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ANCIEN GLACIER DE LA VALLÉE DE SUSE OU DE LA DORA-RIPARIA

Cest sur les hautes cimes du Mont-Tabor, du Mont-Cenis et du Mont-Genèvre qu’il faut chercher les sources les plus éloignées de ce glacier. Les trois affluents se réunissaient à Suse, et descendaient le lotte de la Dora-Riparia jusqu'à Rivoli, village situé à 12 kilomètres de Turin. La longueur totale de l’ancien glacier, ds le Mont-Tabor jusqu’à Rivoli, était de"80 dAlONE tee

M. Leblanc’ est le premier qui ait signalé l'existence et lorigme des roches polies du Mont-Cenis. Dans un cirque inférieur au col de quelques centaines de mètres, etconnu sous le nom de plaine de Saint-Nicolas; les roches sont moutonnées, et en les regardant de haut en bas on reconnaît que la force qui les nivelait agissait d’amont en aval. Partout, dans la vallée de Suse, on rencontre des traces analogues ; mais c’est à son débouché dans la plaine du Pô que toutes les preuves d’une station prolongée de l’extrémité d’un glacier se trouvent, pour ainsi dire, accumulées.

Si, par la pensée, nous faisons abstraction un instant des masses de terrain de transport qui obstruent l’entrée de la vallée arrosée par la Dora-kiparia, pour ne considérer que les montagnes qui la bordent, nous reconnaissons que sa direction primitive est de Pts à l’est (voyez la cat: mais un grand massif, le Musinet, situé entre Rivera et Caselette, déplace l'axe de la vallée vers le sud, à partir de Sant-Ambrogio, et la force à déboucher dans celle du Pô, sous un angle de 45 degrés environ. Le glacier a suivi la même direction. Refoulé par le massif du Musinet vers le sud-est, il a poussé ses moraines terminales entre Trana et Rivoli, dans une direction oblique à celle qu’il avait entre Suse et Condove.

Avant de décrire ces moraines, mentionnons les roches qui ont conservé les formes moutonnées que le glacier leur a imprimées, et les stries qu’il a gravées à leur surface.

Roches polies et striées.

A Sant-Ambrogio, la vallée se termine par une montagne à parois escarpées, sur laquelle est bâtie l’abbaye de la Sacra. La roche est une serpentine chloritée assez altérable à l’air. Néanmoins, elle présente encore des traces du passage du glacier : les roches sont moutonnées , et la partie escarpée (Lee seite des Norvégiens) est tournée en aval; la partie nivelée (Stoss seite) vers l'amont. Au pied de

4 Bulletin de la Société géologique de France, t. xx, p. 195,— 1841,

(3) | | l’escarpement ‘sur la route de Chiusa, on remarque une large surface polie couverte de stries très-longues dirigées parallèlement à VPaxe de la vallée. ? 5»

Nous retrouvons des stries analogues sur le massif serpentineux qui porte les ruines du vieux château d’Avigliana. Sur ce mamelon on distingue deux systèmes de stries : les unes, situées au nord du village, sont parallèles à l’axe de la vallée ; les autres, orientées à peu près du nord au sud, forment avec les premières un angle de 45 degrés environ. Ce fait s'explique facilement. À l’époque de sa plus grande extension, lorsqu'il édifiait à Rivalta sa moraine terminale, le glacier couvrait probablement le mamelon d’Avigliana ; mais, dans sa période de retrait, lorsque le glacier était moins puissant et moins étendu ,! ce mamelon formait un ilot semblable au jardin-du glacier de Talèfre, à Chamonix. Les deux branches se portaient : l’une dans le sud, vers Trana; l’autre au sud-est, vers Rivoli; de là deux systèmes de stries orientées les unes du nord au sud, les autres du nordouest au sud-est. On retrouve encore les traces de la portion du glacier qui se dirigeait au sud vers Trana. Entre le petit lac d’Avigliana et le pied méridional du mamelon qui porte cette ville, est une surface parfaitement polie, couverte de stries souvent d’un mètre de long. La roche est creusée par des sillons dont l’un est assez large pour contenir un homme; ses bords sont arrondis, l’intérieur de la cavité est strié, et les stries se continuent sans interruption avec celles de la surface plane. Ce fait intéressant rappelle les canaux striés des environs de Christiania, en Norvège. Sur une paroi verticale, aux pieds du mamelon-serpentineux qui s'étend entre Avigliana et Trana, près des fours à chaux voisins de ce dernier village, on voit une surface semblable et des stries orientées de même. La branche du glacier qui suivait le cours actuel de la Doire, en se dirigeant vers l’est, n’a point laissé d’autres marques de son passage que celles qui se trouvent sur le mamelon d’Avigliana ; ear, en aval de ce bourg, elle ne rencontrait plus aucune roche en place qui eût pu nous conserver les stries qu’il a burinées.

Du côté opposé de la vallée, les flancs du Musinet, qui formaient la rive gauche du glacier, se composent d’une pierre trop altérable pour présenter encore les formes qu’il imprime toujours aux roches qui l’encaissent.

Anciennes moraines.

Après un simple coup d’œil jeté sur la carte de l’état-major piémontais, dont la nôtre n’est que le calque, tout géologue familier avec les moraines reconnaïtra entre Alpignano, Trana et Rivalta la disposition de celles qui se forment sous nos yeux autour de l’escarpement terminal des glaciers actuels. Du couvent de San- Francesco à Trana s’étend l'extrémité de la moraine latérale droite ; de Camerletto à Caselette celle de la moraine latérale gauche. Toutes deux se continuent et se confondent avec les moraines frontales de Rivalta, de Rivoli et d’Alpignano, qui

(4) forment un système d’arètes et de mamelons indiquant les stations extrêmes du glacier avant sa période de retrait.

Moraine latérale droite. — Après avoir doublé le promontoire au pied duquel est situé le village de Sant-Ambrogio, le glacier de la vallée de Suse déposait sur les flancs de la montagne les matériaux dont il était chargé. Ces matériaux accumulés forment une colline qui, s’abaissant insensiblement à partir du couvent de San-Francesco, se dirige vers le sud, puis s’infléchit vers l’est, et rejoint près de Trana la moraine frontale du glacier. Par sa régularité, cette colline rappelle la moraine latérale droite du glacier de la vallée d'Aoste, entre Brosso et Strambinello.

La moraine latérale gauche s'appuie contre le Musinet; on en retrouve de distance en distance des lambeaux très-bien conservés, surtout entre Caselette et Rivera.

Château Route : Dora de Rivoli. de France. Riparia.

SET . 60 Se °Q = 0° ,7 eo Vos Pot A8 ces es0 y

Coupe à travers la moraine de Rivoli, du Musinet aux environs de Beinasco. 4. Massif du Musinet. 2. Diluvium alpin. 3. Terrain morainique.

Les moraines frontales, vues d’un point élevé, forment des arcs concentriques sensiblement parallèles les uns aux autres. Examinons-les successivement. Les plus considérables sont situées dans un quadrilatère compris entre Avigliana, Trana, Rivalta et Rivoli. Deux d’entre elles se distinguent par leur étendue et leur hauteur. La première est celle de Rivalta : elle commence à Trana, se dirige vers Villarbasse et finit à Rivoli; près de Sangano, sa base, profondément affouillée par les eaux du Sangone, montre qu’elle repose sur le diluvium alpin. La deuxième moraine s'appuie près de Reano, contre le massif serpentineux situé entre Trana et Avigliana, et se termine à Rivoli; elle est parallèle à la premiere. Ces deux moraines sont séparées par la petite vallée de Villarbasse, au-dessus de laquelle elles s’élèvent à 60, 80, et même 150 mètres. Trois autres petites moraines frontales faisant face au sud, et correspondant à la période de retrait du glacier, sont enclavées entre la moraine latérale droite et le massif serpentineux, qui, semblable à une île, s’étend d’Avigliana à Trana. Les lacs d’Avigliana, de Trana et deux tourbières doivent leur existence à ces moraines. La tourbière exploitée près de Trana était jadis un lac qui a été desséché. Une moraine la sépare du plus méridional des deux petits lacs. Une seconde moraine vient se placer entre les deux

lacs, qui se versent l’un dans l’autre. Erifin on trouve une seconde tourbière entre le plus septentrional des deux et Sant-Ambrogio. Il y a 6 à 7 mètres de différence de niveau entre les deux lacs, dont le trop plein se décharge dans la Doire, en. formant un petit système hydrographique qui coule en sens inverse de celui dela vallée. Ces lacs, ces tourbières, dus aux barrages formés par les moraines, rappellent la disposition si commune dans les Vosges et si frappante pour les lacs de” Longemer, Gérardmer, et les tourbières du Rein-Brice, en amont des moraines de Tholy. À Gérardmer, le canal de décharge du lac est également forcé de couler en sens inverse de la pente générale du terrain, en s’échappant par la gorge de la Vologne.

Enfin le glacier de la vallée de Suse a laissé des accumulations de débris en amont du massif serpentineux d’Avigliana , et d’un autre plus petit situé entre la grande route et la Doire; de plus, de grandes moraines en forme de terrasses sont adossées à l’extrémité nord de l’île rocheuse située entre Trana et Avigliana. Tel est l’ensemble des moraines terminales qui ferment l’entrée de la vallée parcourue par la Dora-Riparia. On peut l’embrasser d’un seul coup d'œil sur la belle carte de l’état-major piémontais, dont la topographie, faite en dehors de toute préoccupation géologique, accuse très-bien, malgré sa petite échelle, le relief des moraines que nous avons décrites.

Examinons maintenant si la grandeur relative de ces moraines est d’accord avec les notions que nous avons sur leur mode de formation à l’extrémité des glaciers actuels. La puissance et la largeur d’une moraine latérale dépend des éboulements de rochers qui se font sur la rive correspondante du glacier. Ces éboulements sont eux-mêmes en rapport avec le nombre, la hauteur et l’état.de désagrégation des montagnes correspondantes. Aussi, en général, la largeur des moraines est-elle proportionnelle à celle du bassin d’où elles proviennent. Cet énoncé se vérifie très-bien sur la moraine terminale de l’ancien glacier de la vallée de Suse. La moraine latérale droite l'emporte de beaucoup sur la gauche. Il devait en être ainsi : en effet, cette dernière est le produit de l’affluent du Mont- Cenis et de la Novalese seulement; la moraine latérale droïte, au contraire, résulte de la réunion des deux vallées, qui descendent des cimes élevées du Tabor et du Mont-Genèvre. Un examen approfondi des roches composant les matériaux des diverses moraines montrerait probablement que toute la partie comprise entre San-Francesco et Rivoli est la moraine des affluents du Mont-Tabor et du Mont- Genèvre, tandis que celle comprise entre Villaralmese et Rivoli appartient à celui du Mont-Cenis.

Les cailloux rayés, ces fossiles caractéristiques des anciens glaciers, sont assez rares dans les moraines latérales, rnaïs fort communs sur la moraine frontale, et

1 Voyez Bulletin de la Société"géologique de France, 2° série, t. 1v, p. 1441. — 1846.

particulièrement entre Caselette et Rivoli, et entre Rivoli et Reano. Ils atteignent quelquefois des dimensions considérables : ainsi, dans les rues de Rivoli, on voit un bloc d’un mètre environ de longueur couvert de raies. Ces cailloux sont ordinairement de nature serpentineuse, quelques-uns d’un calcaire passant au gypse et à la dolomie, provenant peut-être des hauteurs du Mont-Genis. Nous mettons cinq de ces cailloux sous les yeux de la Société. L'un, recueilli près du château de Rivoli, a trois décimètres de long ; il est aplati et rayé sur ses deux faces, ses angles sont imparfaitement arrondis, et dans les anfractuosités on voit des traces de la boue des glaciers ; deux autres, plus petits, plus arrondis, ressemblent davantage à des cailloux roulés, mais ils sont couverts de raies fines entrecroisées dans tous les sens, et portent encore, sur quelques-unes de leurs faces, les grains quartzeux qui les ont burinés. Ces trois cailloux sont serpentineux; un quatrième, encore plus petit, et arrondi sur tous ses angles, est calcaire. |

Blocs erratiques. — Ils occupent deux positions bien distinctes : un grand nombre d’entre eux sont perchés au sommet des moraines, suspendus sur leurs flancs ou placés à la surface du terrain glaciaire éparpillé; d’autres sont enfoncés à une certaine profondeur dans le sol. Ainsi, aux environs de Pianezza, les champs sont parfaitement nettoyés; on n’y voit point de pierres, sauf de gros blocs que la mine n’a pas encore fait disparaître. La surface du terrain est formée d’un lehm ou argile jaunâtre assez plastique pour servir, dans quelques endroits, à la fabrication des briques; mais, à une faible profondeur, se trouvent des blocs volumineux que le cultivateur entasse aux limites de ses champs sous forme de murs en pierres sèches. On en découvre d’autres, à plusieurs mètres au-dessous du sol, en creusant les caves ou en établissant des tranchées. Ces blocs erratiques disparaissent complètement en s’éloignant de Rivoli; tous sont situés dans la zône du terrain glaciaire éparpillé, qui ne dépasse pas une ligne courbe passant par Rivalta, Grugliasco, Collegno , et un peu à l’est de Pianezza. Sur la coupe 1, de la Planche, ce terrain occupe l’espace compris entre a et b. Aux environs de Turin, au contraire, les champs sont parsemés de cailloux roulés, provenant du diluvium alpin que la charrue, en pénétrant au-dessous de la mince couche de terre végétale, amène chaque année à la surface du sol.

Voici quelques détails sur les blocs erratiques les plus remarquables par leur volume qui se trouvent dans le périmètre du terrain occupé jadis par le glacier.

Le plus gros est situé presque au milieu du village de Pianezza, à une lieue environ à l’est du Musinet, et à deux lieues à l’ouest de Turin. Ses dimensions sont 25 mètres de long, sur 12 de large et 14 de haut ; mais, à cause de l'irrégularité de sa forme, il serait assez difficile de calculer exactement son volume; on peut cependant l’estimer approximativement à 2500 mètres cubes; ce dernier chiffre nous donne seulement le volume d’une parte du bloc, car il est profondément enterré. Des habitants du pays nous ont affirmé que les parois de ce bloc

(7) servent de mur aux caves des maisons environnañtes. Quoiqué d’une forme irrégulière, il est terminé supérieurement par une surface assez plane, sur laquelle on a construit une chapelle qui est loin d’en occuper toute l’étendue. :

A deux kilomètres environ au nord de Pianezza; dans la région aux pierres (regione alle pietre), on voit un autre bloc qui, quoique déjà fortement entamé par la mine, comme celui de Pianezza, mesure encore 20 mètres sur 12 et sur 8. Sa forme est moins irrégulière que celle du précédent; on peut la comparer à celle d’un prisme à quatre faces couché horizontalement.

Un autre bloc non moins remarquable que celui de Pianezza par ses dimensions et les circonstances de gisement qui l’accompagnent, se trouve au milieu de la petite vallée de Villarbasse ; il repose sur une surface plane et nivelée, et à une distance de quelques centaines de mètres des deux moraines. Ses dimensions sont 28 mètres sur 10 etsur {1.

Sur les terrasses laissées par le glacier à l’extrémité nord du mamelon serpentineux qui s'étend de Trana à Avigliana, à plus de cent mètres au-dessus des lacs, on voit aussi un bloc dont le volume est tel, que de loin on le prendrait pour une vieille maison en ruines; un autre, taillé sur les mêmes proportions, est perché sur la pente intérieure de la moraine latérale droite, et surplombe le lac de Trana, dans lequel il se reflète; enfin plusieurs d’entre eux sont éparpillés sans aucun ordre sur les cimes et dans les dépressions des moraines : tels sont celui de la Madeleine, aux environs de Rivoli; celui qu’on aperçoit dans le lit de la Doire, à Alpignano; celui de San-Pancrazio, et une foule d’autres; tous ont 12, 15 et 18 mètres de diamètre.

Le long de la pente méridionale du Musinet, tout près de Caselette, on voit une ligne de blocs erratiques plus élevée que la moraine latérale gauche : c’est probablement la limite supérieure du glacier, lorsqu'il descendait au-delà de Pianezza. (F7. la coupe, page 4.)

Les blocs erratiques dont nous venons de parler, appartiennent presque exclusivement aux genres serpentine, euphotide, amphibolite et diorite. C’est sans doute à la tenacité de ces roches qu’ils doivent d’avoir conservé leurs proportions gigantesques.

Terrain glaciaire éparpillé; Terrain erratique GRR Moraine profonde ; Moraine profonde et superficielle réunies *

Sous ces quatre dénominations on a successivement désigné une portion du terrain erratique que nous allons essayer de bien définir. Lorsqu'on pénètre sous

1 Charpentier, Æssai sur les glaciers et le terrain de transport des vallées du Rhin. Bulletin de la Soerratique du Rhône, p.130. — 1841. ciété géologique de France, t. xui, p. 343. —"1842. ? Ch. Martins, Sur les formes régulières du terrain La note.

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