ANCIEN GLACIER DE LA VALLEE D’AOSTE OÙ DE LA DORA—BALTEA
L'étude de cet ancien glacier nous a paru d’autant plus intéressante qu'il procède à la fois du Mont-Blanc et du Mont-Rose, et forme sur le revers méridional des Alpes le pendant de l’ancien glacier du Rhône, avec lequel nous aurons soin de le comparer en terminant cet article. Sa longueur totale était de 130 kilomètres.
Au fond de la vallée d’Aoste, non loin de Courmayeur, nous retrouvons suspendus aux flancs du Mont-Blanc de nombreux glaciers, faibles restes de celui qui remplissait jadis la vallée, depuis Entrèves jusqu’à Caluso. Les principaux sont ceux du Miage, de la Brenva près de Courmayeur, de la Lez blanche et de Triolet ; d’autres, moins puissants, ne descendent pas dans la vallée. Leur nombre total est de neuf à douze, comme sur le versant opposé du Mont-Blanc.
Pendant la période de froid, tous ces glaciers débouchaient, les uns par la Lez blanche, les autres par le val Ferret, se réunissaient à Courmayeur, et descendaient le val d'Aoste en suivant le cours de la Dora-Baltea.
Le glacier de la Brenva est un de ceux sur lesquels on a pu constater le mieux que les variations dans la température et la quantité de neige tombée d’une année à l’autre suffisent pour faire reculer ou avancer considérablement les glaciers. Ainsi, en 1818, l'extrémité du glacier était à 160 mètres plus loin qu’en 1842, et MM. Forbes, Carrel et Guicharda ont constaté que, de 1842 à 1846 seulement, il s'était avancé de nouveau de 60 mètres environ, et que sa puissance s’était accrue d’une épaisseur égale‘. Ce fait seul suflit pour montrer qu’un abaissement d’un ou deux degrés dans la température moyenne de l’année, ou de quelques degrés dans celle + l’été seulement, ou même des chutes de neige plus abondantes pendant l’hiver, suffiraient pour faire avancer les glaciers bien au-delà des limites entre a ET ils oscillent actuellement.
1 Voyez J.-D. Forbes, Twelft letter on glaciers. (Æ'dinburgh new philosophical Journal,t. xiu, p.94.—1847).
Pendant la période:de froid, le glacier descendait dans la vallée d'Aoste; partout il a laissé des traces de son passage : roches moutonnées, polies, striées et cannelées; moraines latérales s’élevant en général à 650 mètres au-dessus du fond de la vallée ; blocs erratiques monstrueux; rien ne manque ; et nous avons pu constater tous les faits signalés successivement par des observateurs compétents, tels que MM. Carrel, Gal’, Agassiz, Guyot, Forbes et Ed. Collomb:
En amont de la cité d'Aoste, le glacier descendu des flancs du Mont-Blanc recevait de puissants affluents sur sa rive droite : ce sont ceux du Petit-Saint-Bernard et des vallées qui débouchent en face de Livrogne, d’Arvier, de Villeneuve, de Novasca, ainsi que celui de la vallée de Cogne; mais à partir d'Aoste c’est la rive gauche qui était surtout alimentée, d’abord par le Grand-Saint-Bernard. En eftet, à peine a-t-on dépassé le lac glacé qui se trouve au sud de l’hospice, que l’on trouve les roches gneissiques du Plan-de-Jupiter, couvertes de stries perpendiculaires aux feuillets de la roche, et dirigées vers le midi : ces traces suivent le voyageur jusqu’à Saint-Remi. L’affluent du Grand-Saint-Bernard devait être d'autant plus considérable qu’il recevait lui-même de puissants renforts de la vallée de Lomont et du val Pellina, par lesquels descendaient les glaciers des monts Velan, Combin et Collon.
En aval d'Aoste, partout où la vallée se rétrécit, près de Saint-Vincent, au Mont- Jovet, et au fort du Bard, M. A. Guyot? a retrouvé ces stries ascendantes que les glaciers actuels burinent encore sous nos yeux à leur passage dans un couloir étroit.
Le val Tournanche débouche en face de Châtillon ; il était occupé par un glacier provenant du Mont-Cervin. Notre ami commun, M. E. Collomb, a décrit les traces qui restent de son passage, avec cette intelligence parfaite de la matiere, qu’il doit à ses études sur les glaciers actuels et les formations erratiques des Vosges ; il a bien voulu nous communiquer les détails suivants : nous les reproduisons ici textuellement.
« L'ancien glacier du val Tournanche était un des principaux affluents de celui d'Aoste ; il prenait naissance au pied du Mont-Cervin ; à son origine cette vallée présente la forme d’un grand cirque en fer à cheval, dominé par quelques-unesdes plus hautes sommités des Alpes : par le grand et le petit Cervin, la Dent-Blanche et la Dent-d’Erin. Le grand diamètre de cet amphithéâtre, du sommet du petit Cervin à la Dent-d’Erin, a environ 11 kilomètres en ligne droite. La vallée court du nord au sud. En calculant la pente moyenne de son cours d’eau depuis les premières maisons habitées, à l’endroit nommé le Breuil, au pied du Mont-Cervin, jusqu’à Châtillon, au bord de la Doire, on trouve 1500 mètres environ sur une longueur de 24 kilomètres, soit 0,063.
‘ Sur les stries et les moraines des glaciers de la 2 Note sur la topographie des‘ Alpes pennines. vallée d'Aoste. (Bulletin de la Société géologique de (Bulletin de la Société des sciences naturelles de Neu-
France, 2: série, t. 11, p. 728. — 1845). châtel, 18417).
» De ces pics élevés partent de nombreux glaciers; le plus grand de tous est celui qui vient du Mont-Cervin; mais ces glaciers ne descendent pas dans le fond de la vallée; ils sont tous à forte pente, et suspendus le long des flancs escarpés de ces différentes montagnes ; ils remuent, déplacent et transportent une quantité considérable de matériaux, et ne forment cependant point de moraines frontales bien caractérisées ; ils n’ont guère que des moraines latérales, parce que les fortes pentes sur lesquelles ils glissent ne permettent pas aux matériaux de se tasser et de rester en place sur le devant du glacier : tous roulent constamment vers le fond de la vallée.
» Dans les temps erratiques il n’en était pas de même : en parcourant cette vallée depuis son origine jusqu’au point où elle se réunit à la Doire, on rencontre partout des traces de la présence des anciens glaciers. Ces petits glaciers, aujourd’hui suspendus sur les flancs du Mont-Cervin, formaient une masse considérable qui encombrait toute la vallée, et devenait un des principaux affluents du grand glacier de la Doire. Les anciennes moraines se rencontrent immédiatement en descendant du col Saint-Théodule, après avoir quitté les glaciers actuels. A partir de la redoute des Fourneaux (3111 mètres), on marche sur une arête d’un kilomètre de longueur, formant le sommet d’un long bourrelet proéminent adossé horizontalement contre la rive gauche de la vallée, et qui se prolonge jusqu'aux premiers châlets du Breuil. Sur quelques points ce bourrelet devient double ou triple ; c’est un reste de la moraine latérale gauche de l’ancien glacier du revers méridional du Mont-Cervin. Elle est couverte de gazon, et déchirée sur quelques points ; tous les matériaux en sont fort mobiles; on y trouve beaucoup de sable très-fin, des cailloux arrondis, d’autres anguleux, quelques-uns fortement striés, puis quelques blocs volumineux répandus çà et Ià sur la moraine : M. Collomb y a recueilli de beaux exemplaires de galets striés en serpentine verte.
» Tous ces débris meubles sont de même espèce minéralogique que celles du Mont-Cervin ; on y voit une grande quantité de serpentine, du gneiss à gros cristaux de feldspath, des schistes noirs, et des quarzites de nuances variées. Au moment où il a déposé cette moraine sur ce point, l’ancien glacier avait 300 à 350 mètres d'épaisseur; mais en suivant les traces qu’il a laissées dans la partie inférieure de la vallée, on reconnaît qu’à une époque plus ancienne sa puissance a été beaucoup plus considérable. La moraine que nous avons décrite n’est qu’un échelon, qu’un temps d’arrêt dans sa marche rétrograde.
» En descendant la vallée, après avoir quitté cette moraine, on trouve pendant quelques kilomètres un espace plat et tourbeux ; la tourbe repose sur un Hit horizontal de cailloux roulés et de sable grossier dépourvu de gros blocs; sur la gauche, on remarque une suite de monticules isolés de 50 à 75 mètres de hauteur formés de roche en place et couverts de débris erratiques et de gros blocs jetés au milieu d’une forêt de mélèzes. Ensuite on marche parallèlement au cours d’eau pendant
plusieurs kilomètres, sur une suite non interrompue de blocs et de débris qui offrent l’aspect d’un véritable chaos, puis on arrive dans une localité où la vallée subit un étranglement considérable : les montagnes se rapprochent et ne laissent qu'un étroit passage pour la rivière et le chemin , le torrent même se perd tout-àfait sous une masse de rochers, et le chemin seul pénètre à travers le défilé; puis, au moment où la vallée s’élargit, au détour de la route, on arrive en face d’un escarpement vertical de serpentine, surmonté d’un petit oratoire. On trouve ici lune des plus belles roches polies et striées que J’aie Jamais rencontrées dans les Alpes. Cette roche, naturellement bronzée et rubéfiée, prend par le poli glaciaire un brillant et un ton vert antique transparent fort remarquables. Les stries suivent une direction ascendante, en faisant avec le plan horizontal un angle trèssensible. Cette serpentine est formée de grands feuillets écailleux; les she n'ont aucune connexion avec les Joints de ces fcustibts Dans les creux et “es les anfractuosités de la roche elles disparaissent ; sur les parties saillantes elles sont “oi prononcées. Cette surface est, du reste, tout-à-fait identique avec la roche de se pentine striée décrite par M. A pl. au contact du glacier de Gorner.
» Nous venons de voir dans cette vallée une ancienne moraine et des roches striées caractéristiques ; nous allons y trouver maintenant des accumulations considérables de blocs erratiques de grande dimension. Le plus grand nombre de ces blocs n’est point rassemblé dans la partie haute de la vallée : c’est à quelques kilomètres en amont de Châtillon, au point où le val Tournanche se réunit à la vallée de la Doire, qu’on en trouve des groupes considérables. Le chemin de Ja rive droite traverse une forêt séculaire de châätaigniers; des blocs monstres y jonchent la terre; on en remarque sur le bord de la route qui mesurent plusieurs centaines de mètres cubes ; ils sont tous de roche pyrogène étrangère au sol qui les supporte et presque tous à angles vifs. Par leur position dans cette forêt, sur le flanc d’une montagne fort inclinée et fort accidentée, ces blocs ont le plus grand rapport avec ceux qui existent à Monthey, en Valais, sur la rive gauche du Rhône, et LE M. de Charpentier a si bien décrits. Autant que J'ai pu en juger, ces biéés m'ont paru avoir deux origines différentes : ceux de protogine ont été apportés sur ce point par la rive snttie du grand glacier de la Doire; ils proviennent, soit du Mont-Blanc, soit de l’un des grands affluents de cette rive ; ceux de serpentine sont descendus du val Tournanche même, du Mont-Cervin et des pics avoisinants : les premiers sont venus de l’ouest, les seconds du nord, pour se réunir en ce point.
» C'est, du reste, un phénomène assez ordinaire de rencontrer dans le terrain erratique des Alpes-les plus grandes accumulations de blocs aux environs des points de jonction d’une vallée latérale avec une vallée principale ; il en est ainsi dans la plupart des affluents du Rhône, en Valais. Dans l'hypothèse glaciaire ce fait s'explique aisément : en effet un glacier occupant une grande vallée, qu'il
remplit jusqu’à la hauteur de 400 ou 500 mètres, barre le passage aux matériaux que lui apportent ses affluents, surtout à ceux qui, comme le val Tournanche, lui arrivent sous un angle droit'. Le grand glacier étant beaucoup plus puissant que son tributaire, il se forme à leur jonction des anses latérales, des évasements qui altèrent le mouvement normal et régulier du grand glacier ; les débris qu'il charrie sur son dos, et particulièrement sur ses côtés, quittent peu à peu le glacier ; ils se précipitent dans les anses latérales, et vont se réunir aux matériaux apportés par l’affluent. C’est pour ce motif que les points de réunion de deux vallées placées dans ces conditions sont ordinairement encombrés de blocs erratiques arrivant de deux directions différentes.
» D’après ce que nous venons de voir, on peut faire, dans cette vallée, une étude comparative des anciens glaciers et de ceux qui sont en activité aujourd'hui. En descendant du col Saint-Théodule on marche pendant une heure sur un glacier, on en côtoie plusieurs autres, on voit leurs moraines, leurs blocs et leurs galets striés en voie de formation et en mouvement ; puis on quitte les glaces et les névés, et en pénétrant dans la région basse on retrouve les mêmes phenomènes, les mêmes accidents, avec la seule différence que là où l’activité et le mouvement glaciaire n'existe plus, les mêmes résultats se présentent sur une échelle comparativement gigantesque ; ils se sont produits sous l’empire de forces naturelles. semblables à celles qui agissent aujourd’hui, mais infiniment plus énergiques. »
Après le val Tournanche, la rive gauche du glacier de la vallée d'Aoste recevait encore de puissants affluents, qui descendaient du massif même du Mont-Rose, par les vallées de Chalant et de Gressoney, puis il débouchait dans la plaine du Pô, où il s'épanouissait en couvrant un espace circulaire d'environ 327 kilomètres carrés de surface.
Avant de décrire les traces qu’il a laissées de son séjour, donnons une idée de la topographie du pays. La vallée d'Aoste s'ouvre par une passe fort étroite entre Quassolo et Nomaglio (voyez la carte). Son axe est dirigé vers le sud-est. En aval des deux points dont nous venons de parler, les grandes montagnes s’arrêtent brusquement. Un petit groupe de mamelons dioritiques portant la ville d’Ivrée s’étend d’Audrate à Pavone, et barre seul l’entrée de la vallée. A part ce faible rempart, rien ne s’opposait à l’épanouissement du glacier dans la plaine
du Pà.
Roches moutonnées, polies et striées.
Le glacier, ayant nécessairement passé par-dessus les mamelons dont nous avons
‘ Agassiz, [Nouvelles études sur les glaciers, atlas, moraines avec celles de la rive droite du grand glacier pl. 11. On voit que les petits glaciers affluents du Thier- de l'Aar, berg, du Grünberg et du Silberberg confondent leurs
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