‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 20 sur 446 · I -ii LES SOURCES DE LA MÉLANCOLIE · texte numérisé non relu

I -ii LES SOURCES DE LA MÉLANCOLIE

Gray s’est retranché dans la position éminemment instable d’une tremblante expectative et d’une sécurité figurée. Cette position est une névrose °4,

Foncièrement inconsciente, celle-ci se double d’une remarquable clairvoyance. Dès l’âge de vingt ans, Gray se déclare soumis à l’'hypocondrie, « cette reine perverse. Je n'échappe pas à sa domination. Je ressens son influence en proclamant son pouvoir »°5. Dix ans plus tard, il parle des maux qui lui pèsent : « Vous êtes indolent, dites-vous, apathique et goutteux, vieux, inquiet et tourmenté : je souffre de tout cela, excepté de la goutte, et de bien d’autres choses encore, dont vous ne serez jamais atteint, je l’espère »°%. Maux réels, maux exagérés où maux imaginaires, peu importe. Parlant de la « boule » qu’il sent se former dans sa gorge, Gray dit : « Si ce n’est pas assez pour prouver mon manque de santé, — car c’est en vérité tout ce dont je souffre, — ce n’est qu’une preuve plus grande d’un manque de vigueur morale. Vous en penserez ce que vous voudrez »°7. Retenons enfin cette observation, bien antérieure à toute crise : « Vous ne pouvez me faire plus de plaisir qu’en me parlant de l’état de votre corps et de votre esprit. J'espère que ce dernier vous laisse toujours gai et paisible, malgré les fragilités de son compagnon. Quant à moi, je ne peux être ni l’un ni l’autre; et je constate avec douleur que le point faible est, chez moi, du côté de l’esprit »°$.

La maladie envahissante dont Gray a hérité est d'ordre psychique. Pope, souffreteux et difforme, sanglé dans son corset de toile, domptait son mal et gardait, tout aigri qu’il fût, une force morale allègre, une inlassable ardeur au travail. Johnson, menacé de folie, dont la face horrible, contorsionnée par l’épilepsie, épouvantait son entourage, se dépensait en énergie physique et n'avait que mépris pour les valétudinaires 1%. La maladie de Gray ruinait sa volonté; au lieu de le stimuler, elle l’écrasait; son aboutissement était un refus.

94. Cf. Adler, o. c. sup. n. 1, Ch. I, Origine et développement du sentiment d’infériorité.

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