Quintilien (Inst. Orat., 1, 2, 6), avant Juvénal

(1) Au commencement d'une interpretatio écrite par « Franciscus de Buti de Pisis » (cod. bibl. S. Geminiani 13 K). V. S. Consoli, A. Persü Flacci saturarum liber, 2 éd., Rome 1911, p. 145.

(2) Schol., 6, 6: ...Fuluiam Sisenniam ...quae post mortem prioris uiri ibi nupta erat.

(3) V. O. Jahn: A Persi Flacci satirarum liber, Leipzig 1843. Prolegomena, p. VI, n. 1. Cf. Quintilien : Znst. orat., 1, 4, 13.

(4) V.S. Consoli : op. cit., p.147.

(Sat., 14, 1 sqq.), accuserait les parents de briser chez leurs enfants tout ressort physique et moral en leur épargnant le moindre effort et de fausser leur conscience, avant même qu'elle se füt éveillée, par l'accueil complaisant que rencontraient toutes leurs saillies puériles, par l’indécence des plaisirs dont on les rendait de bonne heure témoins. Cependant beaucoup de familles, surtout dans les municipes de l'Italie septentrionale et de la Gaule cisalpine (1), avaient conservé des principes d'éducation plus sévères. L'austérité de Perse, qui n’est pas une attitude mais vraiment une manière d’être, sa raideur, qui n’est jamais plus sensible que lorsqu'elle veut se détendre, révèlent une âme instruite, dès ses premiers efforts, pour sortir de l’insouciance du jeune âge, à voir les côtés les plus sérieux de l'existence et à mépriser tout ce qui diminue l’énergie : son langage a un accent de dégoût sincère lorsqu'il parle, en termes d’une rudesse antique, de la mollesse et, comme on dirait aujourd’hui, des déliquescences de ses contemporains (2).

Lui enseigna-t-on, avec le respect des vieilles mœurs, celut de la religion nationale ? Je ne sais. En tout cas, il ne fut jamais attiré par les cultes orientaux, dont la faveur était déjà grande, puisque, Tibère s'était préoccupé d’en arrêter les progrès : il n'y voyait que superstition ridicule (3).

Mais il ne faudrait pas opposer absolument les tendances des vieilles familles municipales, encore très attachées au passé, et celles de l'aristocratie romaine, de plus en plus dédaigneuse des traditions qui avaient fait autrefois sa grandeur. Elles s’accordaient sur un point : de part et d'autre on croyait à la nécessité d’une culture littéraire très développée. Ce sentiment était général en Italie et aussi, sans parler des pays grecs qui avaient leurs traditions propres, dans les provinces de plus en plus nombreuses où les personnes d’un certain rang avaient adopté la langue et la civilisation de Rome. Les chevaliers, dont l’ordre avait fourni à la politique et aux lettres tant d'hommes remarquables,

(1) Nous lisons encore chez Pline le Jeune : Epist., 1, 14, 4 : Patria est ei (i. e. Minucio Aciliano) Brixia, ex illa nostra Italia quae multum adhuc uerecundiae, frugalitatis atque etiam rusticitatis antiquae retinet ac seruat.

(2) V. Sat., 1, 9 et suiv.; 18 et suiv.; 87 ; 103.

(3) V. Sat., 5, 179 et suiv.

: PA ESSAI SUR PERSE 7 y étaient particulièrement attachés. Sans doute ce qu'ils révaient encore pour leurs fils, à l'exemple des nobles, c'était une carrière brillante au barreau et, par elle, l’arrivée rapide aux honneurs ; l’éducation oratoire demeurait toujours, pour eux, le couronnement et même le but de l'étude des lettres. Mais, si le métier d'écrivain ne paraissait pas digne d’un citoyen riche et bien né, en revanche l’activité littéraire semblait être, pour les avocats ou les hommes d’État, le plus bel emploi des longs loisirs que leur laissait alors la vie publique. Bientôt même, comme les tribunaux ou les assemblées n’offraient plus guère à l’éloquence l’occasion de se manifester avec éclat, ce qui n’était d'abord qu’une distraction intelligente devint la grande affaire aux yeux des Romains toujours avides de gloire, et, avec le talent de parler, dont le prestige vivait encore, mais qui, de plus en plus, faisait de l’agrément littéraire son principal mérite, le talent d'écrire devint pour les hommes de tout sang, le moyen le plus sûr de se distinguer (1).

Si on se rappelle ces faits bien connus, on ne s’étonnera point que l'éducation littéraire de Perse ait été très soignée. C'était, en général, à l’âge de sept ans que les jeunes Romains commençaient à recevoir l’instruction élémentaire (2). Ils avaient parfois pour premiers maîtres leur père et leur mère : c’est ainsi qu'Ovide parle « des leçons que ses parents lui ont données » (3), et Suétone (Aug., 64) nous dit qu’Auguste enseigna lui-même à ses petits enfants la lecture, l'écriture et le calcul. Il est donc permis de penser que Fulvia Sisennia ne jugea point ce rôle au-dessous d’elle ou, du moins, que, si elle remit son fils aux mains des pédagoques, elle se fit une loi d'exercer sur eux une surveillance sévère : ils n'étaient pas gens à qui on pût se fier aveuglément et Quintilien (Inst. orat., 1, 1, 8) nous donne une idée médiocre de leur savoir et de leurs mœurs. Mais rien n’indique qu’elle l'ait accompagné à Rome quand il y vint à l’âge de douze ans chercher des lecons qu'il ne pouvait trouver à Volaterrae. Au moins serait-il naturel de supposer que, comme, plus tard, cette Corellia Hispulla qui

(1) Cf. O. Jahn : Proleg., p. LXIX.

(2) V. Quint.: Inst. orat., 1, 1. 15 et suiv. (3) Ovide : Tristes, 2, 343. Cf. de la Ville de Mirmont : La jeunesse d'Ovide,

demandait conseil à Pline le Jeune sur le choix d'un maître (1), elle ne tint pas pour chose indifférente la moralité de l'homme dont son fils allait être l'élève. Aussi notre surprise est-elle grande de lire qu’on envoya l’enfant à l’école de Remmius Palaemon.

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