DAT LES SOURCES DE LA MÉLANCOLIE
reuse engendre l’hypocondrie : constatations accablantes, complaisantes exagérations, comparaisons désolées. Que l’on observe Gray en tête-à-tête avec ses maux : on le voit noter sur son carnet, en un latin d’un laconisme brutal, les moindres aspects, les moindres phases de ses souffrances ?, Sans cesse en éveil, il analyse chaque malaise. Voici, dans le pied, une douleur en éclair; à cette heure, la fièvre monte; ce matin le julep a fait son effet %. T'antôt il s’exhorte à s'abstenir de vin, tantôt se gourmande d’avoir mangé trop de pommes acides #1, De multiformes algies le plongent par surcroît dans de continuelles alarmes : l'angoisse lui fend tantôt la poitrine, tantôt lui étreint la gorge; elle fera demain le vide dans sa tête ‘2,
En exposant à Chute sa crise de 1755, Gray s'efforce de plaisanter3. Lisons la lettre écrite au même moment à Wharton, le docteur à qui l’on parle sérieusement : « Très disposé à me faire saigner, je redoutais cependant de m'y risquer, de peur qu’une sérieuse crise de goutte ne s’ensuivît. Aussi ai-je fini par consulter un médecin, et je m'attendais à ce que le docteur Hayes me dît aussitôt si c'était la goutte ou un rhumatisme. En parlant, il sembla traiter le mal comme de la goutte, mais son ordonnance paraît faite pour le rhumatisme. Vous en jugerez. Il m'a enlevé 10 ou 11 onces de sang, et m'a ordonné de prendre la potion suivante, matin et soir : Sal : absinth. succ : Limon. finitä effervescenhiä add : Agu : Alexit. Simpl : Menth. Peperit. Magnes, alb. Tinct : G. Guiac. Sprrituos. Je ne peux lire les quantités; je crois seulement qu'il y a un grain de teinture et I /2 grain de magnésie dans chaque dose. Le sang ne montre aucune inflammation; sa couleur est d’un rouge vif; le sérum est d’un jaune foncé, peu transparent, sans viscosité au toucher. La potion, que j'ai prise le soir seulement, m'a fait transpirer presque immédiatement et m'a relâché un peu le matin. En conséquence j'éprouve encore quelque douleur légère » 84.
Qu'on l’imagine alors penché sur l’ordonnance, déchiffrant les noms, compulsant formulaires et traités pour s’enquérir de la vertu des drogues; parlant de sa maladie en termes techniques, comme si, dans l'effort du désespoir, il eût voulu s’ériger en médecin
lement considéré comme caractérisé par une excitabilité congénitale — accrue au cours de l'existence — du système nerveux vago-sympathique, c’est-à-dire du système nerveux de la vie organique. Cet appareil physique, d’ailleurs, est aussi celui des émotions et des instincts, dont la névrose représente, selon une conception uniciste, la variation dans 1e plan psychique. Dans le cas présent, ce qui est surtout intéressant, c’est l’obsession des malaises, l’état hypocondriaque (Dr. Hesnard).
79. Voir CH 151-5. On remarquera l’analogie de ce jargon avec celui de Smollett, dans sa lettre au professeur Fizes, de Montpellier (Travels through France and Italy, Letter XI).
80. CH :151-5; en part. 153, 7-8 août (cf. TI, I 289); 152, 2 février.