‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 171 sur 446 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Gray au travail

William Temple considérait Gray comme « l’homme le plus savant peut-être de l’Europe »1. À ce moment-là, Adam Smith parlait de Johnson en termes identiques ?. De tels éloges se condamnent eux-mêmes. Comparé à l'activité intellectuelle d’un Voltaire, l'effort de Gray semble infime.

Il vivait, certes, au milieu des livres et disposait de tout son temps. Son isolement favorisait l'étude. Mais on a vu qu’il travaillait sans but et sans besoin. Peu lui importait d'achever quelque tâche.

Sa curiosité le pousse; une satisfaction personnelle à s’instruire. « Gray ne pensait qu'aux antiquités, » * disait Walpole, en revenant sur leurs années d'Italie. « Orosmades » est un « Seigneur- Très-Savant ». Le voit-on bien armé? Il a les distractions des pointilleux, les étourderies des attentifs 4. Sa mémoire le sert mal. Ses notes, ses brouillons, ses ratures et Jusqu'à son écriture régulière disent sa lenteur 5. Son pénible effort bientôt s’épuise. Passer quatre heures dans une bibliothèque est pour lui un exploit”. Il somnole sur les pages des Lettres de la Montagne®, et si parfois il se « nourrit de prose et de vers »°, plus souvent « le temps lui pèse » devant sa table à écrire 1°. Son énergie mentale est soumise à l'atmosphère du lieu, à l'humeur du moment, aux caprices de l’engourdissante migraine !. Le moindre souci matériel la paralyse.

11 dénigre toute étude, comme il se dénigre lui-même. Travailler, ce n’est que tromper la monotonie du temps, tisser sa toile dans un coin noir : « Je suis une sorte d’araignée » 12. Il chemine au bord

1. Au début du portrait de Gray par William Johnstone Temple, essayiste ami de Boswell (cf. DNB Ivi, 51), London Magazine, mats 1772, p. 140. Reproduit dans MM IV 235.

Page 1