‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 54 sur 110 · LES CONDITIONS A PRIORI · texte numérisé non relu

LES CONDITIONS A PRIORI

gique. Reste donc la solution épigénétique, qui n’est d’ailleurs qu’un autre nom donné au problème du développement.

Ce qui est donné en nous, à l’origine, ce n'est pas un certain dogme physique ou métaphysique, c’est d’abord une certaine curiosité, une inquiétude, — c’est ensuite une aptitude à comprendre le symbolisme des phénomènes et en particulier celui de nos paroles et des événements, — c’est enfin une prédestination à inventer différentes conventions de langage et de raisonnement. En un mot l'intelligence est une inclination à aller par les signes au devant de l'expérience, et l’a priori n’est jamais fait que d’intentions, de bonne volonté physique ou métaphysique : il est donc formellement indéterminé. Toute enquête touchant les principes rationnels se réduit donc à chercher des images intuitives qui puissent nous faire comprendre par analogie comment ils peuvent être préformés. C’est d’ailleurs notre seule manière de comprendre un fait, quel qu’en soit l’ordre, et la représentation numérique ou verbale entre elle-même. dans ce cadre.

Il reste pourtant un point très important : il y a, semble-t-il, dans l'homme certains principes d’esthétique « ontologique »; ils n’ont aucune certitude dogmatique, ils traduisent les inclinations essentielles -de notre nature intellectuelle. Kant les appellerait régulateurs, et nous pouvons leur conserver ce nom, s’il est entendu par ailleurs qu’il n'existe pas de principes constitutifs déterminés. Le reproche que l’on peut faire à Kant, c’est d’avoir brisé la pensée humaine (1), d’avoir méconnu la continuité des démarches de la pensée qui mènent l’homme des hypothèses physiques aux hypothèses métaphysiques comme s’il y avait une région des assertions certaines et une région distincte des assertions idéales et au fond fictives, une région de la connaissance et une région de l’allégorie. Ce sont, au contraire, les mêmes tendances qui nous guident dans l’une et dans l’autre, qui nous mènent de l’expérience dispersée, et des hypothèses fragmentaires de la causalité élémentaire, à l’idée d’un monde physique objectif, à celle du « Cosmos » et de la création. Et sans doute l’incertitude va croissant, mais c’est régulièrement et, pas plus dans l’ordre de la connaissance que dans l’ordre physique, il n’y a un monde sublunaire d’une autre nature que celui des corps célestes.

C’est amoindrir le sens de ces principes que de les insérer dans le cadre d’une simple économie de pensée, ainsi que l’a fait Mach. Assurément, l’homme, cet architecte d’idées, ménage ses matériaux, et en restreint la dépense, Mais il est aussi un artiste, et la simplicité des lois n’est pas chez lui que de l’épargne, elle est aussi pureté de lignes et elle est voulue parce qu’elle est belle. On dira peut-être que l’accoutumance seule nous fait trouver belie cette simplicité, pourtant l’expérience prouve que nous ne nous habituons pas à certaines complications; comme les styles, les hypothèses intellectuelles s’encombrent de détails et dégénérent; mais le progrès consiste à recréer des lignes pures et des pensées simples. Aussi voyons-nous fleurir les principes de symétrie, d’homogénéité, de relativité, qui se rattachent au thème général du principe de raison suffisante. Celui-ci n’est nécessaire que dans la mesure où

(1) Tout au moins en ce qui concerne sa légitimité. En effet, Kant lui-même accorde que les Idées de la Raison pure procèdent d’un mouvement naturel de la

pensée humaïne.

il se réduit à une définition de mots. Il exprime en réalité un parti-pris de l'esprit de rendre raison des différences, et des différences entre différences, c’est-à-dire de les rattacher à des lois et à des circonstances antérieures. Mais nul ne peut dire à l'avance si la nature s’y prêtera et si l'esprit réussira. Nous touchons ici au problème métaphysique de l’induction, lequel est manifestement insoluble, Nous entreprenons, et nous espérons, ce qui est déjà beaucoup, car en d’autres points, il nous faut entreprendre sans espérer.

Appliquons ceci au cas de l’espace et du temps physiques. Pouvonsnous leur imposer des conditions générales ? La chose est difficile à préciser, Assurément, nous ne pouvons être satisfaits d’une théorie physique .que si elle nous donne une image d’ensemble des phénomènes : d’où un principe d'unité de la représentation spatio-temporelle. D’autre part, beaucoup ont essayé de tirer du principe de causalité des conditions d’homogénité de l’espace, d’irréversibilité du temps, et de passer de Jà à l’affirmation que certaines grandeurs doivent être absolument invariantes. Mais toutes les déductions que l’on a faites à ce sujet sont incorrectes, comme nous le verrons. Certes, nous avons le droit de postuler l’homogénéité de l’espace, quitte à préciser le sens de cette formule. ‘C’est même à peu près la seule restriction correcte que nous puissions raisonnablement imposer à priori au concept d’espace, mais il n’est pas sûr que cette exigence soit réalisable.

À côté de ces intentions intellectuelles, qui constituent en un certain sens des lois de l'esprit, nous trouvons des limitations, qui en sont d’autres, mais en un sens différent. Elles expriment à vrai dire un fait : l'impuissance de notre imagination à créer du nouveau, à dépasser le sensible. Notre intelligence ne procède que par composition et prolongement d'images sensibles, et l’univers physique du savant, dans toute son immensité, reflète les conditions élémentaires de notre perception.

Peut-être y a-t-il là cependant plus qu’une simple circonstance psychologique, et peut-être avons-nous le droit d’ériger la forme de notre représentation en forme de la réalité, dans la mesure où cette réalité ne peut être conçue que dans l’unité d’une conscience en général. C’est ce que nous examinerons en étudiant les conséquences de la Relativité restreinte.

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