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LE TEMPS PHYSIQUE

naire. Nous sommes pris d’ailleurs à ce moment entre deux tendances contradictoires, l’une qui symétrise les rôles de l’espace et du temps, l’autre qui met au premier plan celui-ci, sous une forme ou sous une auire. Cherchons donc si nous pouvons sous-tendre la définition purement symbolique du temps par une idée rendant raison du mouvement des phénomènes, de son orientation, de son irréversibilité, comme l’idée de l’espace nous rend compte de ce qu’il y a en eux de réversible. Le temps-nombre suffit au physicien pur qui ne cherche qu’à prévoir, mais il nous faut chercher ce qu’est le temps nombrant et déterminant.

a) L'image la plus courante du temps est celle d’une étoffe où sont dessinés les phénomènes, et qui passe, suivant un mouvement uniforme, sous le regard du présent. C’est ainsi que Newton lui-même se le représente : temps mobile, au cours régulier.

Cette image est peu défendable, bien qu’elle soit assez commode, d’abord parce que le mouvement suppose un lieu. Ainsi nous devrions imaginer, dans un cadre immobile, un repère du temps absolu; il y aurait alors trois temps : l’un extérieur, l’autre intérieur qui serait l’étoffe temporelle même du monde; le troisième enfin serait le mouvement qui entraine celle-ci en celui-là. Nous retrouvons ici quelque chose de la cosmologie du Timée, avec son temps, image mobile de l'éternité. Plus vulgairement, nous songeons à un film se projetant sur un écran. Le temps serait alors, ou bien l’espace, avec l’écran, ou bien le film, ou bien le mouvement du film. Le seul avantage de cette image est de nous montrer la complexité inhérente au problème du temps, en face de la simplicité du problème de l’espace.

En réalité, mouvement ne se dit que par rapport à l’espace et au temps simultanément, rapide ou lent ne se dit que des phénomènes, eu égard à leurs coïncidences respectives. Un mouvement d’ensemble des phénomènes est aussi dénué de sens expérimental qu’un agrandissement . de l’univers tout entier. [1 n’en faut pas conclure d’ailleurs que le temps et l’espace n’ont rien en eux qui corresponde à la grandeur, ni même que le mouvement du temps est une idée absurde. Mais nous pouvons dire, au dernier cas, que cette représentation est inutile, qu’elle ne nous rend rien intelligible ; elle ne nous fait pas comprendre l’affleurement du temps au présent. Pouvons-nous même parler a priori d’un présent valable pour l’ensemble du monde physique, pris objectivement ? Elle ne nous fait pas comprendre davantage pourquoi le temps est irréversible et ne peut revenir sur lui-même et se réenchaîner au passé. Il n’y a donc en elle rien de solide ni de clair, bien qu’elle essaie de tenir compte des caractères les plus profonds de l’idée de temps.

Dirons-nous que le temps est un certain mouvement qui servirait de repère naturel à tous les autres? C’est une très ancienne tendance, et elle est durable, De même que les anciens associaient volontiers le temps au mouvement divin de la sphère des fixes, ainsi beaucoup de modernes auraient tendance à l’associer à celui de la lumière. Il semble qu’il y ait là une manière de parler arbitraire, et lon ne voit pas comment un mouvement particulier créerait le temps, s’il n’y avait pas dans les autres mouvements une certaine grandeur, sous-tendant les coïncidences; comment une théorie réaliste du temps vaudrait pour l’un, une théorie rela-

tionnelle pour tous les autres ?

b) Essaierons-nous d’imaginer le temps comme un milieu où le devenir

se déploie, extérieur aux phénomènes, et inaltéré dans leur changement? Montrons que ce qui est donné par là, c’est une sorte d’éternité abstraite À qui perd tous les attributs du temps réel, et n’est imaginée que sous une forme spatiale. Cette fausse intuition ne prend corps que par le schématisme accoutumé des nombres, c’est parce que le temps s'exprime par un nombre, et dans la mesure où il le fait, que nous le représentons comme une dimension nouvelle des phénomènes, semblable aux dimensions d'espace. Sous le nom de temps, nous songeons à une sorte d’éternité sans figure, et nous n’imaginons que de l’espace. Aussi bien cette pensée ne s’explicite-t-elle guère que dans le cas des mouvements, seul le temps de la mécanique se prête à cette image, l’extension temporelle est liée à une extension spatiale, le déplacement temporel à un déplacement spatial. Plus généralement, il s’agit du temps mesure, qui ne se présente guère, en effet, qu’en corrélation avec des mesures spatiales. Il n’y a rien dans notre image qu’une généralisation de l’espace, généralisation naturelle, car les variables de temps et d’espace, par le rôle comparable qu’elles jouent dans les équations de la mécanique, sont les éléments d’une géométrie quadrimensionnelle, éveillant naturellement en nous l’image d’un espace à quatre dimensions.

Ainsi, tandis que nous pouvons imaginer directement l’espace, d’une manière réelle, objective, sans passer par les nombres, le temps ne se transcrit en intuition que par l’intermédiaire du nombre qui l’exprime, du discours où.il intervient comme variable. Le concept abstrait du temps se glisse nécessairement entre le sentiment de la durée et l’image du temps objectif, et celle-ci même n’est qu’une fiction pseudo-géométrique. Le temps prend corps dans l’image d’une dimension comme en celle d’un sablier ou d’une clepsydre.

Il est donc juste de dire que le physicien, non seulement en tant que géomètre, mais en tant qu’il cherche à construire une intuition d'ensemble du monde, dénature le temps. Dès qu’il cherche un médiateur réel entre le sensible et ie pur symbole, dès qu’il traite le temps en chose, il n’y voit plus qu’une dimension d’espace. Mais cela est inévitable. En effet, notre seule manière d’embrasser un ensemble de données, en un acte égal de la pensée, c’est de les associer dans le simultané, et par là dans l’espace. Notre concept de « chose » est foncièrement spatial. L’ordre spatial est, si l’on veut, la synthèse du divers dans l’unité, en tant que ce divers est connu comme également réel. Quand nous voulons associer les moments successifs du temps sans conférer de privilège à l’un d’eux, nous devons les penser dans un présent égal pour tous. Or, qu'est-ce là, sinon prêter à Dieu une intuition de l’éternité calquée sur celle que nous avons de l’espace? Nous reconnaissons volontiers que cette intuition nous est démesurée, en quantité; mais nous ne prenons pas garde, à ordinaire, que la nature essentielle du temps est abolie en elle, et que ce schéma spatial et fictif est tout à fait inadéquat aux problèmes que l’idée du temps évoque d’ordinaire.

L'univers physique n’est plus que mouvement, et le mouvement luimême n’est plus que disposition spatio-temporelle des trajectoires individuelles. Le temps est un lieu vide, où se disposent les événements, indifférent à leur détermination, réversible par nature. I] n’y a plus rien en lui de successif, d’orienté ; la distinction du présent, du passé et de

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