‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 37 sur 85 · IIO ESSAI SOI TUNE · texte numérisé non relu

IIO ESSAI SOI TUNE

deux termes essentiellement corrélatifs: une méthode est une doctrine en raccourci, et presque toujours procède dune doctrine. Concevrait-on un esprit qui, vide de toute idée doctrinale, serait pourtant capable d'inventer une méthode ? La vérité est qu'on n'invente une méthode que pour préciser et mettre en œuvre des idées doctrinales. La méthode cartésienne, c'est la philosophie cartésienne ; la méthode hégélienne, c'est la philosophie hégélienne. Et Taine, pas plus que Descartes ou Hegel, n'a pu échapper à cette loi. N'était-il pas résolument déterministe bien avant d'avoir conçu le principe même de la méthode qu'il allait pratiquer? Et qu'est-ce que le déterminisme, sinon <.< une conception « priori », « une hypothèse sur la nature »? Rien n'est donc plus légitime que de parler de la doctrine ou du svstème de Taine. Avant même d'avoir publié son premier livre, il en avait arrêté les grandes lignes, les points d'orientation, les données principales. Et c'est ce premier état du svstème qu'il faudrait se figurer avec précision pour en apprécier à leur juste valeur les multiples développements et les acquisitions ultérieures.

Or, voici, j'imagine, comment on pourrait provisoirement se représenter la philosophie de Taine, telle qu'elle s'esquissait dans son esprit quand il quitta l'Ecole normale, telle sans doute qu'il l'enseignait à ses élèves de devers *,

i. J'ai eu de ceci la preuve positive en dépouillant les notes du Cours de psvchologie, de logique et de morale — soixante-dix leçons environ, — qu'il a professé à Nevers, et dont les sommaires dictés par lui à ses élèves ont été conservés. Manifestement, Taine était arrivé en province avec les meilleures, avec les plus conciliantes dispositions du monde. Dans les premières leçons surtout, il multiplie les références à toute sorte de bons auteurs, et les noms de tous les Pères de l'Eglise éclectique se pressent sur ces feuillets jaunis : Reid, Cousin, Joull'roy, Dugald-Stewart. — Mais qu'aurait dit l'auteur du Vrai, du Beau et du Bien d'un cours de psychologie débutant par ces mots : « Chapitre préalable contre les mots : Faculté, force, substance, essence, moi, non-Etre... », d'une leçon sur l'Objet de la philosophie où l'on commençait par déclarer : « La philosophie est la science des principes (Aristote, Descartes). Cette définition a deux sens. Premier sens : Il s'agit ici de la philosophie prise

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car jamais homme n'a moins su dédoubler sa pensée, lui imposer des « cloisons étanches », réserver, en un mot, pour lui-même une partie de ce qu'il croyait être la vérité. Au reste, il se rendait bien compte lui-même que ce dédoublement est chose quasi surhumaine. « J'ai eu deux ou trois fois sur les lèvres, écrivait-il un peu plus tard à son ami de Suckau, l'idée de t'offrir mon Hegel, que tu n'as pas lu, je crois, tout au moins Y Encyclopédie, je suis parfaitement certain que, en quelques mois, tu t'enfoncerais au plus profond de l'hérésie, et que l'attrait extraordinaire du sujet le ferait lâcher en classe des phrases imprudentes. Je n'ose même souhaiter que tu reprennes ta psychologie. Je sens que je ne pourrais plus enseigner avec la mienne. Je serais obligé d'en avoir deux, une officielle, innocente, en formules inflexibles, séparée par un abime de ma vraie pensée et cela est presque impossible. On aime tant les idées quon trouve, qu'on ne peut s' empêcher de penser tout haut 1 . » — Nourri de Spinoza, de Hegel — et d'Aristote2, — Taine est déterministe absolument, sans restrictions ni réserves, avec une sorte d'ardeur mystique et de candeur implacable. Quand il dépouilla ses croyances religieuses, le déterminisme avait été sa première conviction philoso-

au sens le plus élevé. Nous ne l'enseignons pas »? Et j'imagine aussi qu'il n'eût pas su beaucoup de gré au professeur des efforts, d'ailleurs très sincères, qu'il avait tentés, clans ses leçons sur la volonté, pour sauver la notion de responsabilité et pour la concilier avec son rigoureux déterminisme ( « nulle dans l'action fatale, faible dans le désir, pleine dans la volition », voilà comment il définit la responsabilité morale). Taine a décidément raison : « On aime tant les idées qu'on trouve qu'on ne peut s'empêcher de penser tout haut. »

i. Lettre inédite à Edouard de Suckau, du 28 octobre 1 855 .

2. Essais de critique et d'histoire, i'e éd., p. xv. — M. Boutroux me fait justement observer qu'il est extraordinaire que « la lecture d'Aristote ait pu rendre Taine déterministe, Aristote étant le père de la philosophie du libre arbitre ». En effet : mais je suis assez tenté de croire que Taine ne connaissait pas beaucoup Aristote avant d'entrer à l'Ecole normale. Or, à cette époque, il était déjà déterministe, et féru de Spinoza. Et quand il étudia Aristote, — peut-être pour l'agrégation, — il y vit surtout ce qu'il voulait y voir.

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phique; une fois implanté dans son esprit, il n'en devait plus jamais sortir. Son amour de la logique, ses tendances systématiques, son goût croissant de l'expérience et des sciences exactes, les mille suggestions concordantes de la pensée contemporaine, tout était fait pour l'y maintenir. Aucun des arguments qu'on a cherché à faire valoir pour discréditer ou pour ruiner cette doctrine, pas même ceux qui relèvent de l'ordre moral, rien n'était capable de l'ébranler. Tout près de sa fin, il écrivait encore : « Le déterminisme, à mes yeux, n'exclut pas la responsabilité morale ; bien au contraire, il la fonde ; selon moi, les difficultés apparentes de la question sont toutes verbales ; on ne fait pas attention au sens exact des mots : nécessité, contrainte, initiative, obligation, etc. » Ni dans la nature, ni dans l'homme, il ne pouvait se résigner à voir autre chose que des phénomènes soumis à des lois fixes, s'engendrant les uns les autres en vertu de nécessités immuables. Liberté, « contingence des lois de la nature », c'étaient là pour lui autant de mots vides de sens, contradictoires, tout autant de moyens, et de moyens arbitraires, de réintroduire dans le inonde physique ou moral le « surnaturel », « le miracle » ; et le « surnaturel », le « miracle » n'étant pas, suivant lui, « faits d'expérience », trouvaient en lui un adversaire aussi irréductible que pouvaient l'être et Spinoza et Renan 1 .

i. Ceci m'a été entièrement confirmé par l'examen que j'ai fait des papiers inédits de Taine. Parmi ces papiers, j'ai trouvé deux études intitulées De la liberté, et qui, toutes deux, remontent évidemment à l'Ecole normale. La première, datée du 2G avril i85i, a tout l'air d'une dissertation préparatoire à l'agrégation ; mais, en dépit de la grande modération du ton et de l'extrême circonspection de la doctrine, divers détails me feraient croire qu'elle n'a pas dû être remise à un professeur. L'autre au contraire est un essai tout personnel ; ça et là, on y trouve comme un avant-goût du style des Philosophes classiques : « Comment, dit le bon sens, l'homme n'est pas libre ! 0 absurdité des philosophes !... De la charité, Messieurs, je vous prie ! Je ne suis pas si déraisonnable... » Le jeune philosophe ne craint plus d'y exprimer toute sa pensée. En voici la conclusion : « Concluons que cette ancienne croyance à la liberté

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Quand l'esprit, — un esprit, avouons-le, très prévenu on faveur de certaines conceptions métaphysiques, — ne découvre en lui et autour de lui que des laits ou des groupes de faits, il est très tenté, pour les étudier, de les soumettre tous aux mêmes procédés, de leur appliquer à tous la même méthode. Et cette méthode, quelle sera-telle, sinon celle qui, depuis trois siècles, a suffisamment prouvé son efficacité, en renouvelant tout le vaste champ du savoir humain qui lui avait été confié ■' Ce sera la méthode des sciences positives. Or, cette méthode, à l'examiner de près, comporte deux degrés et comme deux altitudes. Dans le premier cas, elle s'appelle l'analyse, et tantôt elle s'applique aux mots, les rapprochant, pour les expliquer et les « traduire », des faits qu'ils désignent ; tantôt elle s'applique aux choses et, soit dans le monde physique, soit dans le monde moral, elle a pour objet de multiplier les faits observables et de découvrir des faits inconnus. Dans le second cas, elle s'appelle, de son vrai nom, synthèse; elle a pour fonction d'expliquer tous ces faits épars mis au jour et catalogués par la méthode d'analyse, et d'en découvrir les causes. Or, la cause d'un fait ne peut être qu'un fait, puisque l'univers physique et moral n'est composé que de faits, puisque, en dehors ou audessus des faits, il n'y a rien. Etant donc donné un groupe de faits qui semblent être unis étroitement entre eux, on en dégage par abstraction un fait général, auquel par hypothèse on attribue la valeur de cause ; et l'on vérifie, par voie de déduction, si l'hypothèse est fondée, si, le lait

humaine, fruit d'une observation incomplète, est démentie par la raison et par l'expérience et n'a aucun fondement certain. Elle doit être, rejetée au même rang que la croyance aux miracles. On ne croit aux miracles eu effet que par l'ignorance où on est de la nature de Dieu et des causes de ses actions. A mesure que la science humaine et la vie humaioe s'avancent, ces erreurs s'évanouissent. L'histoire de l'homme se montre comme une géométrie concrète et divine, et tout s'enchaîne et se lie par une nécessité absolue et dans une inséparable unité. »

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général venant à varier, Ions les autres faits varient en même temps. Si oui. l'hypothèse es) juste; la cause esl trouvée: le groupe de faits est expliqué; nous en possédons la formule, et nous en connaissons la loi '.

Supposons maintenant un homme qui, par éducation ou par goût, soit tourné vers l'étude du monde moral, donc vers la psychologie. En vertu des principes qu'on vient d'indiquer, il devra prêter à la physiologie une attention particulière2: n'est-ce pas en étudiant, sous tous leurs aspects, les rapports, encore si mystérieux du physique cl du moral, qu'il aura le plus de chances d'augmenter le nombre des laits encore inconnus, et de faire progresser la science!1 De là la thèse de Taine sur les Sensations, et son futur traité de l'Intelligence. D'autre part, où pourra-t-il trouver des groupes de faits moraux assez hien établis et en assez grand nombre pour en composer de larges et puissantes synthèses, sinon dans ce vaste répertoire de faits, dans cette sorte de psychologie vivante qui s'appelle l'histoire? « Une civilisation, un peuple, un siècle, sont des définitions qui se développent. L'homme est un théorème qui marche. » Donc, il faut trouver ces définitions, démontrer ces théorèmes: et voit-on naître et sortir de là toute l'œuvre historique cl critique de Taine ?

II pouvait, dès i85i, écrire à Paradol: « La psychologie

i. Philosophes classiques, l" éd. ou sqq., dernier? chapitres. — Je ne m'arrête pas à discuter toute cette métaphysique. D'autres l'ont fait, et de telle sorte qu'il n'y a plus à y revenir. Voir notamment, dans la Berne de l'Instruction publique des il), 23 et 3o juin i864, trois admirables articles de M. Lachelier sur Vidée de Dieu, de Caro, articles qui, malheureusement, n'ont pas été recueillis en volume. Le premier est consacré à Taine. On ne saurait mieux montrer que l'auteur des Philosophes classiques a indûment confondu 1' « ordre » des sciences positives avec l'ordre de la métaphysique, la cause finale avec la cause efficiente. A mon avis, on n'a rien écrit, pour réfuter les théories de Taine, de plus pénétrant, de plus décisif et de plus fort. (Voir aux Appendices).

2. Les rapports du physique et du moral sont longuement étudiés dans le cours de psychologie de Nevers : les sensations, désirs, passions et mouvements de toute catégorie fournissent une quinzaine de leçons sur quarante-neuf.

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vraie et libre est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai trouvé beaucoup de choses depuis trois mois. » Il y avait trouvé toute son œuvre ultérieure.

La méthode ainsi définie est capable, sans doute, d'organiser une science ; mais est-elle capable de fonder une morale? Oui, répondait Taine sans hésitation. « Rien de plus simple que la déduction des vérités morales. Il suffit, pour les découvrir et les enchaîner, d'appliquer la méthode qui ramène les Idées à leur origine et les formules générales aux cas particuliers. » Et, appuyé d'ailleurs sur les stoïciens et sur Rant, sur Spinoza aussi1, il procédait, non sans obscurité, à cette opération. « Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. » Spinoza avait dit avec plus de clarté : « Plus quelqu'un s'efforce de persévérer dans son être, plus il a de vertu. »

11 suit de là une grande conséquence. Si une même méthode, appliquée à des objets en apparence aussi différents, est capable de découvrir des vérités aussi importantes, comment croire que cette diversité, même ne recouvre pas une unité foncière? 11 n'y a pas ici la philosophie, et là la science ; il n'y a pas ici les sciences physiques, et là les sciences morales: il n'y a cpie la science, une dans son fond, une dans sa méthode, et une dans son objet. « Les forces qui gouvernent l'homme sont semblables à celles qui gouvernent la nature »; et ces forces, nous savons maintenant les découvrir. Nous faisons plus: nous entrevoyons même comment elles s'engendrent les unes les autres, comment elles se déduisent les unes des

i. Voir le beau livre de M. V. Delbos sur le Problème moral dans la philosophie de S/iinoza et dans l'histoire du spinozisme (Paris, Alcan, i8g4).

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autres, et nous concevons « la cause première » ', le « fait primitif et unique », « l'axiome initial » dont tout le reste est dérivé. « Nous découvrons l'unité de l'univers et nous comprenons ce qui la produit. »

« C'est à ce moment que l'on sent naître en soi la notion de la Nature. Par cette hiérarchie de nécessités, le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont des membres. Au suprême sommet des choses, an plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel ; et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute idée est un de ses actes. Elle subsiste en toutes choses, et elle n'est bornée par aucune chose. La matière et la pensée, la planète et l'homme, les entassements de soleils et les palpitations d'un insecte, la vie et la mort, la douleur et la joie, il n'est rien qui ne l'exprime, et il n'est rien qui l'exprime tout entière. Elle remplit le temps et l'espace, et reste audessus du temps et de l'espace. Elle n'est point comprise

i. Combien j'aime mieux cette déclaration de Claude Bernard : « La vie est une cause première qui nous échappe connue toutes les causes premières et dont la science expérimentale n'a pas à se préoccuper. » {Le Problème de la physiologie générale, Revue des Deux- Mondes du ij décembre 1867). \ oir les dernières pages de cet article, où le grand savant essaie de concilier la liberté morale avec le déterminisme scientifique. — « Quand Taine cherchait l'explication d'un fait constaté par l'observation et décomposé par l'analyse, il s'arrêtait au mécanisme, toutes ses synthèses ont ce caractère... Cette méthode s'applique-t-elle à tout '} Les naturalistes les plus autorisés ne le pensent pas du moment qu'il s'agit des êtres du règne organique... Ainsi Claude Bernard qui, pour expliquer la vie, avait recours à une loi supérieure qu'il appelait, l'idée directrice et qui, quelque nom qu'on lui donne, est d'un tout autre ordre que les lois de la mécanique, de la physique et de la chimie. C'est ce que Tuine avait peine à comprendre chez un savant tel que ('lande Bernard. Il ne lui pardonnait pas d'introduire ainsi la métaphysique dans la .science. Nous ne pouvions, Taine et moi, nous entendre sur ce point. J'ai toujours pensé que l'illustre biologiste était le vrai philosophe, dans cette explication des choses de la vie ». (E. Vacherot, Ma psychologie. Inédit.) Voir aux Appendices.

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