RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Quelque jugement que Ton porte sur cette tentative d'interprétation des sept inscriptions ci-dessus, on me rendra la justice de reconnaître que nulle part je n'ai violenté les textes en vue d'un système à établir, ni recouru à des transitions phoniques forcées pour imaginer des étymologies. A défaut d'une certitude absolue, que l'on ne saurait attendre de cet ordre de recherches, on conviendra que les résultats obtenus sont au moins très-plausibles. Ce sont ces résultats que je me propose maintenant de résumer pour en tirer quelques conclusions légitimes à l'endroit des questions qui divisent encore les celtistes.
Ainsi que je l'ai fait observer en commençant, les noms d'hommes sont peu propres à fournir des données sûres pour la distinction des dialectes, soit parce qu'ils sont sou-
vent communs au gaélique et au cymrique, soit parce que, plus que toute autre classe de mots, ils ont dû se mélanger dans les diverses parties de la Gaule. J'ai examiné cependant avec soin ceux de nos inscriptions, en les comparant partout avec leurs analogues néo-celtiques à moi connus. Parmi tous ces noms, aucun ne s'est montré comme décidément cymrique, tandis que plusieurs, tels que Segomaros Villoneos, Contextes, Andecamulos\ Doiros y Tarbellinos et, peut-être, Iccavos, ne paraissent bien s'expliquer que par l'irlandais. Dannotalos et Toitissos peuvent appartenir à l'un ou à l'autre dialecte. Licnos et Fronto ou Frontos semblent étrangers à tous deux. La balance est donc ici en faveur du gaélique.
A l'exception de nemeton, qui est commun aux deux dialectes, tous les autres substantifs ne trouvent une interprétation plausible que dans l'irlandais, et leur nombre est suffisant pour constituer une présomption plus forte encore que celle qui résulte des noms propres.
Le pronom démonstratif sosin, qui revient dans les inscriptions de Vaison et d'Alise, est purement irlandais.
Le verbe eiôrou ou ieuru, qui se répète partout, ne trouve également son analogue que dans cette dernière langue.
Les flexions de déclinaison surtout sont importantes; mais comme elles ont entièrement disparu même du cymr rique le plus ancien, on ne peut établir la comparaison d'une manière complète. Ce qui est certain, c'est que les désinences des cas coïncident d'une façon très-remarquable avec celles que l'on reconnaît encore, ou que l'on peut restituer avec sûreté, dans l'ancien irlandais. 0» en jugera par le tableau suivant, où les suffixes de ce der-
« Le préfixe ande ne se trouve plus dans le cymrique.
nier sont donnés tels qu'ils résultent des belles recherches d'Ebel et de Stokes :
Irlandais.
Gaulois.
Thèmes en a.
Thèmes en o.
Masc. Fera.
Neut.
Masculin.
Féminin.
Neutre.
Sing.
Nom. as a (a)
an
OS
on
Gén . i a (as)
Datif u i (ï)
Àcc. an an (cm)
an
on (om)
on(t
Pour le pluriel, nous ne pouvons encore comparer que le datif bi de bedbi (probablement un thème en d), lequel répond à l'irlandais t"6, antérieurement bi et bis.
Un seul thème masculin en i, Ucuetis, nous a offert deux cas, le datif en e et l'instrumental en in, auxquels on ne peut rien comparer en irlandais avec sûreté , mais qui se rattachent au sanscrit ayê et inâ.
Ce système de flexions, presque identique de part et d'autre, présente de plus une analogie décidée avec le latin, dont le gaélique se rapproche également par plusieurs particularités de sa conjugaison, plus que tout autre idiome de la grande famille arienne.
De cet ensemble de faits, il résulte certainement avec une évidence suffisante que nos sept inscriptions appartiennent à un dialecte de la branche gaélique plutôt que cymrique, et, comme elles se trouvent dispersées sur différentes parties de l'ancienne Celtique, on peut en conclure que ce dialecte gaélique prédominait tout au moins dans celte portion de la Gaule. Ceci donne une nouvelle importance au témoignage si remarquable de César (I, 1), dont le hi omnes (Belgae, Aquitani, Celtœ) lingua, instilutis, legibus inter se differunt, a donné lieu à tant de débats sui-
vant le sens absolu ou mitigé attribué à differunt, mais qui conserve toujours un grand poids. Strabon, venu un peu plus tard, est aussi plus précis, en ce qu'il rattache positivement les Aquitains proprement dits aux Ibères, et n'admet que peu de différence (puxpfcv ^apa^arTovraç raîç 7>otto«ç), entre les Celtes et les Belges 1 . Cela s'applique fort bien aux deux dialectes celtiques, lesquels, plus rapprochés alors de leurs origines communes, différaient sans doute moins que dans l'état où nous les connaissons. Les nombreuses coïncidences des noms de lieux et d'hommes, que l'on remarque dans toutes les parties de la Gaule, se reproduisent également entre ceux de l'Irlande et des deux Bretagnes, et ne prouvent rien pour l'homogénéité du gaulois. Jusqu'à présent les arguments philologiques n'ont guère roulé que sur cette classe de mots, ainsi que sur un certain nombre de termes transmis par les anciens; mais l'analyse des inscriptions apporte désormais un élément nouveau et plus décisif dans la question. Si l'on venait à en découvrir du même genre dans l'ancienne Gaule belgique, et qu'elles offrissent un cachet décidément cymrique, la question serait tranchée.
Je dois rappeler aussi que l'interprétation des formules médicales de Marcellus de Bordeaux par l'irlandais, que j'ai tentée en collaboration avec J. Grimm, reçoit une confirmation importante par celle des inscriptions. Ces formules, de deux ou trois siècles plus modernes, et sans doute plus ou moins altérées, témoignent déjà d'une décadence de la langue, et résistent, par leur nature même, à une élucidation parfaitement sûre. Mais quelques doutes qu'elles puissent laisser encore pour les détails, le fait de
1 Strab. IV, 1.
leur affinité avec l'irlandais ne saurait être contesté, et Zeuss lui-même, notre maître à tous, l'a expressément reconnue après l'avoir niée 1 . Il est infiniment à regretter qu'une mort prématurée ait enlevé ce savant à la science avant qu'il ait pu apporter à cette question les lumières de sa saine et forte érudition.
Tout ceci appuie, sans contredit, les idées de Thierry sur la division des Gaulois en Galls, Kimris et Gallo-Kimris, système qui pèche sans doute par des assertions trop absolues, mais qui n'est pas si près de sa ruine que le croit M. Roget de Belloguet 2 . Les faits constatés jusqu'à présent sont cependant insuffisants encore pour servir de base à une ethnographie gauloise aussi complète. Si jamais on y arrive, ce qui est douteux, ce ne sera qu'à l'aide de nouvelles découvertes, ainsi que d'une étude plus approfondie des restes du gaulois et des anciens dialectes néo-celtiques.
• Dans la préface de sa Grammatica celtica, p. 48, Zeuss avait dit : Quœ apud Marcellum Burdegalensem...., legimtur peregrina, inaudita vel incognita, si quis quœsiverit in hoc opère, non inveniet : in his omnibus enim equidem nec inveni vocem celticam nec invenio. — Plus tard, et mieux instruit par un examen subséquent, il a reconnu la celticité de ces formules par une lettre adressée à Grimm, et communiquée à l'Académie de Berlin.
* Ethnog. gaul. p. 282. « La dualité gauloise de M. Am. Thierry me paraît « donc bien près de la ruine au point de vue philologique. »