ANALYSE DES INSCRIPTIONS
Observations préliminaires.
Ce qui frappe au premier coup d'œil, dans ces sept inscriptions, qui se refusent à toute interprétation classique, c'est le retour constant du mot ieuru, dans le n° I €ta>pov, lequel a été pris d'abord pour un nom propre par tous ceux qui ont tenté l'explication du n° VII de Vieux-Poitiers. On peut voir dans le Journal de f Institut (2 me sect. avril-mai 1856) les singulières conjectures proposées par divers antiquaires pour en tirer un sens quelconque , et qu'il serait inutile de rapporter. Un épigraphiste croyait trouver le nom de Jésus dans le ieuru de l'inscription* de Nevers (n°-V)\ C'est M. Cardin, de la Société des antiquaires de l'Ouest, qui, le premier, a conjecturé que ce mot devait être un verbe celtique, avec la signification probable de vovit ou erexit. M. l'abbé Àuber, en s'occupant de l'inscription du vase métallique de Dijon (n° VI), reconnaît également dans ieuru un verbe; mais il hésite entre le sens de fecit; dédit, ou peut-être sacravit, en pensant à une provenance du grec /epoco, supposition inadmissible comme nous le ver-
4 Ethnog. ganl. % p. 197, note.
rons. M. Roget de Belloguet croit aussi à une connexion du mot gaulois avec le grec, mais il admet la possibilité que les deux langues aient possédé originellement les deux termes \ On verra plus loin que cette hypothèse ne peut pas mieux se défendre que la première.
Du moment que ieuru est reconnu comme un verbe, on s'explique sans peine pourquoi il reparaît constamment dans les inscriptions; et, en examinant celles-ci d'une manière générale, en remarquant surtout les analogies de leurs constructions, on arrive bien vite à y voir des dédicaces, des inscriptions votives, lesquelles renferment:
1° Le nom du consécrateur;
2° Le nom de l'objet consacré;
3° Le nom de l'être, divin ou humain, auquel s'adresse la consécration.
Quelquefois, cependant, le second manque comme dans le n° V, et même les deux derniers sont sous-entendus, commerdans le n° VI. Tout le reste n'est qu'accessoire.
Ceci est évident surtout, dès le premier abord, pour l'inscription de Vaison (n° I), parce que l'objet consacré est un nemetum, que l'on sait positivement avoir signifié en gaulois un fanum, ou sacettum, et que le nom de Belisama est connu d'ailleurs comme celui d'une divinité celtique. En partant de ces données générales comme base, il ne reste plus que des difficultés de détail; mais c'est la discussion même de ces détails qui offre le plus d'intérêt au point de vue philologique.
Une autre observation qui frappe tout d'abord, c'est que, à l'exception du nom romain de Martialis (n° H), tous les autres nous offrent au nominatif la terminaison os que l'on
* Ethnog. gaul., p. 200.
retrouve aussi ordinairement sur les médailles gauloises. Voyez dans Duchalais et ailleurs , Atisios, Audos, Àuscrocos, Brigios, Cisiambos, Eccaios, Epenos, Giamilos, Nonnos, Viros, etc. Les inscriptions gallo-romaines la présentent rarement, et je ne trouve dans Gruter que le nom cisalpin Eitlumios (945-5, Patavii), auquel répond singulièrement bien celui d'Etlym qui se rencontre dans les Mabinogion cymriques 1 . Cette circonstance déjà indique que la terminaison os était bien gauloise, et que le us latin lui a été substitué. On peut en conclure que Ys constituait en général le suffixe des nominatifs masculins, comme dans les autres langues indo-européennes, et que l'a des thèmes sanscrits, conservé par le lithuanien, et que le latin change en w, était devenu o en gaulois comme en grec. Les deux dialectes néo-celtiques ont complètement perdu ce suffixe du nominatif, mais il paraît certain que l'irlandais le possédait encore vers les premiers siècles de notre ère. D'après M. Whitney Stokes, en effet, un savant irlandais, le D r Graves, a découvert dans les inscriptions en ogham plusieurs exemples de nominatifs en as et as, tels que le nom de Corpima^as ? devenu plus tard Corbmac et Cormac*.
Je passe maintenant à l'analyse détaillée des textes, en les reproduisant en caractères ordinaires, et tels qu'ils doivent être lus en séparant les mots.
4 The Mabinogion from ancient welsh manuscripts, etc., by Charlotte Guest. London 1849. I,p. 276.
* Beitrœge zur vergleich. Sprachforschung von Kuhn und Schleicher. Berlin, 1858, t. I, p. 448. — On sait que Y ogham était un ancien alphabet sacré et secreUhez les Gaëls de l'Irlande. Voy. sur ce sujet, O'Donovan, Irish Grammar. Introd. p.xlijetsuiv.