I04 ESSAI SUB TAINE
Serons-nous, nous, plus hardi que Sainte-Beuve ? Imiterons-nous la décision de Taine ? et puisqu'aussi bien il s'agit ici de l'auteur de l'Intelligence, prononcerons-nous « ce dernier mot » sur lui ? Essaierons-nous d'enfermer son génie dans une formule, de définir, en un mot, sa « faculté maîtresse » ?
On l'a déjà plus d'une fois tenté, et, soit en passant, soit de propos délibéré, on a proposé bien des définitions diverses. « L'imagination philosophique, est la maîtresse pièce de son intelligence », a dit M. Bourget. « L'imagination philosophique, a dit mieux encore M. Barres, le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions, voilà le trait essentiel cpi'il faut souligner, et souligner encore chez M. Taine1. » Mais de toutes ces définitions, la seule qui, par sa justesse, par sa brève et lumineuse concision, me satisfasse pleinement, la seule qui me représente Taine presque tout entier, et que je me sente décidément incapable de remplacer par une autre, c'est celle qu'un jour, parlant de M. Bourget, M. Jules Lemaitre a laissée noncbalamment tomber de sa plume ingénieuse, quand il a appelé Taine un poètelogicien2. — Certes, si jamais poète a eu le don — inné, mais soigneusement entretenu et cultivé — de « penser par images », de voir le monde extérieur et le monde de l'âme à travers tout un flot montant et intarissablement renouvelé d'éclatants « symboles », de traduire à l'aide des mots ces images et ces symboles, et d'y faire passer comme le frémissement contagieux de sa sensibilité intime, assurément c'est l'auteur de tant d'admirables
i. L'influence de M. Taine (dans le Journal du 6 mars i8g3).
2. M. de Vogué dit de son côté : « Taine, c'est la pensée de Spinoza projetée à travers l'imagination de Shakspeare » (Débats du G mars [8"g3 ) ; et cette formule est presque le développement de celle de M. Jules Lemaitre. — « La faculté maîtresse de Taine, c'est la probité », dit M. Faguet (Politiques et moralistes du XIXe siècle, 3e série, p. 337). Cette dernière définition me semble un peu bien vague.
pages sur Shakspcare et sur Spencer, sur Rubens et sur Beethoven. Et pourtant, ce poète, cet homme d'imagination, on ne peut pas dire de lui qu'il eut l'imagination complète1, comme il l'a dit de Shakspcare. « Miehelet, a-t-on dit fort justement, est bien autrement capable d'être assailli par des sensations étrangères à son système intellectuel 2. » C'est que Taine, à la différence de beaucoup d'autres poètes, avait à peine besoin d'être sollicité
i. Sur la nature de l'imagination de Taine. je risquerai, — au moins en note, ■ — encore une hypothèse. Ces questions de psychologie objective sont si délicates ; il faudrait, pour les bien traiter, tant d'informations précises et sûres, et surtout, peut-être, une plume si déliée, si experte dans l'art d'exprimer les plus fines nuances, qu'on ne saurait trop, en les abordant, se mettre en garde contre ses propres tendances au dogmatisme. Dans une page de l'Intelligence à laquelle j'ai déjà fait un emprunt (3e édition, t. I, p. 78-79), Taine s'exprime ainsi : « Pour mon compte, je n'ai qu'à un degré ordinaire la mémoire des formes, à un degré un peu plus élevé celle des couleurs. Je revois sans difficulté à plusieurs années de distance cinq on six fragments d'objet, mais non son caractère précis et complet ; je puis retrouver un peu mieux la blancheur d'un sentier de sable dans la forêt de Fontainebleau, les cent petites taches et raies noires dont les brindilles de Lois le parsèment, son déroulement tortueux, la rousseur vaguement rosée des bruyères qui le bordent, l'air misérable d'un bouleau rabougri qui s'attache au liane d'un roc ; mais je ne puis tracer intérieurement l'ondulation du chemin, ni les saillies de la roche ; si j'aperçois en moi-même l'enflure d'un muscle végétal, ma demi-vision s'arrête là ; au-dessus, au-dessous, à côté, tout est vague ; même dans les résurrections involontaires qui sont les plus vives, je ne suis qu'à derni-lucide ; le fragment le plus visible et le plus coloré surgit en moi sans éblouissement ni explosion ; comparé à la sensation, c'est un chuchotement oit plusieurs paroles manquent à côté d'une voix articulée et vibrante. » Ne s'explique-t-on pas mieux maintenant la nature et l'espèce des images et des métaphores qui abondent dans la prose de Taine, la qualité de ses descriptions et de ses paysages? C'est un' coloriste, non un dessinateur ; au lieu de faire surgir sous nos yeux, comme Shakspeare. comme Miehelet, ou comme Daudet, l'objet complet, formes et couleurs, il le décrit, comme il le voit ou le revoit, par fragments successifs et diversement colorés ; il y manque le contour, le relief, divers détails, parfois les plus importants, bref, la vision totale et soudaine ; à proprement parler, ce sont des taches lumineuses qu'il évoque et qu'il reproduit. De là, pour le lecteur, une impression toujours très vive, rarement très nette.
2. Lanson, Histoire de la littérature française (3P édit., p. io3i). Je rappelle à ce propos que les cinq ou six pages que M. Lanson a consacrées à Taine dans son très beau livre sont fort remarquables, tout à fait dignes d'être lues et méditées.