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et fusion de races, ce dut étre sur celle fronticre, ouverte
de tous cétés aux invasions et aux influences du dehors, et quil n’est donc pas étonnant que, sans cesser d’étre francais, Vesprit des habitants rappelle a certains égards Lesprit plus austére et moins souple des peuples du Nord.
» Or; aptitude aux grandes idées générales, et en méme temps goat de l’érudition patiente et massive, tendance inyincible A la poésie, au réve, méme au mysticisme, et tout 4 la fois culte inquiétant de la force, de la violence méme : tels sont bien, semble-t-il, les caractéres les plus saillants du génie allemand!. Mais ne sont-ce pas la quelques-uns aussi des traits principaux du génie de Taine) Et certes, je n'ai garde d’oublier tout ce que cet adversaire de l’esprit classique a di a-l’esprit classique ; je sais qu il aveu en propre les plus heureux dons du génie
francais. « Ma forme d’esprit, écrivait-l, est francaise et.
latine... » Sa forme, oui, sans doute, mais sa forme seule. Comme on l’a dit excellemment, « Taine avait une ima— gination germanique, administrée et exploitée par une raison latine »?.
1. Ce n’est pas aux Allemands qu'il nous faut demander une définition exacte du génie allemand; les peuples, comme les individus, ne se con- “naissent jamais bien eux-mémes. Voyez pour plus de précision, au tome V de |’ Histoire de la littérature anglaise, la belle étude de Taine sur Carlyle, déja publiée dans les Débats en octobre et novembre 1860; — dans les Mélanges de critique religieuse d'Edmond Scherer, l'article sur Hegel et l'hegelianisme, daté de 1861; — dans les Etudes sur la France contemporaine de M, Georges Renard, les pages consacrées A V Influence del Allemagne sur la France de 1870 & 1885; — dans les Nouveaux Essais de psychologie contemporaine de M. Paul Bourget, étude sur Amiel (cf, en particulier le chapitre intitulé: U’Influence germanique); enfin, dans les récentes Etudes d'histoire de la philosophie de M. Emile Boutroux, les beaux articles sur Kant et sur Jacob Behmee.
2, Emile Boutmy, Taine, Scherer, Laboulaye (Paris, A. Colin, rgor, p. 35). Ce témoignage a d’autant plus de valeur 4 mes yeux que M. Boutmy est assurément l’un des hommes qui ont le mieux connu Taine, et qui ont aimé au point de modeler leur pensée sur Ja sienne et d’évoluer avec lui, L’admirable étude qu’il a consacrée & son maitre au lendemain de sa tort, — étude qu’on serait tenté de trouver trop bréve, si la suggestive et volontaire concision n’en augmentait pas le prix, — fait autant
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Ges disposttions natives de son esprit, legs lointain de la race, apparaissent déja 4 plus d’une reprise au cours de son hérédité familiale. Il appartenait & une famille de petits bourgeois et de fonctionnaires qui, de longue date, t avait pris pied dans le pays: ce n’était en aucune facon une famille de « déracinés ». Le pre était avoué & Vouziers, le grand-pére avait été sous-préfet 2 Rocroy. Sous Pancien Régime, plusieurs Taine remplirent les fonctions d’échevin. L’un d’eux, au xvii? siécle, avait été surnommé par son entourage Taine le philosophe. L’auteur de la Littérature anglaise avait des tantes qui, toutes confinées qu elles fussent, au fond de leur province, dans une vie dévyotieuse et étroite, avaient gardé un trés libre esprit, un gout tres vif pour les choses anciennes ou belles, meubles, poteries, arbustes ; l’une d’elles aimait 4 philosopher avec son neyeu, Inui écrivant de longues lettres ou elle discutait et réfutait ses théories, opposant systeéme a systéme, syllogisme a syllogisme‘. On le voit, le don philosophique, le gott du. beau étaient de tradition dans la famille; et le neveu de Taine, M. Chevrillon, le philosophe-potte de Terres mortes, n’est certes pas fait pour rompre avec cette tradition.
C’est dans ce milieu simple, laborieux, paisible que
grandit l’enfant. Il en garda toujours au fond de l’ame Ja
d@honneur & celui qui I’a inspirée qu’a-celui qui V’a écrile; et je n’en saurais trop recommander la lecture. — Un éerivain italien, M. G. Barzellotli, dans l'un des meilleurs et plus intéressants ouvrages qu’on ait écrits sur laine (on vient justement de Je traduire en francais sous ce titre Ja Philosophie de H. aine, Paris, Alcan, 1900) s’est sur ce point enligrement rencontré avec M. Boutmy. II ‘déhnit Laine (p. 11) « une intelligence fonciérement francaise, fécondée par des idées d’origine et de tradition germaniques », el son livre est, pour une bonne part, Villustration de ce point de vue. :
“1, Je dois la plupart de ces détails sur les origines, la famille et les premiéres années de Taine 4 M™ Taine elle-méme, — Voir aussi dans les Images de France de M, Emile Hinzelin, l'étude intitulée VvArbre de Taine & Vonziers, et dans le Journal du 25 janvier 1900, Varticle de M. Maurice Warrés sur 1@ Maison natale de M. Taine.
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-douce et bienfaisante image. Un idéal de vie.calme, régu-
liére et modeste, beaucoup de travail dans “beaucoup de tendresse, les intimes satisfactions du foyer domestique unies aux pures joies de l’intelligence, voila sans aucun douteé sous quelle forme il apprit a concevoir l’existence et le bonheur. Les observateurs superficiels seuls ont pu s’y tromper: Taine était un simple et un candide; et, en dépit des apparences, en dépit de certains engouements et de certains paradoxes, ce n’est ni dans Balzac, ni dans Stendhal, ni dans Musset (et je l’en félicite) qu’ na. appris a vivre sa’ belle vie morale. Il lui est arrivé, je le sais, de voir le-monde et de juger les hommes avec des partis pris d’artiste, de potte — et de pocte romantique. Mais, méme dans ses Carnets de voyage, si durs pourtant aux meeurs provinciales, voyez-le, 4 Douai, comme il « réve naturellement au bonheur calme », bourgeois, des petites villes et des gens simples: « « Avoir une maison 2 soi, tout entitre en briques vernies !..: Comme on serait heureux d’étre heureux! » Voila, a peine voilé par un peu dironie, le vrai Taine, celui que sculs quelques intimes ont bien connu, celui qui parlait en termes si touchants de sa mere, « unique amie qui occupait la premiére place dans son ceeur », celui enfin dont la sensibilité frémissante, naive et un peu craintive devait, sous des formes violentes et indignées, sc donner si libre carritre
dans les Origines.
Taine avait douze ans quand il perdit son pore. Celui-
ci, « esprit trés fin ct trés cultrvé », rimeur méme Aa ses
heures de chansons qu'on se rappelle encore dans le-pays, n’eut sans doute pas le temps d’exercer sur son fils une bien profonde influence. Mais, l’aulomne yenu, il aimait ~ A faire avec lui de longues promenades dans la forét voisine: « Je me souviens du long silence o& nous tombions lorsque, lieue aprés lieue, nous relrouvions toujours les tétes rondes des chénes, les files d’arbres étagés et la senteur
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de l’éternelle yerdure!. » Ainsi se forma cette Ame qui resta toujours plus éprise ee « choses naturelles » que des « ceuvres d’art », et a qui « rien ne semblait égal aux montagnes, a la mer, aux foréts et aux fleuves 2 ». Pendle: que le pére enseignait lui-méme a l’enfant les premiers éléments du latin, un oncle lui apprenait l’anglais ; et, par une curieuse -coincidence, il eut, pour ainsi dire, en méme temps la révélation littéraire des deux génies que nous avons cru trouver a ses origines.
La longue maladie du pére, ie deuil précoce et la dou-
leur inconsolée de la mére assombrirent singuligrement
ses premitres années. Cette brusque ean des dures
réalités dela vie lui laissa tout un fond de tristesse qui.
plus d’une fois a percé dans ses livres *. Nos impressions d’enfance nous informent a notre insu: ce sont elles-qui déterminent le tour de notre sensibilité, notre fagon de voir et de juger le monde et les hommes ; et quand nous nous
sentons joyeux ou sombres, le plus souvent nous ne faisons |
que nous souyenir. Joignez 4 cela deux internats successifs et loin des siens, l’un A Rethel, et l’autre a Paris, et les souvenirs un peu moroses qu’il parait en avoir emportés : sa santé chétive, ses gouts de réflexion solitaire et précoce s’'accommodaient mal de ce « régime antisocial et antinaturel ». Enfin, en 1842, il est éléve externe de quatriéme au collége Bourbon; il vit 4 Paris avec sa metre et ses deux sceurs ; il a quatorze ans, et déja il est le plus réfléchi et le plus méthodique des écoliers ; déja, nous dit-on, il se