‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 39 sur 86 · POETES · texte numérisé non relu

POETES

« Je demande pardon pour ces métaphores, écrit-il ; ona

Yair d’arranger des phrases, et l'on ne fait que raconter ses sensations. » Cela est rigoureusement vrai de toutes les images dont il parstme ses livres. Et quil ait, pour mieux « raconter ses sensations », obéi aux influences d’alentour ; qv il ait profité des legons et des exemples des Gautier et des Flaubert, des Saint-Victor et peut-étre ‘méme des Goncourt: rien de plus exact, et d’ailleurs rien de plus légitime. Mais il n’aurait pas écrit comme eux sil n’avait pas vu les choses comme eux. « On ne se donne pas son “style, dit-il encore ; on le recoit des faits avec qui l’on est en commerce. » Vivant & la fois parmi les abstractions. et parmi les phénoménes du monde sensible ou du monde moral, il a, dans sa prose, étroitement uni ces deux « ordres ». Les faits ne se sont imposés 4 son attention

qu autant quils lui paraissaient susceptibles d’étre con—

yertis en une idée ; et l'idée, & son tour, n’était complete A ses yeux que si elle se transformait en une sensation ?.

Ab

Cette structure toute personnelle desprit, celle forme particulitre d’imagination, également propre QR saisir 1’ « essence » abstraite et les contours visibles des choses, nous explique les caractéres originaux du style de Taine. A une condition cependant: c’est que l'on y joigne un autre trait, que nous lui demanderons de définir: « Par le fond de esprit, celui-ci est un elassique. On s’en aper-

1. « Plusieurs propositions abstraites de suite lui causaient 4 Ja fin une sorte de malaise. Jl avait un besoin impatient de les relraduire en Jan= gage concret, d’accompagner chaque idée d’une sensation, do éclairer par une de ces comparaisons lumineuses, admirablement tenues jusqu’au bout et rigoureusement paralléles dont il avait le secret, de la confirmer par une file serrée de petils faits ou il mettait de la couleur et de la

vie, » (E, Boutmy, op. cif., p. 25-26).

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150 | ESSAI SU TAME) ete

coit & sa passion, je dirais presque a son adoration pour Ja noble antiquité grecque. On s’en apercoit mieux encore a la structure de son style. Il ne procede point par de petites phrases Paconoen et haletantes, par brusques élans désordonnés, par soubresauts irréguliers et violents comme les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique, mais par longs morceaux dont tous les membres sont liés, et qui, d’une marche continue, vont jusqu au coup final. Il lie ses idées; il redouble ses expressions; 11 mesure et prolonge les crescendo; il atteint naturellement au rythme et a l’ampleur; il est orateur

dans Je vrai et noble sens du mot, car il démontre et il:

explique, et quoiqu’on le considére le plus souvent comme un esprit fonciérement moderne et fonciérement coloriste,

Jose dire que par la logique naturelle, par le développe— -ment progressif, par les symétries involontaires de ses

idées et de son style, il est Latin, Italien, Frangais si l’on veut, en tout cas parlisan et admirateur myolontaire de cette grande école de rhétorique et d'éloquence qui, née & Athénes et a Rome, s'est transmise a travers le xv’ siécle: jusqu’ anous!. »

Est-ce dé Taine lui-méme, ou de Paul de Saint-Victor qu'il s’agit ici! Qu’on relise aprés cela Je livre de U'Idéal dans l'art et la belle étude sur Edouard Berlin, ce « manifeste d’un classique intransigeant », comme on I’ si heureusement appelée?; qu’on analyse les procédés d’expression familiers a I’écrivain; qu'on étudie l’allure

générale et comme le mécanisme de sa phrase, sa maniére |

propre de composer, de conduire ses développements et d’enchainer ses idées, de les présenter suivant un ordre

régulier et progressif, de les « condenser » a la fin « dans

1, Derniers Hesttie de critique et d’histoire, p. 30-31; article sur Paul de Saint-Victor.

a. E. Boutmy, op. cét., p. 34. — Voir aussi aux appendices la lettre: si caractéristique & Francis Pink:

ee eye — ; : ra 4 :

une formule portative »; qu'on recueille enfin tels aveux

significatifs tombés ¢a et.la de sa plume: « Le public ne

comprend pas et ne veut pas comprendre ; il faut lui dire

six fois les choses pour qu'il les entende une fois. La

vérité n’entre dans son esprit que. par force; il faut la lui rebattre pour qu il finisse par l’écouter... Tout écrivain doit dire en commengant: Mon cher lecteur, je vais expli-

quer ceci. Et a la fin: Mon cher lecteur, je vous ai prouvé

cela‘. » Un pur classique seul a pu tenir ce langage et suivre fidélement ces préceptes ;-et l’on a 1a peut-étre le meilleur commentaire et la plus éloquente justification de

cet autre mot de Taine sur lui-méme qu'on a déja cité:

« Ma forme d’esprit est francaise et latine. » C’est donc bien & l’esprit classique qu'il convient de rapporter la forme que revétent tous les ouvrages de

Taine. Une tragédie de Racine, un sermon de Bourdaloue

ne sont pas mieux « comiposés » qu'un article ou qu'un livre de lui. Habile distribution des parties, sens délicat des proportions, ingéniosité piquante de la mise en ceuvre, aisance heureuse et finesse des transitions, tout cet art élégant ct subtil qui s’enseigne et qui s’apprend, dont médisent ceux-la seuls qui n’en sont pas capables, et qui fait que l’écrivain, pour « étre lu ayec plaisir et compris du premier coup », « prend a sa propre charge » toute la peine qu’il épargne & ses lecteurs, on sait que Taine y est passé maitre. Et de méme, rien de plus classique que le ton tout naturellement oratoire de ses moindres pages, que allure constamment périodique de son style. Non qu'il ne sache prendre, quand il le veut, le ton plus léger, la phrase courte, alerte et vive d’un Voltaire ou d’un - Diderot. Mais ce n’est pas 1a sa manictre habituelle. La

forme savante, puissante et grave, organique et vivante.

1, Article sur Je Ménandre de Guillaume Guizot (Revue de V Instruce tion publique, 10 mai 1855).

LE PORTE r We aS rbr |

d’un Bossuct ou d’un Pascal, avec ses amples développements progressifs, ses oppositions graduées, ses jeux de lumiére et d’ombre, voila celle qu'il préfere et quilmanie avec une stireté, un tactet une maitrise enfin qui, an’en pas douter, le feront étudier plus tard parmi les modéles de la prose classique frangaise.

Mais, comme il l’a dit d’un autre écrivain, « ce n’est * point la du style 4 facettes; toutes ces nuances et toutes ces antithéses de mots sont des nuances et des antithéses ad’ idées 1», Sil aime ce style, c'est qu'il est par excellence . le style qui « démontre » et qui « explique »; cest quil y voit, et avec raison, un instrument ae oleae au premier chef. « L’art de philosopher n’est que l'art de composer *. » Regardez-y de pris. Ces épithétes redoublées ne sont pas mises pour arrondir la phrase: elles sont la pour définir

avec plus de précision Vob‘et auquel | elles sont accolées. Ces « dix fagons au moins a exprimer une méme pensée » n’ont pas pour unique object d’attirer et de forcer l’attention du lecteur; elles nous révélent surtout un esprit ; difficile & contenter, avide et impatient de rendre toutes Jes nuances de Vidée qu'il a congue, qu’aucune’ expression ne satisfait ct n’épuise, et qui, atravers toutes les formules qu il invente, cherche encore et toujours la formule coneee cise et unique dont il a besoin pour se faire entendre jusqu’au bout. Mais rien dans tout cela n’est placé au hasard. ‘Toutes ces épithttes qui se suivent, s’appellent et se correspondent, tous ces traits qui se succédent et s’ajoutent les uns aux autres, lancés et comme assénés d'une main vigoureuse et infatigable, ce sont des faits, des. Aen hions et des preuves, qui viennent éclaircir, fortifier et enloncer plus ee dans lesprit Pidée générale

a . 1, Article sur l’Histoire de Washington, par C. de Witt (Revue fe tf PInstruction publique, 12 avril 1855), cee a. Essai sur Lite-Live, p. 123.

LE PORTE ‘ qui les domine et qui les soutient. Relisez, par exemple, cette phrase choisie presque au hasard: « Les gens qui ont longtemps causé et correspondu avec M. Guillaume Guizot savent qu'il aA un haut degré l’esprit littéraire, e est-d-dire ingénieux, brillant, amoureux de nuances, de curiosités, de délicatesses, bref, composé des qualités qui, développées et cultivées jusqu’au bout, ont produit un Nodier, un Villemain et l’ancien Sainte-Beuve, je veux dire la délicatesse raffinée, la fantaisie chatoyante, la grace earessante et presque féminine, le tact, l'amour et la possession naturelle de toutes les réussites et de toutes les

élégances de style et de sentiment!. » L’écrivain s’y est

-repris & trois fois pour nous expliquer sa pensée et nous -

développer sa formule; par trois fois il a, ‘si je puis dire, rouvert sa phrase pour ajouter des traits nouveaux et des définitions nouvelles ; et il ne l’a close que lorsqu’ila jugé son lecteur sullisamment persuadé et suflisamment instruit. On I’a dit avec force: « Seribitur ad probandum pourrait étre l’épigraphe de toute son ceuvre 2»

« Depuis dix ans, écrivait Taine en 1862, mon idée fon- . :

‘damentale a été: Lt faut peindre homme a la fagon des artistes, et, en méme temps, le construire 4 la fagon des raisonneurs : l’idée est vraie, elle produit des effets puissants, je lui dois mon succés, mais elle démonte le cerveau... Je jutte entre les deux tendances, celle d’autrefois et celle d’aujourd’hui*. » Or, « peindre l'homme 8 la facon des

"artistes », il nous l’a dit lui-méme, c'est noter « les taches —

que font les objets sur sa rétine », c’est « raconter ses sen

salions ». Et si l’on veut savoir avec plus de précision a ‘ x r >

encore ce qu'il entend par la, écoutons-le, dans use page

1, Article sur Guillaume Guizot et son cours sus Montaigne (Dé- ‘bats du 12 janvier 1866).

2, E, Boutmy, op. cit.

3. Cité par M. Sorel (Discours de réception & V Académie [rangaise).

“D4 - “ESSAI. SUR TAINE ‘ qui est presque une confession littéraire, Jouer chez un

. . romancier et critique contemporain « la brusquerie de “élan, ’habitude du mot propre et pittoresque, la persua-

sion quil faut dire ce qu'on voit, comme on le voit, la sincé-

rité de l’'impression qui ne recule jamais devant la circons-

tance frappante et la vérité du petit fait sensible, la fermeté

de la main qui enfonce droit et profondément la saillie et

la raillerie, Vintensité de l’émotion qui, longtemps con-—

+ ‘centrée et méditée, éclate au profit d'une noble cause en ironies améres ou en sympathies passionnées...1 » Je le demande 4 qui sait lire : est-ce que ces lignes, qui expriment

en raccourci toute l’esthétique et toute la « rhétorique » naturalistes, n’éclairent pas dune vive lumiére toute lceuvre écrite de Taine et ne nous donnent pas, je nose

dire la clef, mais au moins l'une des clefs de son style? :

Car il a tenu parole: il a dit ce quil a vu comme il Va

vu; iln’a jamais reculé devant le mot propre et pittoresque, devant la circonstance frappante et la vérité du petit fait sensible. Et par Ja il rejoimt ceux qu'il appelait « les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique ». Les -écrivains les plus hardis de l’école classique, remarquons-

. le, un Racine, un Molitre, méme un Bossuet, nous livrent bien rarement leurs sensations, leurs visions a l'état brut ;

le plus souvent ils les atténuent, ils les transposent ; ils les dépouillent de ce qu’elles ont de trop individuel, partant,

de ce qui, en elles, risquerait de choquer le gout commun . de leurs lecteurs ; ils songent toujours. & leur public, et ce ; public aime mieux ceux qui lui complaisent que ceux qui {Pétoanent. Ou bien, quand ils consentent & ne pas nous av priver d’une image neuve, imprévue, pittoresque, ils l’aménent avec tant d'art, ils nous y préparent ayec tant d’adresse, ils l’enveloppent et la neutralisent par des alliances de -

1. Article sur lV Hsprit des femmes de notre temps, par C. Selden (Débats du 26 janvier 1. >.

Re ad's - . a eer s .

nen é LE pokTE ; = 155.

+ .. f° mols ct de sons si ingénieuses et si discrétes, qu'elle passe’

inapercue, et que nous avons besoin de relire et de réfléchir pour en bien saisir toute la hardiesse et tout I’éclat. Avec’ ‘Taine, rien de semblable. La « sensation » étant donnée, : il veut la reproduire telle quelle ; et il ne quittera la plume. que lorsque sa phrase, par le mouvement quil lui a. imprimé, par la qualité des mots, adjectils ou verbes qu'il! y aréunis, par l’espece des images qu’il y a semées, lui aura:

rendu cette sensation initiale dans toute sa plénitude et.

dans toute sa naiveté. Et si l’on observe que les Goncourt

“ne procedent pas autrement, il faut au moins s’empresser. P

d’ajouter que, chez Taine, la sensation saccompagne tou— jours et se double d’une idée, que les mots sous sa plume

servyerit toujours a expliquer et a définir en méme temps

qu’a peindre et a faire revivre, et qu’avec lui enfin la forme classique n’est jamais en péril, et le moule traditionnel de

da phrase frangaise jamais en danger d’étre brisé, comme

un délicat objet d'art antique aux mains d’un Barbare ignorant et pueril. . ;

Suivons les principaux effets de cette disposition native soigneusement entretenue -et érigée en systéme. Si Taine, comme tous nos bons écrivains, est respectueux du génie: de la langue, s'il conserve & Ja phrase sa physionomie: générale, il ne se fait aucun scrupule de l’enrichir du labeur et des conquétes légitimes de tous les bons ouvriers: qui ont manié avant lui ce souple et viril instrument. Depuis plus d’un sidcle, la prose francaise a subi une transformation telle que, peu a peu, Vabime qui, jadis, la séparait de la poésie, a été comblé presque entitrement. Par’ dela les grammairiens du xvur* siécle, on est allé ressaisir la phrase si forte et si pleine que parlaient nos grands écrivains classiques ; a Vétudier de pres, on en a mieux compris les ressources et les vivantes beautés. On ne s’en est pas tenu Ja. On a ramené dans le courant ordinaire de la

langue bien des mots expressifs et drus, qu’un gout trop .

meTOO. » ESSAI SUR TAINE

Heicwens avait fini par en proscrire. D nie ont été eréés, d’autres ont été empruntés aux lexiques spéciaux des arts, des métiers ou des sciences, d’autres enfin nous sont venus de l’étranger. Le vocabulaire ainsi enrichi et renouvelé, la palette ainsi chargée de couleurs toutes neuves, on s'est avisé que la prose, comme la poésie, avait son rythme a elle: on s'est rendu compte que, par d’heureuses. combinaisons de sons, par de fines alliances de mots, par une épithete ingénieusement placée, par des coupes de phrase et des pauses savamment distribuées, on pouvaliétendre pr esque a Vinfini la valeur expressive du langage ; et l’on est arrivé a faire rendre a cette langue si monotone et si pauvre dans son agilité spirituelle qu’on écrivait encore A la fin du dernier siécle, jusqu’aux plus délicates et aux plus fugitives nuances de l’émotion et de la « sensation » personnelles. Toutes ces acquisitions nouvelles ont passé dans la prose de Taine; et, de Rousseau a Chateaubriand, de Chateaubriand a Victor Hugo et a Théophile Gautier, tout ce qui s'est fait pour eo et pour élargir sans la faire éclater la forme verbale que tant de chefsal’ ceuvre ont consacrée, pour la rendre capable de serrer de plus en plus étroitement la penséc, d’en reproduire tous, les mouvements, d’en suivre toutes les ondulations, il s’enest habilement emparé pqur traduire la sienne. « Comme un homme, au milieu d’une {éte, qui boit dans une coupe ciselée, debout a la premitre place, parmi les applaudissements et les fanfares, les yeux riants, la joie au fond du. coeur, échaullé et vivilié par le vin généreux qui descend dans sa poitrine, et que subitement on yoit palir ; il y avait du poison au fond de la coupe; il tombe et rale; ses pieds. convulsil’s battent les tapis de soic et tous les conyives elfarés regardent. » Dans les soixante volumes de Voltaire, yous’ ne trouveres pas une scule phrase ainsi construite. Une Vision émue a sur gi dans lesprit du potte : A mesure qu'elle . se déroule sous « i yeux dy son ime », d’un mot, d’une

rapide ct vive formule, il en note les principaux détails ct

comme les divers moments successifs ; le mouvement de sa

phrase suit les battements de son coeur et, en se dévelop-

pant, reproduit Vordre exact des images que son émotion

a successivement fait maitre. A la rime prés et & la cadence

aussi, cest une yéritable strophe; et Von ‘croirait lire la

traduction fidéle de quelques vers de Shakspeare, ou encore

ielle page de Bossuet ou semble avoir passé l’inspiration des prophétes d'Israél. .

Ce besoin de tout dire et de faire pacser dans les mots

~ toute la franchise et toute la force de limpression person-

nelle, aprés avoir transformé la phrase, crée tout natu-— ‘rellement le style imagé. N’en croyons pas Taine quand il écrit, lingrat: « Il faut dire hardiment que le style méta—

phorique est le style inexact eb quil n'est ni raisonnable, ni francais! ». « Le luxe d'images, a-t-il dit plus justement ailleurs, indique Vélan intérieur de V inspiration poétique?. » Lui-méme, on sait avec quelle persistance il a yérifié cette loi. Toutes les espéces de mélaphores se sont «donné rendez-vous dans ses livres, et il est assurément, dans notre sitcle, l'un des trois ou quatre grands écrivains qui ont le plus fait pour donner & l'imagination [rangaise les satisfactions dont le romantisme lui avait inoculé le besoin.

Ia des images fraiches et neuves, dignes de son cher Musset

ou de Tennyson: « Une lumiére jeune jouait sur les cimes humides, comme un sourire trempé de larmes ». Il ena de grandes et de fortes qui font songer a Pascal ou & Hugo, et qui, dans un raccourci lumineux, expriment avec une “vigueur. incomparable toute Ja poignante mélancolie de la destinée humaine. Parlant de Cromwell : « La mort vient, qui le tire par les pieds hors de la sctne, faisant la place

1. Article sur Stendhal (Nouvelle Revue de Paris, 1° mars 1864), 2. Article sur La Rechefuucuuld (Revue de VInstruction publique, eg avril 1355). 2 \

nette pour d’autres tragédies et d'autres comédiens. » Et ailleurs, & propos de tous ses amis disparus: « Nous marchons derriére eux, & petite distance, dans le sentier qui s'est dérobé sous leurs pas. II s’effondre sous les notres ; chaque jour nous enfoncons davantage et cette terre qui les. recouvre nous monte déja jusqu’aux genoux. »—

Un pareil « talent de voir les formes colorées et de trans-

‘former sans effort les idées abstraites en images sensibles »

ne va pas sans quelques inconvénients. Tout se paye en ce monde, et nos plus rares qualités ont pour rangon d’assez graves défauts. On ne croit pas impunément que « la force est la source de la véritable beauté », et qu il suflit presque, pour étre un grand artiste, de savoir « raconter ses sensations ». Car, si nos sensations sont habituellement violentes, si elles nous font habiter parmi les « grandeurs charnelles », si elles nous induisent en visions brutales, et en images constamment mateérielles, les « raconteronsnous » toujours telles que nous les éprouvons? N’auronsnous aucun scrupule & dire « ce que nous voyons comme nous le voyons »? Principe dangereux, qui peut justifier

les pires excés de plume, ect que Taine, — voyez son étude

sur Edouard Bertin!, — a fini par renier élogquemment, quand il vit ou il pouvait conduire de moins candides que lui. Mais lui-méme, il en avait été la premiére victime.. Emporté par sa verve et par ses théories, il accumulait les épithétes trop vives, les couleurs trop voyantes, les comparaisons trop matérielles. Il appelait Horace un « polisson », Tartufle « un sale cuistre, un paillard rougeaud de sacristie® »; il déclarait enfin que « le vice et la vertu sont’

1, Voir aussi aux Appendices }a lettre déja citée a Francis Poictevin.

2. Quand il a trouvé une expression particuligrement forte pour tra-~ duire son impression, il lui arrive de la reproduire en divers passages. « Le Christ maigre du moyen age, le misérable ver de terre déformé et sanglant..... », lisons-nous dans l’ Hist. de la litt. angl. (t. I, p. 262); dans la Philosophie de Vart (t. I, p. 352): « ... Christs qui semblent

Ne

des produits comme le vitriol et le sucre! »; et de gaité de cceur il encourait le reproche immérité de matérialisme de la part des esprits superficiels ou inattentifs qui ne s'apercevajent pas qu’ils étaient la dupe d’une métaphore trop forte. Ce qu’on a, bien a tort, appelé le « matéria— sme » de Taine, ce n’était tout simplement que sa vivacité, et j’oserai dire sa naiveté d’expression.

Mais peut-étre cette énergie ‘de style, « ceuvre d’un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop | loin », n’a-t-elle pas été sans rendre au génie de Taine d’importants services : elle lui a du moins permis de s‘exprimer tout entier, de déployer toutes ses puissances de poéte naturaliste. Or, ce poete serait-il complet, si nous

négligions un dernier trait qui achéve de le peindre, si nous nous abstenions de noter son symbolisme ingénu, et le don singulier qu’il posséde d’animer et de personnifier les phénoménes naturels? « Il n’y a que les dieux pour exprimer les choses; chaque paysage en produit un; je remonte toujours 4 mes anciens, pour y trouver l’expression acheyée, vraie, des sensations sourdes qui bourdonnent alors dans mon ame. Il me faudrait ici quelqu’un de ces poetes primitifs pour évoquer la déesse de ces montagnes, de ce vert si doux, de cette fraicheur intarissable. Impossible d’exprimer la grace, la jeunesse éternelle de ces pyramides verdoyantes et vierges, ou seules les foréts habitent, ou rien n’a vécu, sauf les foréts, depuis le pre-

des vers de terre foulés et sanglants... », et dans les Notes sur la province (p. 62-63): «le Christ, avec sa grande barbe, misérable ver de terre exténué par Ja douleur... » — « Mes yeux sont flamands », avouet-il quelque part (Notes, p. 241). Oui, certes, comme ceux de Rubens. 1, On notera que cette expression qui, sans doute, n’a fait tant de bruit que parce qu’on n’a pas lu la ligne qui précéde, avait déja figuré, presque identique, dans l'étude sur Balzac (Nouveaux Essais, p. 106- 107) sans soulever, je crois, la moindre clameur ; « Pour lui (le moraliste), y disait Taine, la vertu est un produit, comme le vin et le vinaigre, excellent 4 Ja vérité, et qu’il faut avoir chez soi en abondance, mais qui se fabrique comme les autres, par une série connue d’opérations fixes, avec un effet mesurable et certain, »

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-mier,jour!. » Qu’on pese chacune de ces paroles ; qu’on les rapproche ‘de toutes les autres pages ou Vécrivain © s'arréte 4’ méditer sur les grandes scenes de Ja nature. Evidemment, en face de ces spectacles qui l’émeuvent et le ravissent jusqu au fond de l’ame, son état d’esprit est exactement le méme que celui de ces « poetes primitifs » dont il vient d’évoquer le souvenir. « Comme l’ame rentre aisément dans sa patric primitive, dans l’assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des étres qui ne pensent pas! » Elle les anime, elle leur préte de sa vie propre. Au sommet d’une montagne, il « embrasse dun regard tout le paysage >, et voyant partout ca perte de vue, des arbres, rien que des arbres, toujours des arbres », il croit voir, et d'un mouvement verligineux il nous peint montant vers lui ce « peuple infini qui occupe Vespace. Ils escaladent les pentes, ils s’entassent dans les vallées, ils grimpent jusque sur les crétes aigués. Toute <ette, multitude avance, ondulant de croupe en croupe, comme une invasion barbare, chaque bataillon-poussant autre, vers la terre des hommes, pour lenyahir et l’occuper comme aux anciens jours. »

Quand on est ainsi capable de « préciser et d’incorporer dans une forme humaine cette force et cette fraicheur des choses », d’ « achever les suggestions qu’elles nous fournissent », on saisit dtemblée. et comme de plain-pied le sens profond, la signification originelle des poétiques images donts est enchantée la penséelantique. Bien mieux, on les retrouve tout naturellement pour en parer sa pen-

.sée, pour en prolonger le retentissement dans Vimagina-

tion d’autrui; au besoin, on peuplerait le Panthéon des anciens dieux de nouvelles figures divines. « Le my the éclét dans notre Ame, et, si nous étions des poetes, il pa nouirait en nous toute sa fleur. » — Cette fleur, elle s’ épa=

t. Notes sur la province, p. 136.

i oyu 7, an ~ anes eT s a ey : eG : .

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LE PORTE 7 161 nouit chez Taine, quoi que sa modestie en veuille dire : « On approche et l’on voit l’écume argentée qui saute. Au-dessus de l’azur intense, le ciel est d’une paleur transparente et délicieuse, les étoiles s’allument. Nul étre vivant, nulle plante, nulle culture; les néréides et les faunes pourraient danser sur ce sable comme aux premiers jours. » —« Nous nous sommes baignés... Tout en’ nageant sur le dos, on voit la céte...; on’ sent les vagues bleues qui arrivent...; on y sent le percant regard, la force virile, la sérénité joyeuse du magnifique soleil. Comme il triomphe la-haut! Comme il lance a pleines. ~ poignées toutes ses fléches sur cette nappe immense! Comme ces flots miroitent, étincellent et tressaillent sous cette pluie de flammes! On pense aux Neéréides, 4 Apollon.

Que la Galatée de Raphaél est vraie, comme on entend les conques sonnantes des Tritons, et que des cheveux blonds dénoués, des corps blancs lavés d’écume, seraient beaux sur cet azur!! » — « La-dessus, il m’est yenu des idées folles; j’ai vu passer dans ma téte une espece de dia-

logue comme celui de Lucréce : la conversation del’homme avec la nature infinie, le spectacle de tous ces vivants, cité héroique incessamment assiégée par les éléments bruts... Cette humanité dont nous sommes les fils et qui vit en chacun de nous, est une Niobé dont les enfants tombent ‘

incessamment sous les fléches des archers invisibles./.2 »

1. Notes sur la province, p. 116. Le morceau a élé refait dans le Voyage en Italie (t. I, p. 8). Le premier jet nous fait mieux saisir le lien qui unit ces images mythologiques a la sensation initiale. Mais la seconde rédaction renferme un aveu qui est bien caractéristique: « On

' redevenait paien », déclarait Taine.

2. On voit ici naitre pour ainsi dire dans Ja pensée de |’écrivain ct se développer le symbole, — un symbole digne d’Alfred de Vigny. Imaginons-le « traité » par le poéte des Destinées, et songeons a tout ce que celui-ci aurait pu en tirer. Taine n’a guére fait qu’inventer et qu'indiquer Je theme, mais avec une force de concision et une puissance plastique qui suffiraient, 4 elles toutes seules, A le consacrer poéte. J’aime peut-élre mieux sa Niobé ae celle de Leconte de Lisle, si belle que soit. dailleurs la célébre piéce des Poemes antiques.

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Poéte incomplet peut-étre. En effet, il ne dresse pas sur | Ipted des étres vivants; il n’estni un Shakspeare, ni un , Saint-Simon, ni un Balzac; il ne « fait pas concurrence a l'état civil ». De méme, il ne pourrait pas, comme Mil- ‘ton et comme Dante, imaginer le monde surnaturel, y i habiter par la pensée, et en rapporter de tragiques ou radieuses visions. Mais poéte de premier rang dans I’ « ordre » de la nature, et, par son effort pour en pénétrer le sens, par son besoin instinctif d’en tirer des images et des symboles, par son art tout classique de les ordonner et de les développer, potte digne de figurer parmi ces Grecs qu il “a

tant aimés, ©

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« M. Michelet est poste, c'est pourquoi il est philosophe! », a dit Taine du grand historien, et ce mot, a bien plus forte raison, on pourrait le lui appliquer a lui-méme. Car c'est sa « poésie » qui lui a dicté sa « philosophie »; c’est son tour d’imagination qui explique ses « vues sur l’ensemble et sur le fond des choses », et il n’a, pourraiton dire, inventé ses doctrines que pour légitimer sa facon de voir le monde et sa maniére méme de le peindre.

Supposez, en effet, un esprit construit de telle sorte que, toutes les fois qu’un groupe de faits sensibles s’impose a son attention, il est invinciblement porté & en rechercher le sens intime, la loi générale, bref, & le convertir en une idée abstraite; et, inversement, toutes les idées qui

1. Ceci est le texte de la Revue del’ Instruction publique (22 février 1855). Quand Taine recueillit son article dans la 1" édition des Essais de critique et d'histoire (1858), il se corrigea et écrivit : « M. Michelet est.poéte: @ ce titre il saisit les ensembles et les fait saisir. » Les éditions actuelles portent: « M. Michelet est un povte, wn pocte de la grande espece ; a ce titre, il saisit les ensembles et les fait saisir. »

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eiGSoe Sd oo entrent en lui, soit qu'il les tire de son propre fond, soit qu’elles lui soient suggérées par le monde ou par-les livres, il éprouve le besoin presque irrésistible de les traduire en langage concret, de les réaliser en séries de faits, de les « transposer » en images et en « sensations ». De proche en proche et de groupe en groupe, il va remonter jusqu’a des idées générales de plus en plus vastes et de plus en plus simples; et, toutes ensemble, il va les personnifier. Ay « Il ne les verra plus comme des formules abstraites, mais comme des forces vivantes mélées aux choses, partout présentes, toujours agissantes, véritables divinités du monde is, humain, qui donnent la main au-dessous d’elles A d’autres puissances, filles de la méme race, pour former toutes ensemble le chceur invisible dont parlent les vieux poetes, qui circule & travers les étres et par qui palpite l’univers éternel. » Plus une idée générale, plus une formule

abstraite se prétera A une personnificalion de ce genre, plus.

elle deviendra chére au logicien-potte, plus il se montrera accueillant pour elle, plus il sera disposé & Jui accorder une place d’honneur dans son systtme. Et c'est peutétre ainsi que s’explique, je ne dis pas lorigine des principales théories auxquelles Taine a altachéson nom, tout au moins la place prépondérante qu elles occupent dans son eras ceuvre. D’autres, avant lui, ont parlé de la « faculté mai- | tresse », dela « race », du « milicu » ct du « moment »;

lui seul, servi par son instinct de potte, a vu tout le parti

philosophique qu’il y avait a en tirer.

Le premier lecteur venu peut observer que Tite-Live

est naturcllement éloquent, et que Shakspeare a beaucoup

d'imagination. Eloquence, imagination, ces deux mots ne

sont guére autre chose pour lui que des signes, des moyens

-abréviatifs et commodes A l'aide desquels il résume, efface et oublie les impressions que lui -ont faites ses lectures ; quand on les prononce devant lui, il n’y attache guére plus de valeur, iln’y loge guére plus de substance concréte que

on

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si l’on pronongait les mots d’étre, d’espace, ou de nombre;

- jtout aw plus, le vague souvenir d’une page nombreuse ou

colorée qu'il vient de Jire lui remonte-t-il 4 la mémoire. Pour Taine, au contraire, ces mots d imagination et d’éloquence ne sont pas de simples signes abstraits, de pures notations» aleébriques; ce sont des « forces vivantes » ; a travers et par dela les mots, il saisit les choses qu ils représentent; il revoit la longue série des pages dans lesquelles

- ila pris Tite—Live en flagrant délit d’éloquence, les innom—

brables scénes ou il a admiré la prestigieuse imagination de Shakspeare. Il les revoit si nettement que toutes les. autres impressions qu ila éprouvées au cours de sa lecture disparaissent et se fondent dans Vintensité de cette impression finale. De la a expliquer par « l’éloquence en histoire » le génie et l’ceuvre de Tite-Live, par « Vimagination pure » le.génie et Poeuvre de Shakspeare, il n'y a qu'un pas; et ce pas, comment ne le franchirait-il point?

Tous les faits qui dans la vie de Tite-Live ou de Shaks-

peare, tous les caracttres de leurs ouvrages qui, de prés ou de loin, par leur nature propre, ou grace a des prodiges de subtilité dialectique, peuvent étre rapportés a l’éloquence ou a limagination pure, tous, comme autant d’arguments pressants, de preuves palpables et vivantes, accourent 4 l’appel de la « faculté maitresse » se ranger en lignes serrées sous ses ordres et lui préter Yappui quwils semblent retirer d’elle. L’éloquence de ‘Tite-Live se communique & son critique; la podsie de Shakspeaire passe dans son biographe, et la these qu’il soutient en recoit comme un surcroit d’autorité et de force persuasive. C’est un oratcur qui parle d’un oraleur, un potte qui parle d’un potte : comment croire qu'il se méprenne sur la « faculté mailresse » d’un esprit auquel il paraitressembler? ‘Taine dit vrai: imagination ou éloquence, ce n’est plus la pour lui — et. pour nous — une « formule abstraile » ; c’est une

-véritable « force vivante », que nous yoyons se composer

LE PORTE rh 165 et agir sous nos yeux avec une Walle sireté et une telle igenlecsion de mouvements qu’a la voir « partout présente et toujours agissante », nous ne pouvons lui refuser la conscience et la volonté, et nous empécher de saluer en elle l'une de ces « divinités du monde humain » dont le poéte vient de nous rappeler le gracieux souvenir.

Mais ces « divinités » ne sont “pas seules au monde. Elles sont soumises 4 d’autree plus puissantes et plus vénérables, et dont l’action est d’autant plus difficile. 4 saisir qu'elle s’exerce sur un plus vaste domaine. Au premier rang est cette force obscure et mystérieuse, qui nous rattache a notre plus Jointain passé, et que l’on appelle la race. Comme I’on concoit bien que cette idée, la moins « claire » et la moins « dislincte » de toutes celles qui mous servent a nous expliquer nos origines, mais la plus poétique’ aussi, ait été bien accueillie par Taine, et qu’il ait pris plaisir é a la développer, 4 en faire l'une des mai- ‘tresses piéces de son systeme! On l’a plus d’une fois ob- — servé, c'est cette idée de race que l’on retrouve au fond’ de toutes les épopées primitives: elle en fait Pincomparable grandeur, la valeur éminemment symbolique; elle leur préte ce je ne sais quoi de surhumain et de naivement majestueux qui semble appartenir en propre a tout ce qui touche aux sources mémes de la vie ou de la préhistoire. Comme les poemes d’Homére, les tr agédies d’Ks- chyle et de Sophocle lui doivent une partie oe la merveilleuse poésie que nous admirons en elles. Plus pres de nous, c est cette méme idée, devenue plus consciente d’elle- méme, qui donne au grand ouvrage d’Augustin Thierry Paccent poétique, l’allure quasi épique qui en fait lun

Nye Tet 4 { des mérites. Pareillement chez Taine, et pour les mémes | ‘raisons, la notion de race reimplit une fonction analogue : ‘

elle est le principal héros du long drame dont il a écrit histoire; et Histoire de la IGieranive anglaise est comme

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Svat ae ee et Pas fc ee Pi Vy bee *

106 ESSAI SUR TAINE } f

la grandiose épopée du génie anglo-saxon. Aussi, quelle largeur et quels « lointains » dans ce livre ainsi concu! Postes, philosophes, historiens, romanciers, orateurs, tous les écrivains dont s’honore cette. littérature, lune des plus riches des temps modernes, sont appelés tour a tour comme pour rendre témoignage au génie de la race dont ils sont les incarnations successives, pour en manifester Vinaltérable unité sous l’apparente diversité des aspects. Kt tous, aprés avoir brilléun moment sur la scene de Vhistoire, déployé les riches couleurs de leur génie, tous, ils disparaissent tour a tour, phares lumineux qui s’étergnent

Tun apres Yautre, tandis que seule demeure debout, im—*

muable, survivant 4 toutesces morts, la flamme éternelle qui a successivement alimenté tous ces foyers. Les hommes. passent ; pauvres petites vies éphéméres qui n’ont en ellesmémes ni leur principe ni leur fin, ils passent, laissant a peine un souvenir dans la mémoire des générations survenantes : seule, la grande Ame collective dont ils ont été un fugitif écho subsiste immortelle, répétant par d'autres voix dans le présent et dans l’avenir la méme plainte ou le méme espoir qu'elle répétait dans le passé. Viérge impassible, déesse implacable, elle se dresse de toute sa beauté hautaine et mystérieuse, debout sur toutes ces ruines, comme une statue antique que des fouilles pratiquées dans une ville morte ont fait surgir du sein des décombres. 2 ; Mais les peuples, mais les « races » elles aussi s’écoulent; leur éternité n’est pas entitre; leur indépendance n’est pas absolue ; leur vie n’est qu’un flot de la vie universelle ; et, par dela ces vies. mortelles, c’est la vie sans commencement ni terme qu ‘il faut saisir. « C’est 4 ce moment que lon sent naitre en soi la notion de la Nature... » En d’autres termes, toutes les forces qui gouvernent la succession des événements et l’intarissable éclosion des étres

ne sont que les manifestations diversifiées & lV infini dune

force unique, immuable, éternelle, dont tout procéde et

‘ou tout vient aboutir. Comment cette conception, la plus

poétique peut-étre de toutes celles que les hommes aient

» Imaginées pour s ¢xpliquer l’univers, n’aurait-elle pas ravi .

Taine ? Comment, tel que nous le connaissons, ne lui aurait-il pas fallu un véritable héroisme pour résister au

charme de séduction qu’elle ne pouvait manquer d’exercer

sur lui? Si le Dieu de Marc-Auréle, de Spinoza et de Hegel n’existait pas, il ett été capable de l’inventer. « Quelle beauté ne languit auprés de cette puissance inépuisable, pacifique; dont l’effort mesuré améne incessamment sous la lumiere le flot éternel des créatures, et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs?» Vous

Yentendez bien: « Quelle beauté ne languit auprés de

cette puissance...) » Toute son dme d’artiste et de pocte s'est laissé prendre a ce réve grandiose d’une vie universelle qui circule et palpite 4 travers tous les étres, d’un

- Dieu dont nous sommes les membres vivants, et qui nous

préte un peu de son infinie puissance et de sa divinité. d - as Ji i oes Rien n’est inanimé, rien n’est mort dans la nature ainsi

comprise. Ce rocher, cet arbre, cette planéte sont comme

nous des étres vyivants ; comme nous, et au méme titre, ils font partie du grand Tout, et ce sont les mémes nécessités immortelles qui ont présidé a leur naissance comme a Ja notre. Comme nous, ils sont des fragments de 1 Etre universel. A la lettre, ils vivent d’une vie semblable a la

notre; et quand nous les personnifions, nous ne faisons.

que leur rendre ce qui jeur est dt. « Les choses sont divines ; voila pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses. Quand nous vidons notre esprit des mots artificiels qui l’encombrent, et que nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrou-

-yons involontairement les conceptions antiques ; nous -sentons flotter en nous les réves du Véda, d’Hésiode. » —

Et en méme temps, pourrait-il ajouter, nous retrouvons la

ve

“ESAT oad TAINE

x prionde philosophie diffase, la vaste pore Se 2 i tique que recouyrent et symbolisent les réves d’Hésiode, f ae ek qu’en ont lentement dégagée les philosophes de VInde

et de la Gréce.

+ O podte, il yous est arrivé de médire ‘es pottes ct de railler leur langage. Mais la poésic s’est noblement yengée ‘de vous. Non contente dé vous donner votre gloire ws écrivain, elle a fait de vous un philosophe. Vous lui devez votre force — et votre influence.

CIIAPITRE IV L INFLUENGE

- Le maitre fondeur auquel nous devons fous une bonne part de nos formes intellec— tuelles. » '

(E.-M. de Vogié, Regards histor. et litlér., p. $8.)

« Rien de plus rare qu’une fagon propre et personnelle de sentir et d’écrire; rien de plus utile.pour le Iecteur ; motre pensée s’éveille par contre-coup; nous yivons au contact d’une ame yvivante; nous nous trouvons tout d’un coup secoués, replongés jusqu’au fond de nous-mé¢mes,

obligés de vérifier nos idées les mieux assises et les plus

intimes‘!. » Taine était sans doute trop modeste pour penser a lui-méme quand il écrivait ces lignes. Mais on ne peut s’empécher de songer a lui en Jes hua et peul-étre nous a-t-il livré JA la vraie raison de son influence.

Cette influence est considérable : tout le monde en con-

yient; tout le monde s’accorde a la proclamer l’une des

plus actives qui se soient exercées sur ce dernier demisiécle; et plusieurs méme, et non-des moindres, la trouvant encore si vivante, croient volontiers qu'elle a dépassé, en largeur et en durée celle d’Ernest Renan. Mais cette

1. Article sur ?’Esprit moderne en dilemagne (Débats du 7 février gp ie)

ek Oe ESSAI SUR TAINE | influence, comment la saisir? comment la mesurer? com— ment surtout la distinguer de ce qui-lui ressemble et qui pourtant n’est pas elle? comment la rendre sensible par des faits précis, incontestables? comment enfin la ramener

a quelques termes clairs, et la définir autrement que par -

des épithétes vagues, des impressions toutes personnelles, et des considérations générales? Si difficile que soit la tache, c'est pourtant ce que Von voudrait tenter ‘.

Lui-méme nous en suggtre un premier moyen, quelque peu extérieur et matériel peut-étre, mais que je ne me sens pas le courage de négliger. Constatant un jour le grand succés des ouvrages de Jules Simon : « On les publie comme des romans, disait-il, presque chaque année, en éditions de trois mille exemplaires, et davantage. » Et il ajoutait: « Je demande la permission de dresser ici un compte d’économiste; les questions morales comme les

1. Afin d’étre aussi précis qu'il me sera possible, je me bornerai a étudier V’influence de Taine en France. Mais il faut bien que lon sache que cette influence a été presque aussi grande 4 |’étranger que chez nous, et, je crois, beaucoup plus profonde que celle de Renan. Pour Vétudier comme il conviendrait, il y faudrait, avec une compétence que je ne me sens pas, plus de place que ne le comporte le cadre de cette étude. « Quel écrivain a, dans notre moderne Europe, — écrivait récemment un critique de grand talent, que la mort, 4 35 ans, vient de ravir 4 sa famille, 4 ses amis et aux letires, M. J. Texte, — quel écrivain a exercé une plus large et plus profonde influence ! I n’y a guére de critique de marque, depuis |’Allemand Nietzsche jusqu’au Danois G. Brandes, qui ne ni ait emprunté, sinon le. fond de la doctrine, du moins Jes applications si ingénieuses ct fortes qu’il en a faites & la littérature, a Yart et & Vhistoire des civilisations. » (Histoire de la langue et dela littérature francaise, A, Colin, 1900, t. VIII, p- 700). Cela est rigoureusement vrai ; et, depuis ]’Espagnol Menendez y Palayo jusqu’au Hol- Jandais Busken Huet, — pour ne point parler de l’Italien Lombrose, — combien ont été Jes tributaires de Taine | Il faudrait peut-étre tout un

volume pour nous l’apprendre. — Voir encore a cet égard le livre de M. Barzellotti, ;

Ets . . * WINFLUENCE fs 17% ai :

autres ne se précisent que par des chiffres. La Religion naturelle, en cing ans, je crois, a eu cing éditions ; le Devoir, en sept ans, ena eu six; cela fait pres de vingt'mille exemplaires. Or, si un numéro de journal est lu en moyenne par cing personnes et un numéro de Revue par dix personnes, on doit compter qu'un livre qui dure, qu'on relie, qu’on se préte, doit avoir en moyenne enviror. vingt lecteurs. N’en mettoag que la moitié; dans ce cas, deux cent mille personnes lisent ou ont lu ces livres‘. »

En appliquant 4 Taine ces mémes données, on porterait |

a plus de onze millions le nombre de ses lecteurs, j entends par la ceux qui ont lu au- moins [un des quarante volumes qu'il a écrits. Et si l’on observe que dans ce calcul,

je nai pas tenu compte des traductions en langue étran-

gere, — l’Histqure de la littérature anglaise a été traduite ou adaptée trois fois en anglais, — ni surtout de ce fait que Timmense majorité de son ceuvre, sauf pour certaines parties des Origines, a d’abord été publiée dans des journaux, tels que le Temps et surtout les Débats, et des revues, telles que la Revue des Deux-Mondes*, — ot Taine a donné plus de quarante articles et qui, en 1868, au témoignage.de Sainte-Beuve, tirait déja 4 dix-huit mille exemplaires, — on pourra, je crois, sans la moindre exagération, estimer 4 plus de deux millions le nombre de ceux qui ont lu plusieurs livres d’Hippolyte Taine. Je ne pense pas que, moins de dix ans aprés la mort de Descartes, on

eat pu découvrir — toutes proportions gardées — autant de

lecleurs des ceuvres de l’auteur du Discours de la méthode.

Poussons plus avant cette enquéte. Ne nous contentons pas d’observer qu’en 1901, — exception faite pour quatre ou cing volumes qui n’ont pas été réimprimés, comme le

1, Article sur Ja Liberté de conseience de- Jules Simon (Débats du 1° févr, 1860). 4 2. Et je ne parle pas non plus des nombreux auditeurs de son cours de ’Ecole des beanx-arts,

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NT ete Tea ema Spee eee Ci Nr ee

Ba é "ESSAI SUR TAINE

De personis platonicis, la brochure Du suffrage universel,

ou qui venaient de paraitre, comme les Carnets de voyage,

ou qui sont a peine de lui, comme la traduction d’Un sé-

jour en France, — chacun des livres de Taine était arrivé a plus de douze éditions en moyenne; mais faisons la critique de ces chiflres*. Qu’a la méme époque, le Voyage aux Pyrénées et le La Fontaine fussent déja parvenus a la 15° édition, rien 1a de trés étonnant: la nature tout aimable du sujet explique suffisamment ce succes. Mais que les cing volumes de l'Histoire de la littérature anglaise eussent déja les honneurs de dix éditions successives, voila qui est, ce semble, plus significatif: y a-t-il donc en France tant de gens qui s’intéressent a la littérature de nos voisins) Souhaitons-le donc au savant successeur de Taine, a auteur de I’ Histoire litléraire du peuple anglais, a\M. J. Jusserand. Pareillement, que les dix premiers volumes des Origines eussent & la méme date atteint en moyenne seize éditions, cela peut prouver sans doute l’intérét continu qui, durant tout notre sitcle, semble s’étre attaché a toute publication relative & la Révolution et a Empire; mais si l’on remarque que l’auteur, sans négliger l’aspect pittoresque de son sujet, en a surtout retenu le coté le plus philosophique, et que, d’autre part, en trois ans, le volume sur ['Eglise et sur VEcole, gui avait déja paru tout entier dans la Revue des Deux-Mondes, a obtenu jusqu’a cing éditions, on sera bien obligé de faire appel a d’autres

causes plus sérieuses, plus profondes que la mode et le >

‘souci de l’actualité pour rendre compte d’une, diffusion aussi rapide. Et enfin, je ne suis pas autrement surpris de yoir qu’en quarante-quatre ans l'on ait vendu huit éditions des Philosophes classiques : la verve sarcastique de Vauteur, le ton humoristique de Youvrage en sont, je le

1. Voir, pour le détail des diverses éditions successives des ceuvres de

Pauteur des Origines, ma Bibliographie critique de Taine (2° édition, Paris, A. Picard, 1901),

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veux croire, largement responsables. Mais que les deux volumes de ['Intelligence, publiés treize ans plus tard, — ce livre qu’hier encore un membre libre de l’Académie des sciences morales, M. F.-T. Perrens, déclarait « dur a lire », — que ces deux volumes, dis-je, accusent, presque en moitié moins de temps, juste le méme nombre de tirages (et méme un de plus) que Yunique volume des Philosophes elassiques, voila, je pense, qui est décisif. Cette fois, iln’en faut plus donter. Selon la jolie et juste expression de M. Faguet, Tame « a été suivi, adopté et comme . ‘épousé par ses contenrporains ». Mais ce n’est pas un Taine de convention qu’ils ont connu et aimé; c'est bien le vrai Taine, le Taine complet, celui qui, nous VYavons dit, ett donné pour [Intelligence tout le reste de son ceuvre. Ils lui ont su gré, ils l’ont récompensé en quelque sorte de n’ayoir pas joué ou jonglé avec les idées, d’avoir pris au sérieux méme ses paradoxes, de n’avoir pas, en un mot, a sor actif les senilia d’Ernest Renan. Non sculement, grace aux riches confras.es de sa nature, grace aux dons multiples de son génie et de son art, il a pu atteindre les pu-, blics les plus divers, gagner les lecteurs les plus opposés ; mais sa pensée, dans ce qu'elle a de plus austere et de plus profond, de plus intérieur et de plus abstrait, a pénétré dans les esprits les plus graves et les plus méditatifs. On ne s'est done point trop mépris sur son compte. On a lu Graindorge; mais on n’a pas lu que Graindorge. Et ce nest pas le public des boulevards, ce ne sont pas les lecteurs habituels des romans de M. Emile Zola, ni méme de TAbbesse de Jouarre qui ont fait le succes de I'Intelligence. Mais comme elle a ses adorateurs, la statistique a ses scepliques. A quoi bon tant de chilfres, diront ceux-ci; et, au surplus, que prouvent-its? En a-t-on vérifié |’absolue exactitude? Est-on bien sar de ces deux cent cinquante éditions dont on nous accable, et n’est-on pas la dupe quelque peu naive d'une fallacieuse annonce de librairie?

rh | sgsgat SUR TAINE ue A-t-on eu entre les mains les registres mémes de l’éditeur ? Sait-on avec la derniére précision le nombre sans doute fort variable des exemplaires de chaque tirage’? Suppo- ‘sons méme tous vos calculs exacts. Ne multipliez-vous pas, comme & plaisir, en vous retranchant. derriére une pure hypothése, et une hypothése singulierement optimiste de Taine, le nombre probable ou possible de ses lecteurs? Pour un volume qui passe de mains en mains, combien d’autres qui restent enfouis dans Yombre des bibliothéques, et que n’ont jamais lus ceux mémes qui les ont achetés! Enfin, lire n’est pas toujours comprendre ; et Yon peut comprendre les idées d’autrui sans y adhérer. Si tout lecteur était un disciple, tous nos romanciers a la mode seraient chefs d’école: ce dont Dieu nous préserve! Pierre Loti et Guy de Maupassant’ ont eu apparemment dix fois plus de lecteurs que Taine : parlerons-nous donc de l'influence exercée sur les idées de leur temps par Loti et par Maupassant?

Non, nous ne parlerons pas de l’action intellectuelle de Maupassant et de Loti; mais nous parlerons de celle de Taine parce qu'elle nous est attestée, d’autre part, par presque tous ceux qui l’ont subie. Il y a trois ans, la Revue blanche, sans d’ailleurs prétendre & « dresser le bilan de cette influence », interrogeait pourtant a ce sujet quelques-uns des maitres les plus écoulés du public, et publiait leurs réponses. L’enquéte a donné de curieux et instructifs résultats. Les esprits les plus divers avaient été consultés : Ms* d’Hulst et M. Maurice Barrés, M. Boutroux et M. G. Monod, M. Pierre Janet et M. Lombroso, M., Tarde et M..de Vogiié, etc. Tous, rendant hommage au génie de Taine, & son formidable labeur, s’accordaient a. déclarer son ceuvre considérable, et durable son in-

1. Renseignements pris 4 borne source, A l’heure actuelle, il a été vendu plus de trente-trois mille exemplaires de ? Ancien Régime, et plus de douze mille exemplaires de 1’ Intelligence. .

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fluence: et presque tous reconnaissaient lui devoir quel-

que chose. « L’exemple d’une grande intelligence et d’une grande ame vouée toute a la recherche sincere de la vérité, écrivait M. Boutroux, sera en tout temps réconfortant et salutaire. C’est un des cétés par lesquels Taine nous a frappés d’abord. Il nous enseignait que la science n'est faite ni pour satisfaire nos désirs, ni pour les contrarier, mais pour trouver et démontrer la vérité: elle aussi est une religion. Les traces de cet enseignement sont indélébiles... » Et M. de Vogiié: « La plupart de mes idées,

méme les plus opposées a celles de Taine, ne se présente-

raient pas 4 mon esprit sous leur forme actuelle, elles ne se déduiraient pas avec les mémes liaisons et le méme ordre de preuves, si je n’avais point pratiqué ce maitre. Le moule livré par Je forgeron garde son pouvoir plastique

sur des substances trés différentes de celles que sa main y:

versa d’abord!. »

A ces témoignages il serait facile d’en joindre d'autres, plas J

tout aussi précis, tout aussi éloquents. N’est-ce pas M. Ana-

tole France qui, au lendemain de la mort de Taine, nous confiait que « Vidée que la théorie des milieux pouvait n étre pas absolument vraie fut la seconde ou la troisiéme déception de sa vie? »? Un autre, un économiste, M. Paul Leroy-Beaulieu, & l'occasion de la mort du grand écrivain, disait : « Son action ne s’enferma pas dans la philosophie, Phistoire, la critique; d’autres branches d’études subirent indirectement son influence. Nous aimons, nous-méme, a Je saluer comme un maitre. Nous lui sommes infiniment redevable*. » Et hier encore, parlant de lui-méme a la troisitme personne, M. ‘Emile Faguet s’exprimait

1. Revue blanche du 15 aotit 1897, Enquéte sur Veuvie de H. Taine,

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