IOG ESSAI SIR TAINE
par les choses pour imaginer, comme pour penser. Ses ressources Imaginatives, il les tirait presque toutes de son fond propre ; sans s'en douter, il imposait sa forme aux choses qu'il s'agissait de figurer aux yeux ou d'expliquer : il projetait à sa façon son mol sur l'univers. Et ce moi, par une vertu singulière, et presque unique1, était aussi capable de pensée abstraite que de représentation concrète: tout naturellement, spontanément, l'idée s'y épanouissait en image, et l'image, à son tour, s'y convertissait en idée -. De là cette œuvre au double aspect, toute peuplée de chaudes métaphores et d'ardentes visions poétiques, toute foisonnante d'idées logiquement suivies et fortement déduites. De là, enfin, cette philosophie qui circule à travers cette œuvre tout entière, et qui fait de l'univers matériel la doublure et la traduction du monde moral. — Si Taine a embrassé avec tant d'ardeur et développé avec tant de persistance la conception maîtresse de Spinoza et de Hegel, c'est qu'elle lui était, en même temps qu'une explication de l'univers, une explication de sa propre nature, du « petit monde » qu'il portait en lui.
Essavons, avant de ne plus regarder que ses œuvres 3
i. Voyez pourtant le a cas » assez analogue du poète des Vaines tendresses.
i. ail était admirablement doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul mental. Il pouvait faire de tète des multiplications et des divisions de plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération mentale de ce genre, il voyait les- chiffres et opérait comme il aurait fait sur le tableau noir. » (G- Monod, op. cit.. p. i56).
3. Entre tous les portraits — à la plume — qu'on a tracés de Taine {on n'a pas oublié celui des Déracinés), en voici un qui mérite de ne pas être oublié, étant signé d'un écrivain dont Taine goûtait beaucoup le vigoureux talent, — (( un taureau triste », comme il l'appelait familièrement : — <( D'autres personnes arrivaient peu à peu (chez Flaubert) : M. Taine, le regard caché derrière ses lunettes, l'allure timide, apportait des documents historiques, des faits inconnus, toute une odeur et une saveur d'archives remuées, toute une vision de vie ancienne aperçue de son œil perçant de philosophe. » (Guy de Maupassant, Préface des Lettres de Flaubert à George Sand, p. lsxis.)
seules, de le revoir une dernière fois ce logicien obstiné, ce poète somptueux, tel qu'il apparaissait à ceux qui l'approchaient. Il existe un admirable portrait de Taine par Bonnat, qui, de son vivant, n'a figuré dans aucune exposition, que les photographes n'ont pas reproduit, et qui, maintenant, dernier souvenir du cher disparu, anime de sa présence silencieuse la demeure hospitalière où se sont jadis rencontrés tant de rares talents et des o spécialités » si diverses. Sur un fond rouge sombre se détache en pleine lumière une pâle figure maigre, fatiguée, pensive : la physionomie est grave, austère même, \\\i peu triste : ce qu'elle reflète, à n'en pas douter, c'est avant tout une volonté patiente et réfléchie. La tête, attentive, semble faire effort, comme pour mieux entendre ou pour mieux voir. La barbe, assez courte, est presque blanche. Le front, vivement éclairé, très haut, vaste, comme gonflé, exprime à merveille la puissance dépenser, le besoin inassouvi de savoir. Les veux se dérobent derrière les lunettes : mais le regard, très doux, un peu candide, est d'une vérité, d'une vitalité extraordinaires : il interroge et il pénètre tout ensemble; dès qu'il se pose sur un objet, il s'attache à lui et ne le quitte [tins : il se déplace avec lui, l'accompagne partout, semble vouloir le percer de part en part et lui dérober le secret de son être intime. On en serait gêné, si on ne le sentait au fond indulgent et modeste... La bouche s'entr'ouvre à demi. Il semble qu'une voix blanche, un peu monotone, va laisser tomber de petites phrases courtes, pressées, abondantes. — - Écoutons celte voix cl tâchons de recueillir ces paroles.