‹ Essai sur Théophile GautierChapitre 1 sur 10 · ESSAI · texte numérisé non relu

ESSAI

De loin en loin apparaissent, dans les littératures, des esprits en qui domine ce qu'on a appelé le caractère représentatif; d'une matière plus subtile, d'une essence plus riche que le commun des cerveaux, ils s'en assimilent néanmoins les concepts, en incarnent les tendances par l'acuité de leur compréhension, l'intensité de leur sympathie. Doublement hommes en quelque sorte, ces êtres privilégiés ne portent pas seulement leur part des joies et des misères humaines, ils se relient à leur milieu par des fibres secrètes infiniment sensibles qui vibrent à tous les courants, s'émeuvent des moindres souffles, concentrent et grossissent les plus faibles échos ; par eux, les goûts

d'une époque, les aspirations d'une société sont exprimés dans leur plénitude, personnifiés en créations définitives qui en demeurent l'immortelle synthèse.

D'autres, au contraire, se plaisent à s'isoler dans leur rêve, à disposer autour de leur âme une sorte de monde intérieur où, sourds aux passions ambiantes, ils évoquent des visions de beauté, des mirages d'exotisme, animent des pierres, interrogent des ombres, peuplent enfin de leurs fantaisies et de leurs désirs le royaume de l'imaginaire. L'apparition de ces purs artistes, sans racines dans leur temps et comme exilés dans leur pays, est un de ces problèmes qui déjouent les prévisions et déconcertent les systèmes. On dirait de ces graines inconnues qui, charriées par les vents, vont s'abattre au loin, sur des terres étrangères, et y déploient, sous les yeux étonnés, leurs végétations anormales.

De ces esprits singuliers, Heine a été, au cours de ce siècle, le type en Allemagne, Théophile Gautier en France; encore, l'excentricité du premier trouve-t-elle une explication dans son origine juive ; le second, au contraire, de souche toute française, reste une irritante énigme.

Mais, tandis que par sa conception particulière du

monde et de la vie, Gautier fut un isolé dans son milieu, il se rattache étroitement à la tradition nationale par la clarté de son expression, la franchise de son art, la générosité de son caractère.

L'étrangeté raffinée de ses sujets séduisit à la vérité lajeunesse et lui valut de bonne heure dardents prosélytes; son dédain de l'époque utilitaire où il vivait, ses diatribes contre l'hypocrisie sociale lui attirèrent de compromettants suffrages; une sorte de cynisme à la mode parodia même ses idées, sous prétexte de les appliquer. Mais si son influence s'étendit plus loin, pénétra dans des sphères plus élevées et mérita de lui survivre, il le dut aux qualités toutes françaises de son génie, harmonieux au fort du désordre, raisonnable jusque dans Foutrance. La délicatesse de son sens littéraire, la pureté de son goût artistique se firent promptement jour à travers la fumée de ses paradoxes, et les plus classiques durent reconnaître en lui un des maîtres de la langue. Enfin, son art impersonnel, objectif, aristocratique et confinant volontiers à l'hermétisme n eût pas conquis, à lui seul, dans les classes cultivées, une véritable popularité, en contradiction avec toutes les habitudes intellectuelles de notre race. 11 fallut encore, pour assurer un. succès

aussi insolite, l'irrésistible prestige d'une dignité littéraire exemplaire.

Gautier a été le modèle accompli de Thomme de lettres, uniquement soucieux de revêtir de formes choisies sa pensée et son rêve intimes; étranger à toute préoccupation de vanité personnelle, à tout calcul intéressé, à toute jalousie de métier, il na vécu que pour son art, sacrifié qu'à l'idéal avoué par sa conscience. Il n'a rien répudié, aux heures de découragement, des enthousiasmes de sa jeunesse, rien désavoué de ses amitiés, même périlleuses, aux heures de réaction politique. Ce détaché, cet « impassible », fut un type achevé de l'honneur professionnel et luimain, de qui la probité se doublait de bravoure. Aucune tache n'a jamais souillé son front olympien, trop tôt marqué des plis de l'effort et du souci.

11 sied qu'un vert laurier vienne en masquer les ridcb.

Page 1