G6 ESSAI SUR TAINE
tique et en religion, écrivait-il en 1862, mais je le sais impossible en France... Si le protestantisme libre, comme en Allemagne sous Schleiermacher, ou à peu près comme aujourd'hui en Angleterre ; si les libertés locales, comme aujourd'hui en Belgique, en Hollande, en Angleterre aboutissaient à une représentation centrale1... » Et il se rendait bien compte que ces rêves n'étaient pas éclos en France. Dans une Préface qu'il écrivait en 1871 pour la traduction anglaise de son Histoire de la littérature anglaise, il disait : « In étranger a cet avantage que l'habitude ne l'a point émoussé ; involontairement il est frappé par les grands traits ; de cette façon il les remarque. C'est là toute mon excuse ; je la présente au lecteur anglais avec confiance, parce que, si j'examine mes propres idées sur la France, j'en trouve plusieurs qui m'ont été fournies par des étrangers et notamment par des Anglais. 2 »
Essavons de nous bien représenter Hippolvte Taine au lendemain de l'Histoire de la littérature anglaise. Il n'a que trente-cinq ans et il a déjà écrit dix volumes. Disgrâces, critiques, maladie même, rien ne l'a empêché d'aller jusqu'au bout de sa pensée et de son effort. Il n'a pas triomphé de toutes les résistances ; mais, par sa sincérité, par son énergie, par son labeur, il a forcé l'estime et le respect. Dans une œuvre aux larges et puissantes assises, ricbe de signification et de perspectives, il a su fondre presque tous
a priori que, l'épisode le plus caractéristique peut-être de l'histoire des idées religieuses pendant les deux, ou trois derniers siècles parait lui avoir complètement échappé. Pareillement, l'auteur des Notes sur V Angleterre aurait-il parlé comme il l'a fait (p. 310-211) du Common Prayer Bool: s'il avait su que le livre officiel de la liturgie anglicane n'est qu'une déformation et une mutilation des livres de la liturgie catholique, et que, de plus en plus, dans les temples anglicans eux-mêmes, on abandonne la copie pour revenir à l'original ?
1. Cité par M. !>orel, Discours de réception à V Académie française.
2. History of Enalish Literatitre, by II -A. Taine, translated by H. van Laun (Edinburgh, 1871, 2 vol. in-S ' , irith a Préface by the author (tico pages in French). Ces deux pages sont datées de Paris, octobre 1871,
les aspects, tous les contrastes, toutes les ressources de son génie de penseur et d'écrivain : il y a mis sa méthode et son érudition, il y a déployé sa conception de l'homme, de la vie et de l'univers, il y a répandu à profusion « les plus éclatantes fleurs et, si j'ose ainsi parler, les plus hauts et les plus rouges pavots qui puissent tenter une main d'artiste l ». Que vont lui importer les réfutations, les répliques, les anathèmes ? Il se sent soutenu par les plus « libres esprits » d'entre ses contemporains : à ses côtés ou derrière lui, les Renan, les Scherer, les Sainte-Beuve, les Flaubert, les Leconte de Lislc, les Dumas fils, tous, animés de son esprit, fortifiés par son exemple, poursuivent, chacun dans sa voie, rectifient et complètent cette « grande enquête sur l'homme » à laquelle il a voué son existence tout entière ; tons, ils croient à la Science, et ils ne croient guère qu'à elle. La Vie de Jésus vient de voir le jour"2, la Cité antique va paraître3. « La science approche enfin et approebe de l'homme ; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait ; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la portée. » A ces lignes qui expriment si fortement ce qu'on pourrait appeler la pbilosophie de l'Histoire de la littérature anglaise, à cette conviction qui est comme « l'âme invisible et présente »
1. Expression de Taine, à propos de Paul de Saint- Victor (Débats du 16 novembre 1866).