‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 27 sur 85 · Mercredi 2 4 juin i · texte numérisé non relu

Mercredi 2 4 juin i

i. Mars i864- — Taine fut parmi les trop rares critiques qui rendirent publiquement hommage au mérite de la Cité antique : il n'avait « qu'une objection à faire » à l'auteur : c'est de « croire trop fermement aux contes et aux amplifications de Tite-Live, de Plutarque et de Denys d'Halicar nasse ». (Débats du i<i novembre i864). Par contre, « les efforts de Taine pour expliquer le caractère anglais par le climat et le mode d'alimentation faisaient sourire », parait-il, Fustel de Coulanges (Guiraud, Fustel de Coiilaiigps, p n>>) — Les oppositions de ces deux grands esprits sont d'autant plus curieuses à noter que leur évolution intellectuelle et morale me parait avoir été sensiblement la même.

du livre, combien, parmi les contemporains de Taine, auraient refusé de souscrire ?

Et cependant, regardez-y d'un peu près : dans ce livre même, tout plein de la joie et de l'orgueil de savoir, — libido sciendi, - — la joie n'est pas complète, l'orgueil n'est pas toujours triomphant : tout à côté des phrases qui chantent les conquêtes de la science nouvelle, il en est d'autres qui résonnent tristement, douloureusement, et qui trahissent comme un regret ou comme une plainte : « Longtemps encore les hommes sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs grands poètes... Notre génération, comme les précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au calme1... » Ces accents-là ne partent pas d'une âme cpii trouvera pour toujours dans la science seule l'entier apaisement de son inquiétude. Taine n'a déjà plus le fier détachement de ses jeunes années et de ses premiers écrits. Et il aura beau nous répéter le mot de Goethe : « Tâche de te comprendre et de comprendre les autres » ; il aura beau nous convier à la critique, « coûte que coûte, sans aucun égard aux conséquences agréables ou désagréables; » les « divinations » des « révélateurs », comme il les appelle, les « nobles songes » des poètes sont allés réveiller dans son cœur des échos de longue date assoupis. Au contact de Bvron, peut-être, de Carlyle, de Milton surtout, il a eu la révélation d'un « autre ordre », comme eût dit Pascal. Et il ne se défendra plus, comme il l'eût fait jadis, de faire servir la science à ses préoccupations nouvelles. « Dans cet emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un art, une morale, une poli—

i. liitt. angl., \* éd., t. III, p. iao-Aai. Les dernières pages de L'étude sur Byron d'où sont tirées toutes ces citation*, et celles qui précèdent et qui suivent, forment la vraie conclusion philosophique et inorale de Y Histoire de la littérature anglaise: elles n'ont pas varié d'un seul mot depuis le jour où elles ont paru (iô octobre 18G2) dans la Berne des Deux-Mondes.

tique, une religion nouvelle, et c'est notre affaire aujourd'hui de 1rs chercher. »

« La scène est presque religieuse. La lumière tombe d'aplomb de la lanterne du dôme, éclairant tranquillement les caissons dorés de la voûte, les personnages à grands costumes de Paul Delaroche, et venant mourir sur la tête des assistants. Ceux-ci, étages en un vaste demi-cercle, font face au professeur qui, devant sa table, dans l'enfoncement formé par deux colonnes de porphyre, rappelle assez volontiers un ministre protestant dans sa chaire, portant barbe et lunettes, et parlant simplement à des hommes comme lui. L'assistance est recueillie plus qu'on ne l'attendrait de ces jeunes tètes barbues, chevelues, aux yeux vifs, aux bouches moqueuses. Le professeur semble aussi jeune que ses élèves. L'éloignement efface les traces que la fatigue ou la maladie ont pu laisser sur son visage, et l'on ne distingue qu'une tête énergique, à cheveux noirs et drus, à barbe châtain. Du reste, vêtu de noir, habit boutonné ; sur la table, son chapeau, ses gants, cpielques feuillets de notes au crayon, c'est toute la mise en scène1. »

C'est le Marcelin de la Vie parisienne qui s'exprime en ces termes ; et peut-être a-t-on reconnu là le cours de Taine à l'École des beaux-arts.

11 y avait été nommé au lendemain de YHistoire de la littérature anglaise, en octobre i864, comme par compen-

1. Le cours de M. Taine à l'Ecole des beaux-arts (Vie parisienne du 18 fév. i865 . — Une jolie vignette représentant cette scène sert d'illustration à l'article. Dans un coin, le porlr.iit de Taine, qui, malgré les lunettes, ressemble étonnamment, — je dédie cette observation à M. Barrés, — à celui d'Alfred de Musset.

ESSAI SLH TUNE

salion à ses déboires académiques ' ; il succédait à A iollet— le-Duc dans la chaire d'esthétique et d'histoire de l'art. Cette nomination fut, nous dit-on, « une des °randes ioies de sa vie ». Taine était né professeur : il aimait l'enseignement pour les commodités de tout genre qu'il procure à ceux qui veulent apprendre ; il l'aimait aussi pour l'enseignement lui-même, pour la joie de voir sa pensée féconder d'autres pensées, se prolonger et revivre en elles, se réchauffer et se rajeunir à leur fover : il l'aimait enfin pour les responsabilités, souvent si lourdes, qu'il implique et qu'il entraîne, et dont il allait prendre de jour en jour une conscience plus nette, plus scrupuleuse et plus inquiète. Le professorat est, de toutes les fonctions sociales, celle qui s'accommode le moins du dilettantisme esthétique ou même scientifique. Taine avait une nature morale trop fine et trop élevée pour tarder bien longtemps à s'en apercevoir.

Au premier abord cependant, il semble qu'il ait vu surtout dans ses occupations nouvelles l'occasion d'appliquer à un nouveau sujet d'études la méthode qu'il venait de pratiquer avec tant de succès. Et, de fait, il devait être bien tentant pour un esprit de sa trempe d'expliquer par la « race », le « milieu » et le « moment » la production des œuvres d'art. « Parmi les oeuvres humaines, l'œuvre d'ar! semble la plus fortuite » : combien il serait « utile », — et intéressant et glorieux, — de « démêler les conditions précises et les lois fixes » qui en déterminent la délicate éclosion, d'en définir exactement la nature et l'objet, le caractère et le rôle, bref, de constituer une esthétique vraiment « moderne, historique et non dogmatique, n'imposant pas de préceptes, mais constatant des lois » ! Taine, il est vrai, dans cette ambitieuse tentative, avait eu un

i On sait que l'Académie s était refusée à décerner le prix Bordii à l'Histoire de la littérature anglaise-

HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES "y I

devancier et un maître ', — un maître dont il devait fortement s'inspirer, — Hegel lui-même, et l'on ne sait pas assez tout ce que la Pliilosopltie de l'art a dû au Cours d'esthétique que, quarante ans auparavant, professait à l'Université de Berlin le philosophe allemand. Mais dans cette oeuvre, la moins caduque peut-être d'un penseur de génie, il y avait bien des généralisations hâtives, bien des vues paradoxales, ou insuffisamment poussées, ou peu conformes à la réalité des faits, en un mot, bien des parties vieillies et que des recherches ultérieures - étaient venues démentir :

i. Disons : doux maîtres, pour être juste envers tout le monde ; et le second de ces maîtres, — j'en vais emprunter l'aveu à ïaine, — n'est ni plus ni moins que Théodore JoufTroy. Voici, en effet, en quels termes l'auteur des Philosophes classiques parlait du Cours (V esthétique de Jouffroy : « Pour tout dire, il est le seul livre sur le beau qu'on puisse lire après Z'Esthétique de Hegel. Nulle part M. Jouffroy n'a mieux montré son genre de talent... Nulle part il n'a touché de plus près la vérité. Pour l'y faire entrer, il suffirait presque de supprimer sa mauvaise métaphysique, de traduire ses formules, de les réduire par l'analyse. Il n'y aurait qu'une notation à changer. Cela fait, on fondrait aisément les idées de Hegel et les siennes, et on verrait qu'aux deux extrémités de la science, la description anatomique de nos sentiments et la construction métaphysique du monde s'accordent pour conclure que la beauté est un développement apparent on réel (c'est ïaine qui souligne), lequel, étant conçu par nous, passe en nous. » (Les Philosophes français an ATA"' siècle, in édition, p. a3i). — Il n'est pas mauvais d'observer que ■ces lignes, qui pourraient servir de préface à la Philosophie de l'art ont été écrites en i856, et qu'ainsi, à cette date, Taine avait déjà dans l'esprit les grandes lignes de sa méthode et de sa doctrine esthétique.

2. Une page que Taine a cru devoir supprimer en recueillant en volume, sous le titre de Philosophie de l'art en Grèce, huit articles qu'il avait d'abord publiés dans les Débats en 1869, donnera bien, je crois, une idée de la manière dont il a utilisé les études des érudits, surtout allemands, ses devanciers. Ces articles ont pour titre la Civilisation et l'art en Grèce, et portent pour sous-titre la bibliographie suivante : <( Geschichte der Griechischen Plastik, von J. Overbeck. — Kiinstler Geschichte, von Brunn. — Griechische Geschichte, von Curtius. — Griechische Mythologie, von Preller, etc. — Becker's Gharieles. î> Voici cette page : elle forme le début du premier article (3 juin) : « L'antiquité classique et surtout la Grèce antique sont depuis cent ans une sorte de bien propre et de patrimoine de l'érudition allemande ; outre les recherches de détail et les éditions savantes, on voit paraître au delà du Rhin, presque chaque année, des résumés, des vues d'ensemble, de grands manuels, quelque histoire complète ; le lecteur n'a qu'à jeter les yeux sur la savante traduction d'Ott. Mùller, par M. Hillebrand, pour savoir combien là-bas le travail est quotidien et incessant. Mais quand on

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