‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 37 sur 86 · Lettre au Francais du 25 janvier · texte numérisé non relu

Lettre au Francais du 25 janvier

a. Article sur T. Ribot, Bain, H. Spencer (Débats du 4 mars 1874).

3. Hommay, V’Idée de in nécessité dans la philosophie de M. Taine (Revue philusophique, 1887, t. XXIV).

reuse: elle est le libre exercice d’une Prison Calne, apalsée, heureuse, qui adore les nécessités éternelles, et qui, en les contemplant, participe 4 leur éternité. « Nous avons beaucoup appris depuis seize siecles, mais nous n avons rien découvert en morale qui atteigne a la hauteur et ala vérité de cette doctrine!.. » — Rien, — sauf le christianisme, ce stoicisme des humbles.

Telle parait bien avoir été, & Végard du probléme du,

bonheur, Lattitude habituelle de la pensée de Taine, et telle est bien, je crois, la persuasion intime qui, au total, se dégage de son cuvre. Et il est possible, il est méme certain que sa sensibilité d’ «homme naturellement triste qui a cherché un alibi dans la lumiére des hautes spéculations pour se dérober au noir de ses pensées de fond.» s'est souvent trahie dans ses livres par de brusques échappées,

par d’apres accents d’une mélancolie tantot trés sobre et

tantot largement épandue. Comme tous ceux qui ont vralment vécu, il avait. connu « les premiers créve-cceur de la jeunesse >; il avait éprouvé « la dureté ordinaire du commerce humain »; et ses déceptions, ¢a et 1a, s’avouaient

1. A Ja place de cette phrase et de la suivante, on lisait dans le texte " primitif (Débats du 25 mars 1858): « Quelque jugement que Von porte sur cette doctrine, j’ose demander si les gens qui, aujourd hui, pensent ou essaient de penser d’aprés Marc-Auréle ont l’esprit bas et immoral. » Il y a Ja un accent personnel, avec une pointe d’amertume peut-étre, qui suffisent a nous révéler Ja portée presque polémique de cet article. — Quelques années plus tard (1865), venant 4 parler de Marc-Auréle & propos des Entretiens sur histoire de Zeller (Nouveaux Lundis, t. 1X, p: 337) Sainte-Beuve, avec sa finesse ordinaire, s’exprimait ainsi sur le compte du noble empereur : « I) a eu, dans ces derniers temps, un rafraichissement de renommée parminous..... Je ne sais comment cela s’est fait, mais je vois comme un concours ouvert & son sujet et qui n’est pas fermé encore. » Et il signalait les articles ou livres de Noél des Vergers, de Renan, de Martha, de Bersot, de Louis Bouilhet et de Paul de Saint- Victor. Il aurait pu mentionner aussi V’article de Taine, le livre d’E, de Suckau, et un article enfin de J.-J. Weiss (Débats du 16 janvier 1861). Il semble, en effet, qu’a ce moment précis du siecle, il y ait eu, dans \'histoire des idées en France, comme une corte de renaissance stoicienne qui n’aurait pas été sans action sur la formation et la vulgarisation de certaines théories morales contemporaines. C’esb vers la méme époque (1866) que se fonde le journal intitulé La Mosale indépendante.

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au détour d'une page. Mais le philosophe en lui n’aimait pas qu'on transformat en systeme ces impressions et ces surprises de l’expéricnce et de ’humeur individuelles. « Misanthrope et détracteur de Vespéce humaine », voila comment il qualifiait Schopenhauer‘. « Je le remercie,

disait-il d’un critique, de ne m’ayoir pas rangé, comme » Va fait M. Bourget, parmi les pessimistes. » Et il ajoutait :

« Etre pessimiste ou optimiste, cela est permis aux poctes et aux artistes, non aux hommes qui ontlesprit scientifique. »

N’irons-nous pas plus loin encore} N’écouterons-nous pas la legon qui est comme impliquée dans cette ceuvre remplie jusqu’au bout par le culte ct la passion de la science, dans cette vie qui a été soutenue parla conviction intime, conviction sans éclipse et sans défaillance, que la. science est. « la reine légitime du monde et de l'avenir »,

quelle suffit ou suffira un jour a toutes les aspirations et

a tous les vrais besoins de l’’me humaine, qu'elle mérite tous les sacrifices, justifie tous. les espoirs, contient tous les remédes)? Combien de fois et sous combien de formes Taine ne nous a-t-il pas tenu ce langage! Combien d’hymnes 8 la science ce povte n’a-t-il pas chantés! A Ja fin de l'un deux, il s’écriait : « Confinés dans un coin de lespace et de Ta durée, éphéméres, abrégés demain peutétre par le contre-coup ‘d'une explosion ou par le hasard d'un mélange, nous pouvons découvrir plusieurs de’ ces lois et concevoir l'ensemble de cette vie. Cela vaut la peine de vivre; la fortune et la nature nous ont bien traités?. » Quelques années plus tard, il était plus explicite encore. Prenant Gloquemment la défense de tous ceux qui ont

1. Derniers Essais de critique et @histoire, p, 112 (article sur la Philosophie de Schopenhauer, par Th, Ribot). ne

2. Lissais de critique et d'histoire: M. Troplong et M. de Montalembert, éditions actuelles, p, 328. L’article a d’abord paru dans les Débats des 28, 29, 30 avril 1857, Je reléve cette curiéuse variante dans

le texte primitif: « Cela seul vaudrait la peine de vivre, ct dans Pim—' ata OO ES Dae

-voué leur vie a la science, « ingénieurs et plonniers qui sondent et jalonnent » la route de l'avenir : « Ils tra- — vaillent, disait-il, et ils sentent qu’ils ne recueilleront pas =” le fruit de leur labeur. Mais, si grand que soit le blame a quils encourent, ils ont confiance en la vérité. Ils pensent ae que plus homme sinstruit, plas il devient capable d’amé- . 3 liorer sa condition et sa condutte. Ils sont persuadés qu’en fait de morale comme en fait de physique, l’abondance et Peete Texactitude des connaissances finissent par aboutir au droit jugement et & la bonne pratique... Ils osent dire + ae enfin qu’aujourd’hui déja, dans l'état tel quel de nos con- aie naissances, parmi tant de lacunes et d’ébauches, ni la dis-

cordance des observations, ni le péle-méle des doctrines le ne conduisent un esprit bien fait au découragement ou au A scepticisme’... » Ces optimistes paroles, jamais Taine ne “\ ie les a désayouées : elles expliquent sa vie et elles achévent =~

sa doctrine. « Je lai entendu un jour, écrivait M. Sabatier iy peu aprés sa mort?, dire a quelques-uns de ses disciples, ie fort étonnés de cette confidence: « Je crois sérieusement | que le monde va au mieux, que le bien est une réalité, et ut oP c'est ce qui fait que je puis m’associer en toute sincérité d’ime a la priére des humbles : Adveniat regnum tuum! » ae Et ceux qui ont recueilli cet aveu, et ceux qui se sont nourris de cette forte et haute pensée ne reliront jamais sans un retour sur eux-mémes etssur leur maitre ces der- od niéres lignes des Derniers Essais de critique et d histoire*, iat

aense chaos des destinées mortelles, nows ne sommes pas les plus mal-

traités, » On voit que, d’une année a |’autre (la 1% édition des Hssais est de 1858, et la phrase corrigée, telle qu’on I’a lue plus haut, s’y trouve, <x déja), Voptimisme de Taine est devenu plus robuste, plus affirmatif.

1. Article sur Camille Selden, ’ Hsprit des femmes de notre tenps (Débats du 26 janvier 1865). .

2. Temps du 7 mars 1393. — Sur cette question du pessimisme ou de Yoptimisme de Taine, voir encore Delbos, op. cit., p. 508-520; Boutmy,

op. cit., p. 47-48, et Barzellotti, op. cit., p. 29-30, 380-389.

8. Article sur Kdouard Bertin (mai 1889) écrit pour le Livre du Centenaive du Journal des Débats. Taine élait, au dire de Renan, « homme qu’Edouard Bertin avait Je plus aimé ». (Feusles détachées, p. 141).

4 Aitkin, angina

cag

vérilable testament moral d’une vie youée tout entiére au: dur labeur de l’intelligence : ;

=e Longtemps encore ils reverront dalis leur esprit cette figure male, rude, vieillie, et qui pourtant savait sourire ; plus d’une fois ils réfléchiront sur sa maniére d’entendre la vie. G’est a peu prés celle que Goethe a enseignée et pratiquée avec une maitrise incomparable : renfermer son ambition dans l’enceinte de sa personne, et considérer le succés extérieur comme accessoire; étendre incessamment la portée de son regard et lhorizon de sa pensée; pour. cela, ne pas tenter plusieurs routes, en amateur, ne pas voguer au hasard, mais se choisir et se frayer une voie particuliére, y persister, y avancer tous les jours, de toute sa force, aussi loin qu'on peut; et néanmoins ne pas sy confiner : au contraire, se ménager par cdté des percées et des sorties, des excursions et aes apercus, rlliaenes et diversifier ses points de vue, garder jusqu’a la fin la

¢ grande curlosité, ajouter a son esprit tout ce qu on peut

puiser dans les autres esprits; dés le début, savoir. ses limites et les accepter, ¢tre content d’avoir pu contempler et penser le monde, croire que cela vaut la peine de vivre. D’autres partis pris plus tranchés sont plus frappants ou plus attrayants; celui-ci, plus proportionné kela nature humaine et au cours ordinaire des choses, est peut-étre le meilleur a prendre. »

Peut-¢tre, — s‘il n’y manquait le Misereor super turbam.

. CHAPITRE Ill

Bere tage ~« Quoique philosophe, il fut poste. »

(Art. sur les Jeunes gens de Platon.) = - Un concert vague emplit l’espace illimiteé 3

Les ondes de l’éther palpitent en cadence; - NS

L’atome imperceptible exécute sa danse, Sur un rythme savant, 4 sa forme adapté.

Par son premier élan et son poids emporté, ' L’astre roule, décrit son orbe et recommence ; }

sats Te monde harmonieux, sous un archet immense,

Vibre et chante tout bas l’hymne de sa beauté.

O mes bienheureux chats! Votre rouet paisible

Nous apporte une yoix de ce choeur invisibt®

Ou se dit le secret du mystique univers.

O grave mélopée! O musique discrete!

J écoute, je comprends ; mon cceur devient potte,

Et mon cceur tout entier a frémi dans mes vers.

Ces beaux vérs, d'une forme, un peu laborieuse peut-

@tre, sont-d’Hippolyte Taine. Comme pour se prouver a -Jui-méme qu'il était capable de parler la langue des Hérédia et des Sully Prudhomme, il avait composé douze sonnets humoristiques qu'il youlait dérober au grand public, et qui sont « dédiés » a ses. chats. Nul doute qu'il n’ett.

tenu qu’a lui d’assouplir encore son instrument, et d’écrire, __

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sill’avait voulu, soit des Trophées, soit méme une Vie in-.

térieure. Assurément il était au moins aussi bien doué pour Vart difficile des vers que plus d’un des poet minores: du romantisme ou du'Parnasse. Mais lui-méme, trop mo-; deste, n’en jugeait probablement pas ainsi. « J’ai vu de. trop pres, disait-il, les vrais artistes, les tétes fécondes, |

capables d’enfanter des figures vivantes, pour admettre’

que jen soils un. » Et pourtant, comme sl expression des idées abstraites ne lui suffisait pas, comme s‘il y avait en lui des réserves inemployées de sensibilité et d'imagination que la philosophie, la critique, l’histoire méme ne

parvenaient pas a épuiser, comme si, tout au fond de lui-~

méme, il éprouvait je ne sais quel besoin et quel désir

impérieux de création artistique, il fut plus d’une fois

tenté par la littérature d’imagination : « Mon plaisir cette - année, écrivait-il en 1862, a été d’observer en vue d'un roman futur; j’allais dans les salons comme a l’amphithéAtre!. » Le roman fut commencé; mais au bout de quatre-vingt-dix pages, le romancier improvisé s’arréta, constatant que son roman « n’était que de l’analyse psychologique personnelle ». Peut-étre eut-il.tort de ne pas poursuivre : Adolphe et Dominique ne sont pas autre chose que « de l'analyse psychologique personnelle »; et il edt été curieux de voir Taine frayer en quelque facgon la voie a M. Paul Bourget.

Quoi qu'il en soit, sil est vrai que, comme l’a dit Sainte-Beuve, en deux vers involontaires,

Jl existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes, Un potte mort jeune & qui l’homme survit,

le potte chez Taine est mort assez tard, — ses vers sont, datés de 1883, — pour qu’on puisse se demander s'il

maurait pas loujours vécu. Ne prenons pas, j’y consens,

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