DE LA VALLÉE DU PÔ ET CEUX DU BASSIN HELVÉTIQUE
Si l’on jette un coup d’œil sur une carte orographique comprenant la Suisse et le Piémont, on est frappé de l’analogie qui existe entre la partie méridionale de la vallée du P& et la partie correspondante du bassin helvétique. Des deux côtés, les Alpes s'arrêtent brusquement au bord de la plaine, qui, en Suisse, est limitée par le Jura ; en Piémont, par les Langhe et la colline de Turin. A partir de cette capitale, la chaîne de collines tourne brusquement vers l’est, et devient perpendiculaire à la direction des Alpes, tandis que la chaîne du Jura ne cesse pas de leur être parallèle. En résumé, l’analogie des deux bassins n’existe plus dans leur partie septen-
: Annali universali di statistica, — 1839; et tu, p. 431. — Une note de M. Duval, Bull. de la d'Archiac, ist. des progrès de la géol., 1. 11, p. 233. Soc. géol. de France. t. xt, p. 302 — 1840 ; et Gra-
2 Voyez, à ce sujet, l'excellent résumé de M. d’Ar- ves, Essai sur la topographie géognostique du déparchiac, dans son Æistoire des progrès de la géologie, tement de l'Oise, p. 529 à 556. — 1847.
trionale, dans le sud, au contraire, elle est complète, et la vallée comprise entre Coni et Chivasso, près Turin, semble être la répétition de celle qui s'étend de Chambéry à Iverdun. Comparons l’un à l’autre les terrains de transport qui remplissent ces deux vallées.
1° Terrains glaciaires. — Sur les deux versants des Alpes, les anciens glaciers-se sont étendus dans la plaine, et ont atteint la chaîne du côté opposé ; mais les marques qu'ils ont laissées de leur passage ne sont pas identiquemeut les mêmes en Suisse et en ltalie.
Dans la plaine suisse, on suit sans discontinuité les traces d’un glacier, depuis les Alpes jusqu’au Jura. Aïnsi, partout celui du Rhône a poli les roches en place, depuis les sommets du Mont-Rose jusque sur les pentes du Jura. Partout il a laissé des accumulations de fragments plus ou moins anguleux entremélés de cailloux rayés, et déposé des blocs erratiques gigantesques.
Sur le versant méridional des Alpes il n’en est pas de même. Les traces du glacier de la vallée d'Aoste se continuent sans interruption depuis le Mont-Blanc jusqu'au milieu de fa plaine du Pô; là elles cessent avec les dernières moraines de Caluso ; plus loin on ne trouve plus ni blocs erratiques, ni fragments anguleux, ni cailloux rayés ; la plaine est entièrement composée de diluvium aqueux: Sur la colline de Turin on retrouve des blocs erratiques gigantesques provenant des Alpes : comme ceux épars sur le Jura, ils sont accompagnés de ces puissantes accumulations de cailloux plus ou moins arrondis, véritable moraine profonde de ancien glacier. Mais sur le Jura, au Landeron, par exemple, toutes les traces du passage d’un glacier se trouvent réunies ; sur la colline, au contraire, nous ne trouvons que les blocs erratiques et la moraine profonde. La nature friable des couches qui composent la colline piémontaise explique très-bien l’absence des surfaces polies et striées ; mais on se rend difficilement compte du manque total de blocs erratiques dans l’espace compris entre les moraines terminales des glaciers de la vallée d'Aoste ou de Suse et la colline de Turin, On comprendrait qu’ils fussent devenus fort rares, que la plupart d’entre eux aient été enfouis par les débordements des torrents, que les progrès de la civilisation en aient fait exploiter un grand nombre, comme dans la plaine suisse ; mais on ne conçoit pas que ces différentes causes les aient fait disparaître totalement. Nous laissons la solution définitive de cette difficulté aux habiles géologues qui habitent Turin, car nous avouons ne pas entrevoir d'explication satisfaisante de cette anomalie.
Si nous poursuivons plus loin le parallèle entre les glaciers des deux versants des Alpes, nous trouvons encore entre eux une autre différence. Les anciens glaciers piémontais ont déposé au débouché des vallées alpines les puissantes moraines que nous avons décrites. Ces moraines, par leur hauteur, leur régularité, leur symétrie, accusent une station séculaire des glaciers sur un même point. En Suisse rien de semblable, au moins dans la partie méridionale du bassin. Les glaciers du
Rhône, de l’Arve, de l’Isère, ne sont point restés longtemps à l’entrée des vallées pendant leur période de retrait; nulle part ils n’ont élevé de moraines terminales, monuments du séjour prolongé de leur extrémité à la même place. Il semble que, par une marche lente mais continue, ils se soient avancés jusqu’au Jura, et qu'ils aient ensuite reculé, sans s’arrêter, jusque dans l’intérieur des Alpes.
Loin de nous la prétention de lfés définitivement toutes ces difficultés, cependant nous présenterons ici quelques considérations propres à amener une solution. Un grand nombre de géologues suisses, MM. Studer ‘, Thurmann *, de Charpentier *, Blanchet * et Guyot”, ont remarqué en dehors de la ligne des blocs erratiques du versant oriental du Jura des fragments et des blocs isolés de roches alpines, des galets de quartz, des euphotides, des protogines, des calcaires alpins anguleux et rayés, qu’on peut suivre Jusque dans les environs de Lyon; car sur les hauteurs de la Croix-Rousse, M. Fournet a retrouvé des blocs alpins de six mètres cubes, et des cailloux rayés identiques à ceux qui composent les moraines des glaciers actuels. Il semblerait donc que le glacier du Rhône, dans son maximum d'extension, a dépassé le Jura pour reculer ensuite, et faire une longue station sur le versant oriental de cette chaîne.
Le revers méridional des Alpes étant plus chaud que leur revers septentrional, la station prolongée de l’ancien glacier n’a pas eu lieu sur la colline de Turin, mais dans la plaine. Aïnsi, pendant la longue époque de température sensiblement invariable durant laquelle le glacier du Rhône touchait au Jura, les glaciers des deux Doires étaient au milieu de la plaine, à moitié chemin entre les Alpes et la colline ; et pendant la période du maximum d’extension durant laquelle le glacier du Rhône dépassait le Jura, ceux d'Aoste et de Rivoli mes lent la colline de Turm. Une autre raison ire en faveur de cette explication, c’est la puissance du glacier du Rhône, qui procède de tous les groupes les plus élevés des Alpes, le Mont-Rose, le Saint-Gothard, les Alpes bernoises, et le Mont-Blanc, tandis que le glacier de la vallée d'Aoste n’est alimenté que par le massif du Mont-Blanc, la chaîne du Mont-Rose, et les montagnes de Cogne. Ainsi donc, a égalité de température, ce dernier glacier devait s'étendre moins loin que celui du Rhône, et rester dans la plaine, tandis que l’autre remontait sur les flancs du Jura. Il y a plus, nous trouvons dans la Suisse septentrionale des moraines analogues à celle d’Ivrée et de Rivoli : en effet, à l’époque où le glacier du Rhône s’étendait du fort de l’Ecluse à Zofingen ; celui du Rhin, de l’origine du lac de Constance à l’Albe wurtembergeoise, le glacier l’Aar était un des affluents du premier, et celui de la Lainth se versait dans le second : ils n’avaient donc point de moraine terminale. Mais pendant la
! Monographie de la mollasse, p. 224. 4 Terrain erratique alluvien du bassin du Léman, 2 Essai sur les soulèvements jurassiques, cah, 2, p. 20. — 1843, p- 28. : 5 Note sur la distribution des espèces de roches
Essai sur les glaciers, p. 279. — 1841. dans le bassin erratique du Rhône, p. 23. — 1847.
période de retrait ils devinrent évidemment indépendants, et stationnèrent pendant longtemps au milieu de la plaine suisse, entre les Alpes et le Jura. La ville de Berne est bâtie sur la moraine terminale du glacier de l’Aar, et l’on avait profité de ces moraines pour en faire des fortifications naturelles ; c’est ce que Fun denous a constaté avec M. Studer, de la manière la plus positive, pendant leur démolition, en 1841. La moraine frontale du glacier de la Linth a créé le lac de Zurich enbarrant le cours de la rivière qui lui donne son nom, et lawille est également placée sur une moraine dont M. Escher de la Linth a reconnu l'existence partout où des travaux ont entamé les petites collines sur lesquelles Zurich est construit. Le même géologue a retrouvé des moraines terminales intactes liées à leurs moraines latérales dans les vallées de la Glatt, de la Limmat, de la Reuss, et à Sursée, où elles donnent naissance au lac de Sempach. Les moraines terminales de Berne, de Zurich, de Sursee sont, à la grandeur près, complètement analogues à celles de Rivoli et d'Ivrée. La hauteur relative des montagnes et l’étendue des cirques dont elles procèdent rendent parfaitement raison de cette différence.
Si nous ne nous sommes pas trompés dans l'établissement dn synchronisme des moraines de l’un et de l’autre versant des Alpes, les difficultés que nous avons signalées seront atténuées. Néanmoins nous les considérons toujours comme dignes de l’attention des géologues, et susceptibles d’une solution complète, dont larclef se trouvera dans l’étude des allures et des phénomènes que présentent les glaciers actuels.
2 Terrains de transport d'origine aqueuse. — En Piémont, nous avons reconnu sous la formation glaciaire deux terrains de transport d’origine aqueuse bien distincts : le diluvium alpin sans fossiles, et les alluvions du pliocène à ossements de Pachydermes. En Suisse, la distinction n’est pas aussi facile. Sous la masse à blocs anguleux et à cailloux rayés on trouve de puissantes accumulations de caïlloux roulés d’origine alpine, qui paraissent appartenir à une seule et même époque, et former un seul tout. M. Necker ‘ les a comprises dans son ouvrage sous le nom d’alluvion ancienne, tandis qu’il désigne sous celui de terrain diluwien cataclystique le terrain glaciaire qui est au-dessus.
Il semblerait donc, au premier abord, que les deux terrains si distincts en Piémont, savoir : le diluvium alpin et l’alluvion à ossements, ne sont représentés en Suisse que par un seul terrain, l’alluvion ancienne. Toutefois nous sommes disposés à croire que les deux terrains existent en Suisse comme en Piémont, seu lement leur distinction est plus difficile. En Piémont, la grosseur, la nature minéralogique des matériaux de l’alluvion du pliocène différent totalement de celles du diluvium alpin, et quand même on n’eût jamais trouvé dans lè premier terrain les ossements qui manquent toujours dans le second, il eût été impossible de les
‘ Études géologiques dans les Alpes, t. 1, p. 266.
confondre. En Suisse, comme en Piémont, on n’a jamais découvert la moindre trace d'animaux éteints dans les terrains glaciaires, mais on en a rencontré dans le diluvium alpin : leur petit nombre suffit déjà seul pour montrer qu’ils n'étaient pas à sa partie supérieure. Il y a plus : nous avons l’intime conviction que les ossements trouvés dans le diluvium alpin n’y existaient pas primitivement, mais y ont été charriés et déposés postérieurement par des cours d’eau. En effet, en Suisse, les fleuves et les torrents remontent en général la série des formations. Au sortir du terrain crétacé, ils coulent dans la mollasse tertiaire, puis successivement dans le diluvium alpin et dans le lehm; par conséquent, quand ils transportent des ossements, ils tendent toujours à les déposer dans des couches plus modernes que celles auxquelles ils les ont empruntés. Or c’est dans le sable des rivières qui ont déjà profondément creusé leur lit au milieu du terrain de transport que l’on trouve ces restes. C’est ainsi que des mâchoires, des dents et défenses d'Elephas primigenius, Blum., des restes de Bos priscus, Boy. des cornes de Cervus euryceros, et dés dents de Rhinoceros tichorinus, Cuv., ont été recueillis aux environs de Bâle, dans le lit du Rhin, derrière le rocher d’Istein. Ce rocher forme un promontoire calcaire qui s’avance dans le fleuve ‘; c’est le premier obstacle qu’il rencontre à partir de Bâle et ses eaux y ont accumulé dans l’alluvion moderne de nombreux ossements d’éléphans. Les autres ont été trouvés dans le lit de l’Ergolz et de la Birse *. Ces mêmes restes se retrouvent ainsi dans le lehm de la vallée du Rhin, entre Bâle et Strasbourg ; mais ils ont été probablement arrachés de leur gîte primitif par les eaux qui affouillent constamment le diluvium alpin, puis entraînés par le fleuve, et déposés postérieurement dans un terrain plus récent que celui auquel ils appartenaient. Tels seraient les restes de Rhinocéros trouvés à Rixheim, près de Muihouse, dans des dépressions superficielles de calcaire d’eau douce comblées par le lehm.
S'il existe encore quelques doutes sur l’étage auquel appartiennent ces fossiles, on ne saurait en conserver pour le gisement d’un crâne de Mammouth déterré près de Dürnten, à une lieue de Rapperschweil, canton de Saint-Gall. Voici la coupe de cette localité, que M. A. Escher de la Linth a bien voulu nous envoyer. En procédant de haut en bas on trouve :
1° Des blocs et fragments anguleux glaciaires ;
2° Des cailloux roulés, arrondis, de la grosseur d’une pomme à celle de la tête, semblables à ceux qui composent la nagelfluh des environs ;
3° Des argiles bleuâtres et jaunâtres;
1 Voyez Daubrée, Observations sur les alluvions 2 P. Merian, Aufzaehlung der bis jetz in den Umge-
anciennes et modernes du Rhin, pl. n, fig. 9 / Mémoi. bungen von Basel aufgefundenen fossilen Ueberreste res de la société d'histoire naturelle de Strasbourg, von Saügethieren und Amphibien {Bericht über die t. 1Y. — 1850). Verhandlungen der naturforschenden Gesellschaft in
Basel, 3° cahier, p. 40. —1838).
ef.
4 Des bois bitumineux comprimés (Schieferkohle) (pins genévrier, bouleau).
mêlés de sable et d'argile ; . & 5° Une portion de crâne d’Elephas primigenius trouvée en 1848; Le 6° Une argile grisâtre et du sable fin avec Planorbis, Paludina, C yclas, appartenant au même diluvium ;
7° La mollasse de la nacBiflul sous-jacente n’a pas été atteinte à 100 mètres.
Dans cette localité, le crâne d’Eléphant est réellement en place, accompagné des arbres contemporains de l’animal : il se trouve, avec des coquilles d’eau douce, dans un diluvium particulier provenant de la nagelfluh tertiaire et inférieur au diluvium alpin, exactement comme le Mastodonte découvert près de Ferrere, dans la plaine du Pô, dont nous avons parlé page 37.
Dans les vallées du Jura neuchâtellois, M. Nicollet a reconnu une superposition non moins évidente. Les nombreux ossements d’Elephas primigenius qu'il à montrés à l’un de nous se trouvent dans un diluvium d’une faible puissance, composé de galets molassiques, de grès vert et Jurassique. Le terrain glaciaire, composé exclusivement de cailloux alpins, est au-dessus. C’est encore l’alluvion à ossements qui, souvent à l'état d’argile, remplit les fentes et les cavités dues à la dislocation des couches néocomiennes et jurassiques.
Dans ces deux cas, où les ossements étaient bien en place, nous voyons qu’en Suisse comme en Piémont ils se trouvent au milieu d’une alluvion minéralogiquement différente du diluvium alpin, et inférieure à lui.
On a découvert des restes d’E di per. dans un grand nombre de localités de la
Suisse. Presque toujours on a pu s'assurer qu’ils ne provenaient pas du terrain
glaciaire, rarement on a pu constater s’ils se trouvaient dans le diluvium alpin ou D Tels sont les fragments recueillis à Pfaeffikon et à Knonau (canton de Zurich); à Fribourg, en creusant les fondements des culées du pont suspendu; dans le lit du Rhône et de l’Allondon, près de Genève. M. Necker ‘ a donné l’histoire détaillée de la découverte de deux défenses d’Eléphant, trouvées à la suite d’un débordement de ce torrent : elle montre combien :il est difficile de déterminer la position exacte de ces fragments, que le hasard fait remarquer dans les terrains de transport, mais que les torrents et les rivières déplacent et entrainent, pour les déposer dans des couches meubles différentes de celles auxquelles ils appartenaient dans l’origme.
Conclusion. — En somme, nous retrouvons dans la plaine suisse tous les terrains superficiels que nous avons signalés dans celle du Pô. Les moraimes, le terrain erratique éparpillé, le aitu alpin sans fossiles, et l’alluvion à ossements reposant, en Piémont sur les sables pliocènes marins, en Suisse sur la mollasse miocène. Le parallélisme est donc complet, et la séparation du diluvium
* Études géologiques dans les Alpes, t.1, p. 266.
alpin et de l’alluvion ancienne sera bientôt établie sur des bases solides par tes habiles géologues qui habitent Turin, Bâle, Genève, Berne et Zurich.
Pour résumer tout notre travailet le ral qui É termine, nous donnons 1ci, sous forme de tableau, la superposition des terrains dans la vallée du Pô et dans la grande dépression qui sépare les Alpes du Jura.
Terrains superficiels correspondants en Piémont , en Suisse et dans le nord-ouest de la France.
TERRAINS SUPERFICIELS. VALLÉE DU PO. BASSIN HELVÉTIQUE. BASSIN DE LA SEINE.
EEE mm
Anciennes moraines. Versant oriental du Ju- »
ra, Berne, Sursee, Zurich, etc.
Rivoli, Ivrée, Sesto-
Calende, etc.
Terrain glaciaire éparpillé.
Dépôts glaciaires.
Diluvium alpin fossiles.
sans
Alluvion ancienne à ossements.
Pianezza, la Bessa, colline de Turin, etc.
Cours de l’Orco, du Sangone, de la Stura, rive gauche du P.
Entrele Pô et le Tanaro;
Bassin du lac Léman, »
environs à l’ouest de Berne, vallées du Jura.
Genève, Morges, Tho- » non, Berne, Aarberg, Reichenau.
Dürten, près Rapper- | Environs de Paris, dé-
en Lombardie. schweil; Bâle, Chaux-
de-Fond.
partements de l'Oise, de l’Aisne, etc.
Couches pliocènes ma-
Tout le fond de la val-
Le fond et les bords du
. Le plateau parisien.
rines (Piémont), ou lée. bassin.
miocènes marines et ; , lacustres (Suisse et
bassin de la Seine)
Formations marinesoulacustres.
Dépôts aqueux D
LE
Bull. de Ta Soc. Ceol. de France. h . | Lu à . | | EC à
| ; > . » ; Chateau de Rvolr : * ; Colline de urin r d PSN | l 72 | … TURIN à .
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