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de Port-Royal. Et sans doute, ce dernier lit toujours de formelles réserves sur la méthode de Taine. Non par idéalisme métaphysique ou moral, certes, mais simplement par sens et souci de la réalité changeante et de l'humaine complexité, il repoussa toujours le déterminisme rigide que professait son jeune émule ; jamais il n'admit qu'une formule pût rendre entièrement compte d'une âme humaine, et que des inllucnces aussi générales que le sont celles de la race, du milieu et du moment pussent expliquer 1' « unicité » du génie individuel, « la monade inexplicable » : son demi-scepticisme, en un mot, ne s'accommodait pas sans quelque impatience de ce dogmatisme intransigeant. Mais, en revanche, quel gré infini il sut à Taine de ne le point « traiter comme le plus sceptique et le plus indécis des critiques et en simple amuseur », surtout de ne point « lui faire l'honneur de le sacrifier à A illemain et aux autres maîtres antérieurs», en un mot, de le considérer sérieusement « en France et dans ce siècle » comme « un des cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain » ! C'était peut-être beaucoup dire. Mais quand on est Sainte-Beuve, on ne résiste pas à d'aussi flatteuses appellations ; et il se crut tenu de mériter et de justifier ces éloges. Dans la chaleur de l'improvisation quotidienne, il lui était échappé certains mots, certaines formules, - par exemple sur la nécessité de constituer « l'histoire naturelle des esprits », — que Taine prit résolument au pied de la lettre, et auxquelles il attacha beaucoup plus d'importance que Sainte-Beuve n'en avait lui-même attribué. Comment le désavouer ? Comment se dérober à l'honneur d'être consacré « philosophe » et même «. savant » ? Et, sans peut-être en avoir très nettement conscience, au contact de cette pensée si ferme et si décidée, lui, Sainte-Beuve, « l'esprit le plus rompu aux métamorphoses », le plus mobile et le plus prompt à accueillir les influences du dehors, il ramasse toutes ses
velléités « scientifiques » d'autrefois ; il les précise, — s'il ne s'agissait pas de l'auteur des Lundis, je dirais : il les systématise ; — il ne se hasarde pas à formuler une « doctrine », mais il se décide à esquisser, à définir sa « méthode » ; pour satisfaire son infatigable curiosité d'épicurien intellectuel et moral, il s'autorise des exemples et des théories de ce jeune maître dont il avait si dignement salué les débuts ; et lui qui, jadis, avait si fortement maintenu contre Tainc l'obligation, en littérature et en art, de se soucier toujours de la valeur artistique et littél'aire des œuvres, le voilà qui, peu à peu, trop bien persuadé par Taine, semble ne plus s'intéresser aux œuvres qu'en raison de leur insignifiance littéraire et de leur intérêt psychologique — ou anecdotique l . — La très curieuse action que Tainc a exercée sur la pensée et sur la carrière critique de Sainte-Beuve est assurément la plus remarquable victoire qu'il ait remportée sur la génération de i83o. Mais à cette génération, aux environs de i85o, en succédait une autre qui semblait s'être donné pour tâche de s'opposer trait pour trait à celle qu'elle venait remplacer. Positive, raisonneuse, réaliste ou naturaliste, éprise de faits, affamée de certitude scientifique, elle répudiait à grand fracas « l'éducation sentimentale » qu'elle avait reçue, elle s'efforçait d'en dépouiller jusqu'aux derniers vestiges. Plus d'individualisme, plus de lyrisme, plus d'autobiographies, plus de Confidences, plus de Confessions d'un enfant du siècle; le Moi redevient « haïssable » ; il faut désormais être « impersonnel » et « impassible ». Toutes
i. Voir, outre les cinq articles que Sainte-Beuve a consacrés à Taine, ses articles des Nouveaux Lundis (t lit et IX) sur Chateaubriand jugé par lui ami intime, et sur VE.tsai de critique naturelle, de M. Emile Desehanel ( ee dernier était particulièrement goûté de Taine), l'article déjà cilé de M. Sorel sur Taine et Sainte-Beuve, les deux dernières leçons de Y Evolution de la critique par M. Brunelière, et la remarquable Préface mise par M. Lanson en tète de ses Hommes et livres (Paris, Lecène et Oudin, i8o5).
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les tendances qui, depuis vingt ou trente ans, avaient été tenues en échec ou battues en brèche par le génie et le succès des grands écrivains romantiques, reparaissent alors et, favorisées d'ailleurs par les circonstances, par les événements politiques, envahissent les diverses provinces de la pensée et de l'art. On en revient à vénérer Boileau, c'est tout dire. Les maîtres qui passionnent et qu'étudient ces jeunes gens, -- qui s'appellent Emile Augier, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert, Alexandre Dumas iils, Charles Baudelaire, Sully Prudbomme, — ce ne sont ni Lamartine, ni Victor Hueo, ni Cousin; ce sont, — en attendant Renan et Taine, — ceux qu'on pourrait appeler les transfuges du romantisme : c'est Balzac et c'est Stendhal, c'est Gautier et c'est Sainte-Beuve. Et les œuvres succèdent aux œuvres, traduisant avec une croissante netteté ce nouvel idéal. Le règne de la « littérature brutale » est né. «Ce moment, écrivait plus tard J.-J.Weiss, s'est marqué dans Madame Bovary, dans les Faux Bonshommes, dans le Demi- Monde, le Fils naturel, les écrits philosophiques et historiques de M. Taine ; toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de L'âme humaine, un mépris singulier de l'homme, un style sec et tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et des causes'. » Et faut-il rappeler ce que, au lendemain de la publication de Madame Bovary, Sainte-Beuve écrivait de l'œuvre et de l'auteur ? « C'est bien un livre à lire en sortant d'entendre le dialogue net et acéré d'une comédie d'Alexandre Dumas lils, ou d'applaudir les. Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car en bien des endroits, et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères que semblent affecter les
i. J.-J. Weiss, Autour de la Comédie-Française, p. 17. L'article est du 12 mars i883.
chois de file des générations nouvelles. Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! l »
Quelle fut exactement dans ce mouvement la part propre de Taine ? Il est assez difficile de le dire. Son œuvre s'est si parfaitement encadrée dans celle de sa génération, ses idées se sont si bien fondues avec celles de ses contemporains, qu'à première vue on éprouve quelque embarras à distinguer son apport personnel. Sans Taine, jusqu'à cpiel point Flaubert et Lcconte de Lisle, Dumas {ils et Renan auraient-ils différé de ce qu'ils ont été ? Question probablement insoluble, et qui ressemble à celle de savoir si, sans Boilcau, les Racine, les Molière et les La Fontaine auraient fait tout ce qu'ils ont fait et comme ils l'ont fait. Il est bien certain que le mouvement réaliste était commencé avant que Taine eût écrit son premier livre, — les Emaux et camées, les Poèmes antiques, la Dame aux camélias sont de i85a et, à cette même date, Madame Bovary était déjà sur le métier; — et je doute fort qu'avec tout son génie, si Taine avait voulu se mettre en travers du mouvement, il fût parvenu à l'enrayer. Mais il s'en garda bien ! « Pour faire de belles œuvres, la condition unique est celle qu'indiquait déjà le grand Goethe : Emplissez votre esprit et votre cœur, si larges qu'ils soient, des idées et des sentiments de voire siècle et l'œuvre viendra2. » Ce conseil qu'il donnait en i865 à ses auditeurs de l'École des beaux-arts, Taine avait commencé par le suivre. Il était l'un des fils de cette génération qui, vers i85o, arrivait à la vie intellectuelle. 11 s'était librement ouvert à toutes les influences qui avaient souillé sur elle ; il les a^ait accueillies, il en avait composé la substance même de sa pensée et de son style ; en passant par son esprit, elles s'étaient précisées, clarifiées, organisées
i. Causeries du Lundi, éditions actuelles, t. XIII, p. 363. 2. Philosophie de l'art, éditions actuelles, t. I, p. i23-i2/j.
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en un vigoureux et large système. Comme un de ces puissants réflecteurs qui concentre un moment en lui toute une série de feux convergents et qui, avec une force redoublée, les renvoie illuminer tous les coins de l'horizon, l'œuvre de Taine a résumé et condensé en elle-même tous les rêves flottants, toutes les velléités balbutiantes de la pensée contemporaine ; elle en a fait un corps de doctrine ; elle en a singulièrement accru la portée, multiplié la force active. A tous ces jeunes gens qui cherchaient leur voie et qui, déjà, d'eux-mêmes, commençaient à la trouver, elle est venue donner une conscience plus nette et plus aiguë du but à atteindre et des moyens à employer. Elle les a encouragés dans leurs efforts ; elle leur a persuadé qu'ils travaillaient à une œuvre nécessaire et légitime. D'un mot, elle est venue leur apporter une philosophie.
Culte et religion de la science, persuasion intime que rien n'existe en dehors et au-dessus des faits, qu'en art comme ailleurs, rien ne supplée à l'observation patiente et minutieuse et à l'expérience , que les plus hautes démarches de l'âme humaine ont leur fondement et leur point d'appui dans des modifications de l'organisme, que les cas exceptionnels doivent être étudiés comme les autres, et peut-être plus que les autres, et « qu'il faut dire ce qu'on voit comme on le voit », croyance enfin à l'universel phénoménisme : s'il est vrai cm' « il y a une philosophie sous toute littérature », c'est bien cette philosophie que recouvrent les vers de Leconte de Lisle, les comédies d'Emile Augier, les drames de Dumas fils et les romans de Flaubert, et c'est celle que Taine a achevé d'inculquer à ces divers écrivains, et dont il leur a fourni l'expression abstraite1. Et, sans doute, il y eut çà et là
i. M. Lanson, dans sa Littérature française (p. 1019-1021), a très ingénieusement et très fortement montré l'étroite correspondance qui existe entre la doctrine de ïaiue et les conceptions métaphysiques qui sont comme enveloppées dans les principales œuvres littéraires contemporaines.
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quelques dissidences, comme il y en a toujours. Il y avait dans ce nouveau dogmatisme trop d'affirmations tranchantes pour que le scepticisme morne, inquiet et chagrin de Scherer put v trouver pleinement son compte ; et comme d'autre part il ne. parait pas avoir jamais hien goûté la nature d'esprit et le genre de talent de ïaine, il ne perdit aucune occasion de le faire voir. Et de même, ni Feuillet, ni Fromentin, ces délicats, ne pouvaient, en lisant Taine, souscrire à toutes ses théories et approuver tous ses dires. Mais Scherer lui-même n'a rien d'un critique à l'ancienne mode; très informé, érudit même, il essaie lui aussi, et tout comme Taine, de s'affranchir de ses impressions personnelles et de fonder ses jugements sur une philosophie et sur la science. Quant à Feuillet, outre qu'il \ a en lui plus de a rai « réalisme » qu'il ne semble et qu'on ne l'a bien voulu dire, — tout au moins à partir de 1802, — je ne pense pas qu'il eût renié l'esthétique dont le traité de l'Idéal dans l'art lui offrait la séduisante esquisse. Enfin, nous pouvons croire, puisque c'est Emile Montégut qui nous l'affirme1, que ïaine a exercé une assez forte action sur cet écrivain exquis qui s'appelait Eugène Fromentin ; les Maîtres d'autrefois n'auraient sans doute jamais vu le jour si Taine n'avait pas écrit la Philosophie de l'art ; ils la rectifient sur plus d'un point et la complètent ; et visiblement, l'auteur de ce livre unique, qui nous permet de ne pas trop envier Ruskin à nos voisins, a voulu dresser en pied et refaire à sa manière les beaux portraits de Rubens et de Rembrandt qu'il avait lus et admirés dans la Philosophie de l'art aux Pays-Bas.
1. Eugène Fromentin écrivain {Bévue des Deux-Mondes, ier décembre 1877, p. 690-691). — Voir aussi les Maîtres d'autrefois, p. i3j-i3u ; et dans la Revue des Deux- Mondes du i5 août 1896 (p. 8o5), un article intitulé Art et métier, par M. G. Dubufe, où l'auteur institue entre Taine et Fromentin, considérés comme critiques d'art, un parallèle extrêmement intéressant, quoique, à mon gré, un peu bien sévère pour Taine.
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Mais où l'influence de Taine apparaît plus nelte encore et plus distincte, moins mêlée à celle de ses contemporains, c'est sur ces réalistes d'arrière-saison qui ont débuté dans les lettres entre 1860 et 1870, et se sont « naturalistes » appelés. Ce qu'ils ont tout d'abord aimé et salué en lui, c'est l'auteur des Philosophes classiques, c'est l'iconoclaste du spiritualisme officiel, c'est le déterministe enfin. Bien longtemps après, se remémorant ses souvenirs de jeunesse, l'un des romanciers de notre temps qui rappellent le mieux la jolie, féline et sinueuse manière de Renan, écrivait: « Taine était déterministe. Il l'était nettement et avec une abondance de preuves, une riebesse d'illustration qui lit sur la jeunesse intelligente, à la lin du second Empire, une impression beaucoup plus forte qu'on se l'imagine aujourd'hui... La pensée de ce puissant esprit nous inspira, vers 1870, un ardent entbousiasme, une sorte de religion, ce que j'appellerai le culte dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c'était la méthode et l'observation, c'était le fait et l'idée, c'était la philosophie et l'histoire, c'était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait, c'était l'odieux spiritualisme d'école, c'était l'abominable Cousin et son abominable école: c'était l'ange universitaire montrant d'un geste académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ. Il nous délivra du philosophisme hypocrite. En ce temps-là, nous avions, au quartier Latin, un sentiment passionné des forces naturelles : et les livres de Taine avaient beaucoup contribué à nous mettre dans cet état d'âme. Sa théorie des milieux nous émerveillait... L'action de Taine, vers ce temps-là, fut très forte sur la littérature et sur l'art. »
Ces lignes sont de M. Anatole France ' qui débutait alors, en 1868, par une étude sur Alfred de Vigny. Or, si un esprit aussi délié et aussi averti a subi à ce point le ebarme, ou plutôt la domination exercée par la pensée de Taine,