Anatole France, H. Taine (Temps du 12 mars
3. Paul Leroy-Beaulieu, Hippolyte Taine (l’ Economiste francais du
11 mars 1893).
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176 “BSSAT SUR TAINE
ainsi: « On lui reconnait généralement tne faculté assez
notable d’analyser les idées générales et les tendances générales d’un auteur et de les -systématiser ensuite avec vigueur et clarté; et si ce ne sont pas la des portraits, du moins ce sont des squelettes bien « préparés », bien ajustés et qui se tiennent debout. Moins le pittoresque, il est , ici évidemment l’éléve de Taine, qui, du reste, s’en apercut!. » —. En fait, la plupart de ceux sur lesquels Taine a eu quelque action ont été amenés a parler publiquement de lui, et, sans qu’on les en priat, lui ont noblement payé leur dette. Il n’y a qua recueillir ces aveux pour suivre comme & la trace le large et profond sillon qu‘il a creusé dans l'histoire de la pensée contemporaine. Mais, d’autre part, ceux qui Vont combattu, eux aussi, se sont expliqués sur son compte; ils ont dit au public les raisons qu’ils avaient de se séparer de lui, de repousser les rudes assauts de cette pensée si prenante et si forte. Ceux-la
-aussi, 11 faut les entendre. En combinant toutes ces don-
nées, on pourra voir avec quelle vigueur Taine a marqué certains esprits de son empreinte, on se rendra compte de la vraie nature et de la portée de son action, on la verra croitre, for cer et user des résistances qu’ on aurait pu croire invincibles, ‘s'imposer enfin de plus en plus impérieuse aux générations successives; alors on pourra mesurer le degré de pénétration de cette doctrine et de cet art. Depuis cinquante»ans bientot, l'histoire de la critique en tant
qu'elle s'est appliquée 4 Taine se confond presets avec f Vhistoire de son influence.
Quand Taine publia ses premiers livres, la génération
1. E. Faguet, Histoire de la langue et de la littérature francaise (A. €olin, 1900), ts VII, p. 420. We
walle INFLUENCE = zn -
de 1830, call qui avait gagné Tes pfabdes batailles ro-’ mantiques, et qui avait fait, ou accepté, ou subi la fortune
de l’éclectisme, cette génération, nous l’avons vu, avait quelques justes raisons d’étre mécontente du présent et inquiéle de l’ayenir. Elle avait su vaincre, mais celle avait abusé de la victoire. Elle avait lassé le public de son lyrisme débordant, de ses déclamations vagues, de son individualisme échevelé. Déja elle avait vu se produire dans ses rangs des délections ou des retraites significatives. Déja
elle avait sent, pariois obscurément, parfois avec une
douloureuse netteté, qu une réaction violente et sans merci se préparait contre elle; déja elle avait pu en voir surgir
d’éclatants symptomes. Les événements de 1848, le coup |
d’Etat du 2 Décembre avaient fait le reste. Hugo volontairement exilé, le noble-Lamartine condamné i travailler vingt ans durant pour le libraire, Musset fini, vidé, Michelet contraint de quitter les Archives et Je College de France, Cousin rendu a ses platoniques amours nobiliaires et*ne se survivant a lui-méme que par les débris du « régiment » qu'il avait si durement dressé, tous les plus grands,
les. plus célébres laissaient le champ libre: aux nouveaux
venus, et aux tendances nouvelles. Mais, comme bien l’on
pense, ceut été trop d’héroisme de leur part d’accueillir avec faveur ces nouveaux venus, de faire féte A ces ten-
- dances nouvelles. Les ouvrages de Taine ne paraissent pas
avoir modifié, directement tout au moins, Vétat d’esprit des coryphées du romantisme. Ou bien ils les ignorérent, comme Musset, comme Lamartine, comme sans doute Hugo lui-méme. Ou bien, ceux qui les lurent, comme Michelet, admirant peut-étre, — le mot est de Nisard, — « V’horrible talent! » de Yauteur, reconnaissant
-améme en lui, a certains égards, Yun de leurs disciples,
Cité par A, Filon, le Peuple de Londres ct le roman naturaliste “(Diba dn 27 octobre 1897).
- durent, j imagine, surtout se plaindre; qu’on « leur prit leur
mot! ». Ou bien enfin, comme Cousin, on lut Taine, mais (hip "I - aM 7 a
“pour le réfuter, ou plutét pour en inspirer des réfutations.
Car Cousin, on le sait, n’entra pas en lice lui-méme,.
et ce furent ses éléves, Paul Janet et surtout Caro qui se chargérent de la réponse. Caro fut dur pour Taine, et, je crois, injuste. Mais comme l'on sent, en le lisant, que la critique de Taine a déja porté ses fruits!
Comme la dialectique de Caro est plus serrée, plus précise
que celle de Cousin, moins étrangére surtout aux questions . scientifiques >! Comme elle est plus avisée et plus péné-
trante! Comme sa doctrine est plus ferme et plus cohé-
1. « Ah! qu’on me rende mon moi /» disait Michelet quand on lui parlait de Darwin (Faguet, Dix-neuvieme siécle, p. 352).
2. Dans un fort remarquable chapitre de l’ Hist. dela langue et de la
litt. francaise sur la Littérature scientifique aw XIX* siecle (t. Vill,
p. 646-647), M. Bernard Brunhes observe trés justement que, tandis que —
des savants de haute valeur, tels que M. de Freycinet et M. Berthelot, paraissent avoir entiérement ignoré le principe de Carnot et méconnu Vidée de la dégradation de l’énergie, Caro, l'un des premiers en France, s'est. avisé (voyez notamment son livre sur le Matérialisme et la science) de tout ce que cette idée pouvait fournir d’arguments inattendus aux défenseurs des doctrines spiritualistes. I] y a dans les livres de Garo bien des pressentiments, bien des idées qu’on croit toutes nouvelles, et qui en réalité datent de lui. Il a été la victime de la plus injuste des légendes, et peut-étre aussi du rédle — toujours ingrat — qu'il a paru jouer en se faisant le porte-parole du « spiritualisme officiel ». Son article sur 1’ Jdée
de Dieu dans une jeune école: M. Renan et M. Taine a été reproduit —
dans le Journal général de UVInstruction publique et des Cultes des, 11 et 15 juillet 1857, et il était précédé de cette note suggestive : « Nous. nous empressons de mettre sous les yeux de nos lecteurs un article de 'M, Caro, publié par la Revue contemporaine. Il nous semble utile de. donner une grande publicité a cette étude pleine de hautes “et nobles. pensées, et remarquable par la plus saine critique. L’Université s’honore par de pareils travaux et par de pareils exemples. » Et puis, Caro eut aussi le tort de prendre quelquefois ses désirs pour la réalité. Le jour méme ot: la Revue del’ Instruction publique commengait la publication des Philosophes classiques de Taine, elle rendait compte d’une conférence que Caro, quelques jours auparavant (30 mai 1855), était allé faire au Cercle artistique et littéraire d’Anvers sur ce sujet: la Renaissance du spiritualisme en France, dans la philosophie, dans Vart, dans la littérature. C’était ne pas prévoir les malheurs de trés loin ; ou, si l’on
préfere, c’était étre de quarante ans en ayance sur son temps, et prendre ~ Anvers..... pour Besancon,
rente! Au fond, les deux adversaires sont peut-étre plus: pres de sentendre qu’ils ne l’ont cru eux-mémes. Et si,’ aprés avoir lu Caro sur Taine, on lit M. Lachelier! et M. Ravaisson 2, onserend compte que l’éclectisme a désormais fait son temps, et que, en partie grace A Taine, le vrai -spivitualisme ne pourra maintenant reconquérir l’opinion publique qu’en séparant nettement sa cause de celle d Péclectisme. ’ Et comme la philosophie, la littérature se renouvelait de proche en proche. Tout isolé qu il fat, la-bas, sur son' | rocher de Jersey, et dans sa fastueuse ignorance, Hugo lisait des journaux, les recueils de vers des jeunes, et, par cette voie, quelques bruits du dehors parvenaient jusqu’a lui. « Nous ne sommes plus au temps, écrivait Taine en 1862, ot les poétes, maudissant la société et niant la science, appelaient de leurs déclamations et de leurs veux “le magnifique ayenir qui devait réparer tout ce que le siécle avait détruit. Nous ne voulons plus pour héros des solitaires désespérés ou des jeunes gens enthousiastes. Nous demandons qu’on nous montre des personnages moins réyeurs, moins chimériques, exempts des imaginations humanitaires, moins occupés a lever de grands bras yers absolu, plus prompts & comprendre le monde et a se comprendre eux-mémes, bref, plus positifs et plus critiques *. » A ces besoins nouveaux, que Taine exprimait d’autant mieux qu'il n’avait pas peu contribué a les faire naitre, il était impossible, pour qui voulait écrire et se faire lire, de ne pas donner quelque satisfaction. Les représentants les plus autorisés du romantisme en eurent euxmémes si bien conscience que, peut-étre sans bien connaitre Taine, ils s’appliquent de leur mieux 4 réaliser le pro-